Édition du
25 July 2017

Un enseignant universitaire suspendu pour avoir osé écrire.

Monsieur Ahmed Rouadjia, enseignant universitaire a été suspendu par le recteur de ce bidonville de l’université algérienne, pour avoir osé exprimer la clochardisation de cette université et sa  »gestion quasi-monarchique ».
Voici son texte paru sur le quotidien El Watan.

L’université algérienne en général et celle de M’sila en particulier

Les enseignants de l’université de M’sila se coltinent au quotidien avec un « gros paquet » de problèmes insolubles. Le premier — de taille — auquel sont confrontés la plupart d’entre eux est celui du logement.

Le second est celui de l’inexistence des moyens matériels qui leur permettraient d’accomplir leur mission dans des conditions normales. Le troisième, qui leur complique encore plus la vie, est le refus systématique et réitéré par le recteur d’établir le moindre contact ou dialogue avec les enseignants représentés par les syndicats (Cnes, UGTA). La plupart de ces enseignants ne sont pas logés. Leur nombre s’élèverait à plus de 600 dont beaucoup viennent de loin (Alger, Blida, Biskra, Bou Saâda, Sétif, El Bourdj, etc.). Ils n’ont de cesse de réclamer aux responsables de l’université un logement décent qui leur permettrait d’avoir pied-à-terre pour accomplir à bien leur mission. Leur demande ne sont pas entendues, et cela dure depuis environ cinq ans. Ceux qui ont eu « la chance » d’avoir un lit pour dormir se partagent, à cinq voire à huit, un appartement de deux pièces attribué par l’établissement. En entrant dans l’un de ces appartements, j’ai pu constater la présence de quatre lits dans une pièce et quatre matelas éponge dans l’autre, une seule petite table avec quelques chaises défectueuses et encrassées, comme les matelas. Elle sert de bureau de travail pour les sept ou huit enseignants. Dans le couloir d’entrée, les chaussures et les pantoufles s’amoncellent, comme au seuil d’une mosquée, preuve de l’existence d’un surnombre d’individus dans ces pièces exiguës. Au tournant, à droite, une petite cuisine encombrée d’assiettes, de fourchettes et de casseroles non lavées, faute d’eau et de temps. L’impression produite sur nous par ce décor presque insalubre. La raison de l’entassement des hommes et des objets est que ces enseignants sont confinés, malgré eux, dans une sorte de « clochardisation », de paupérisation, qui ne leur donne que peu de temps pour produire un enseignement ou un savoir de qualité pour eux-mêmes et pour leurs étudiants. Malgré les appels réitérés de la section locale du Cnes destinés à alerter les responsables sur cette situation dramatique, ces derniers demeurent comme muets. Le dernier appel en ce sens remonte au 3 mars dernier, rendu public immédiatement après le rassemblement des enseignants organisés sous l’égide de la section du Cnes de l’université devant le rectorat, à 10h30. Le second problème crucial est celui de l’absence d’espace de travail propice à la recherche. Les enseignants, tous grades confondus, travaillent dans un environnement plus que précaires. Leurs conditions d’enseignement de recherche sont lamentables. Nous pensons que ce problème n’est pas l’apanage de la seule université de M’sila, mais qu’il affecte sans doute toutes les universités nationales où les enseignants logent à la même enseigne. Mais là, en l’occurrence à M’sila, il y a une spécificité locale qui la distingue des autres. Cette spécificité réside dans la gestion quasi « monarchique » de l’établissement qui fait que le dialogue se trouve bloqué et les vrais problèmes qui les concernent, y compris le devenir de l’université, sont refoulés ou niés. Ici, les problèmes, plus qu’ailleurs peut-être, se trouvent multipliés et aggravés par le fait que les enseignants ne sont pas seulement privés de logement, mais aussi et plus grave encore de dignité et de moyens de travail. Comme chez eux, ils sont mal « logés » à l’université, et seuls les couloirs leurs servent de point de ralliement, de rencontres et d’échanges plus chargés de propos amers, que d’enthousiasme. Point de goût pour parler « science », communication, colloque, thèses et antithèses ! Souvent, ces enseignants se confondent avec les étudiants auxquels ils se mêlent malgré eux. En effet, en dehors des fonctionnaires et des employés (doyens, vice-doyens, chefs de départements, etc.), nul enseignant ne dispose de bureau, d’ordinateur et de téléphone pour mener ses recherches, et être par ce biais en contact avec les chercheurs nationaux et étrangers. Pour tout contact lié à la recherche, les enseignants usent de leurs téléphones portables. Pour imprimer des textes, faire des recherches sur le Web, consulter leurs boites électroniques et envoyer des e-mails, ils recourent aux cybercafés, ce qui grignote leur budget constitué de leurs maigres salaires. Telle est la triste réalité de l’enseignant universitaire, en général, et celui de M’sila, en particulier. Mais ce n’est pas tout. En effet, et sauf . Dans ces pays aussi, c’est l’administration qui est subordonnée aux enseignants, et non l’inverse comme chez nous où le dernier des petits fonctionnaires se comporte à l’égard de l’enseignant comme s’il était son supérieur ! Dans ces conditions où se trouvent les enseignants, il n’est pas difficile d’imaginer combien il est difficile de produire un enseignement de qualité et une recherche digne des laboratoires internationaux. Ce sont ces deux problèmes — le logement et l’inexistence d’espace propice à la réflexion — qui rejettent les enseignants vers les cafés d’alentour dont nous avons vu l’insalubrité et les vacarmes assourdissants pour y accomplir, tant bien que mal, certaines de leurs tâches (correction, rédaction, correspondances inter-universitaires, etc.) Ceux qui répugnent à se replier sur ces espaces populaires, ils se trouvent tout bonnement contraints de faire ce qu’ils peuvent dans les couloirs de l’université, debout, sans autres supports pour écrire que leurs serviettes ou cartables. Comment l’université peut-elle rejaillir par son savoir et ses lumières sur son environnement social et urbain, lorsqu’elle elle confine ses propres enseignants dans des conditions végétatives ? A dire vrai, la différence entre l’université et son environnement social est si mince, du point de vue de la culture et des représentations du monde, qu’elle ne semble provoquer aucun effet d’entraînement positif sur ce dernier.
Le recteur et ses méthodes de gestion

C’est que notre université est gérée non pas selon une conception d’un savoir autonome et indépendant, mais d’après une vision administrative étroite et étriquée qui n’a rien avoir avec les compétences administratives et bureaucratiques qui ont encadré et accompagné le développement du capitalisme occidental au début du XIXe siècle. Les bureaucraties compétentes, telles que décrites par le sociologue allemand Max Weber, sont celles qui furent à l’origine de la spécialisation et du respect de l’autonomie des sphères intellectuelles, techniques, administratives, gestionnaires et bureaucratiques. Ce qui se passe chez nous, malheureusement, c’est l’enrôlement de la sphère intellectuelle, son asservissement au service de la fonction bureaucratique dont nous allons donner des exemples tirés de l’observation des faits. Notre recteur n’est pas seulement peu commode, mais ne se prête guère non plus à l’écoute d’autrui. Rares sont les enseignants qui peuvent l’approcher, l’interpeller. Ils redoutent ses réactions imprévisibles, et parfois brutales. A sa vue, certains enseignants, aussi bien « précaires » que « permanents », tremblent de peur. Combien de fois n’a-t-il pas eu maille à partir avec certains enseignants ? Lors des exa-mens du mois de mars passé, toutes les salles et les amphis , où se déroulaient les examens, ont eu presque tous une visite improvisée de M. le recteur qui ne se déplaçait, en de telles occasions, que flanqué de quatre ou cinq agents de sécurité triés en fonction de leurs mines sévères et résolues. En dehors des périodes d’examens, M. le recteur effectue aussi quelquefois des visites improvisées aux salles de cours et de TD. Toujours suivi de ses inévitables agents ; il s’y introduit sans crier gare. Certains enseignants, au lieu de protester contre cette manière de procéder aussi incivique qu’illégale, s’empressent au contraire de lui réserver une sorte d’accueil impérial en ordonnant à leurs étudiants de se lever, comme au primaire ! La peur fait plier l’échine et perdre la dignité de certains de mes collègues qui oublient que nous sommes dans un État de droit où la Constitution et les lois de notre pays imposent des règles strictes et des limites à l’arbitraire. La méconnaissance des lois, jointe à la peur et à ses réminiscences, font que certains favorisent plus qu’ils ne combattent les violations de nos droits et de nos libertés politiques, civiques et civiles. De telles pratiques sont indignes et contraires aux lois et aux intérêts de l’université qui doit être un espace de dialogue, de concertation et de responsabilité partagé et non exclusif. Je devine bien les soucis de M. le recteur qui seraient ceux de ne pas avoir « de vagues » de contestation dans l’établissement. Il voudrait une université paisible, calme, sans bruit, où les choses se dérouleraient le plus normalement possible, et comme il le désirerait lui-même. En effet, nous sommes tous pour le calme, l’ordre, le respect de la hiérarchie, des règles et de la discipline. Mais ce n’est pas avec l’autoritarisme, le recours aux agents de « la peur » et le refus de tendre la main aux enseignants que l’on peut parvenir à une gestion apaisée de notre université. La bonne gestion de l’université et sa réussite est une affaire de tous, administration et enseignants, et non l’affaire d’une poignée d’individus grisés par leurs responsabilités, et qui en abusent. Il en résulte de ce qui précède que l’enseignement et la recherche dans ce type d’environnement social et institutionnel auront le plus grand mal à « décoller ». Ils sont tributaires et conditionnés par des structures mentales, psychologiques et psychiques complexes qui s’enracinent au plus profond de l’inconscient collectif. Ce ne sont donc pas forcément les institutions en tant que cadres juridiques et physiques qu’il faut incriminer, mais ce sont surtout les hommes, ou certains hommes, qui, prisonniers qu’ils sont par des schèmes de pensée, de sentir et d’agir préétablis, dévient de leur mission première ou pervertissent l’institution particulière qui leur est confiée en gérance. Ainsi en est-il de certains responsables qui gèrent l’université de manière à la fois autoritaire et privative. De cette manière, la culture saisie au sens général ne saurait s’épanouir ou progresser d’un iota. Un responsable qui refuse le dialogue avec les enseignants ; qui ne sait pas qui fait quoi ; qui n’accorde pas d’audience ; qui ne répond pas au courrier ni aux propositions de recherche ; qui ne s’enquiert pas de l’état de la recherche dans son établissement ; qui confond gestion administrative et gestion scientifique, et, qui plus est, bloque toutes les initiatives susceptibles de donner corps à des projets de recherche, un tel responsable ne saurait en effet prétendre concourir dans le sens de l’excellence et de la visibilité scientifique de son établissement. « Surveiller et punir. » (Michel Foucault) n’est pas une bonne chose, car elle ne fait pas progresser d’un atome la science. Au contraire, elle l’a fait régresser. La meilleure manière, la plus élégante et la plus civilisée, est la bonne gouvernance qui consiste à écouter, à comprendre et à associer les efforts de tous aux objectifs communs que sont la réussite et la performance de l’université. Telle devrait être en effet toute démarche ordonnée et intelligente.

Par Ahmed Rouadjia


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