Édition du
26 July 2017

Réponse aux détracteurs de l'islam

Voici une reponse de Mostefa Lacheraf à un journaliste des « Nouvelles littéraires » du 6 juin 1952 publiée par « Le Jeune musulman » du 28 novembre 1952.
Ce texte magistral, à bien des égards, démontre que les attaques contre la civilisation musulmane ne datent pas d’hier. Ce texte a été envoyé par Monsieur Brahim Younessi au Forum de la Dignite et du Changement. Mostefa Lacheraf et Brahim Younessi, qui nous gratifie du rappel de ce texte, étant tous deux des archétypes de l’Algérie généreuse, intelligente et noble, telle qu’on aime à la retrouver, en ces temps de disette civique et humaniste, il nous est agréable de livrer aux lecteurs de Tahia bladi de quoi reprendre confiance en leur identité. Et en l’Homme. Ce texte est de 1952. Pour ceux qui ne le savaient pas, Si Mostefa Lacheraf est le deuxieme, à gauche, de la photo.
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Monsieur,
Ce n’est pas sans un vif sentiment de déception que j’ai constaté, en l’espace de 4 mois et à 2 reprises, l’attitude faite de légèreté, et presque de mépris, que votre journal du 6 juin 1952 adopte, sous une rubrique pourtant éloignée de son véritable propos à l’égard de la civilisation arabe. Il n’est pas de doute que l’article de M. Dolhac lui vaudra les éloges et la sympathie intéressée de tous ceux pour qui le mot de Kipling « West is West and East is East » – et non pas celui des Anglais comme le prétend abusivement votre collaborateur, est un prétexte à trop d’incompréhension et à trop de haine. Ce slogan anachronique et perfide n’est pas le fait d’un peuple qui a su comprendre l’Inde et sa grandeur, mais bien celui d’un homme que sa propre inspiration de poète impérialiste – sans jeu de mots – et son goût de l’exotisme ont longtemps grisé. Comme s’il m’était permis, à moi aussi, d’attribuer à tous les Français les naïvetés du seul Dolhac ! Ce serait assurément lui faire trop d’honneur et commettre, par la même, une injustice à l’égard des professeurs de la Sorbonne dont les travaux sur la civilisation et la pensée arabes n’ont rien de faussement « touristique »et n’invitent à aucune erreur préméditée.
M. Dolhac veut-il se faire un nom en insultant ceux qu’il ne prend même pas la peine de connaître ? Je n’ai pas besoin de relever la part du « système » dans cet article en caractères gras qui s’écarte allègrement de sa destination première pour inviter le lecteur à un tout autre voyage à travers un monde schématisé à l’excès, amoindri à dessein, ravalé au rang d’une vaste supercherie historique. Les formes de style qui se veulent adroites et tout cet air de feinte objectivité ne parviendront pas à établir la science de M. Dolhac. Avec ses 150 lignes d’impressions éclectiques et hâtives votre collaborateur arrive bien tard après une élite de savants qui ont su, au cours d’une longue vie de recherches et d’études, apprécier à sa juste valeur l’apport multiple et positif de la pensée arabe à la civilisation universelle. Ces chercheurs sans passion s’appellent Sédillot (1), Draper (2), Lévi-Provençal (3), Gibb (4), Sarton (5) etc… et aucun d’eux n’a éprouvé le besoin, en confrontant deux civilisations, d’amoindrir l’une aux dépens de l’autre comme le fait systématiquement votre collaborateur scientifique. M. Lévi-Provençal, entre autres, dont l’autorité scientifique et l’objectivité ne peuvent être mises en doute, dirige à la Sorbonne, l’Institut d’Etudes Islamiques. Il insiste surtout dans ses cours et dans ses ouvrages sur le double caractère de modernité et d’efficience de la civilisation arabe et représente, avec les arabisants espagnols, la tendance, aujourd’hui affirmée, selon laquelle l’Espagne omeyyade et almoravide des Xè, XIè et XIIè siècles, a joué un rôle déterminant dans l’avènement de la Renaissance. Blasco Ibanez lui-même dans roman « « A l’ombre de la Cathédrale » qui fait date dans la littérature espagnole contemporaine revendique pour son pays le mérite d’avoir, grâce aux Arabes, donné à la Renaissance européenne sa véritable signification en dehors de l’humanisme gréco-latin : celle d’un mouvement scientifique et esthétique, en quelque sorte, visant à la connaissance du Monde, le libérant de ses terreurs et instaurant le goût de bien vivre avec la notion de « confort » substituée à celle du « luxe » antique ou barbare.

Si les Arabes n’ont fait que préluder par leur civilisation à cette renaissance qui allait s’accomplir sans eux et sont restés en arrière, dans un univers figé, c’est parce que entre temps, et presque sans interruption, leurs pays ont subi, à partir du XIè siècle l’assaut de continents entiers : les Croisades, les invasions mongoles, les hordes de Tamerlan qui ont fini par épuiser la résistance et la vitalité du monde arabe avant de le livrer à une domination non moins ruineuse et dégradante : celle des Turcs ottomans.
Les provinces occidentales de l’Empire romain qui ont connu les invasions germaniques ont eu l’occasion, plus tard, de se développer sans heurt et il leur a fallu pour cela de longs siècles de paix relative, les envahisseurs eux-mêmes et leurs descendants, après les bouleversements des Vè et VIè siècles, s’étant amendés dans le cadre des institutions romano-chrétiennes. Les choses ne se sont pas présentées de la même façon pour le monde arabe numériquement moins important que l’Empire romain et, en dépit de ce fait, ayant supporté le poids d’invasions plus considérables (venant d’un sous-continent, l’Asie centrale, et d’un continent : l’Europe) et répétées puisque les Croisades échelonnées sur plus de 2 siècles, les invasions mongoles se produisent au début du XIIIè siècle, les Tartares apparaissent à la fin du XIVè siècle et les Ottomans leur succèdent un siècle plus tard. Une situation qui se faisait et se défaisait sans cesse au cours des siècles, une évolution très souvent rompue de l’extérieur : tel est le fait du monde arabe à partir du XIè siècle et, lorsque au début du XVIè siècle les Turcs Ottomans vont occuper la Syrie, l’Egypte, l’Irak, une partie du Maghreb, tout le Moyen-Orient est sur la voie, avec ses nouveaux maîtres, d’une régression irréparable. Cet état de choses, d’ailleurs, aussi bien en Afrique du Nord qu’en Orient, prépare le terrain, dès le XIXè siècle, à l’impérialisme occidental, héritier, en bien des cas, des méthodes et du régime institutionnel turcs (6).
M. Dolhac ne se contente pas de contester l’originalité et la valeur de la civilisation arabe en général, il étend son jugement sommaire à toute l’Afrique du Nord. Ils sont d’ailleurs nombreux ceux qui subissent au contact de la terre africaine une sorte « d’éclatement », de « viol sentimental ». Il s’agit surtout des visiteurs sans vocation ou de quelques écrivains férus de dépaysement « matériel » qu’ils parviennent à réaliser dans un cadre transfiguré à dessein, tenant plus du mirage que de la simple lucidité d’un homme témoignant au milieu d’autres hommes. Car, seules les pierres sollicitent la nostalgie de ces « touristes » promus au rang d’historiens. Que ne lisent-ils Albert Camus et son maître Jean Grenier. L’un et l’autre dans « Noces », « Inspirations méditerranéennes » ou les « Iles », parlent de leur expérience nord-africaine et accorde sa réelle valeur à chacune des époques historiques, à chacun des empires qui s’instaurèrent chez nous.
Sans jeter l’exclusive sur personne, J. Grenier écrit : « Les uns veulent que la véritable Algérie soit celle des Romains, les autres celle des Arabes, d’autres, celle des artisans mahonnais et des pêcheurs siciliens. Ils ont tous raison et ils commettent encore des oublis ». Quant à Camus, lui-même algérien, mais ouvert à un humanisme auquel les colons, les légionnaires, les chauvins, et les poètes officiels restent éternellement étrangers, il dit dans « Noces » au sujet des ruines romaines de Djémila : « Des hommes et des sociétés se sont succédé là ; des conquérants ont marqué ce pays avec leur civilisation de sous-officiers. Ils se faisaient une idée basse et ridicule de la grandeur et mesuraient celle de leur Empire à la surface qu’il couvrait. Le miracle c’est que les ruines de leur civilisation soient la négation même de leur idéal. Car cette ville squelettique, vue de si haut dans le soir finissant… n’inscrivait pas dans le ciel les signes de la conquête et de l’ambition. Le monde finit toujours par vaincre l’histoire » (7)

Oui ! Le monde finit toujours par vaincre l’histoire. C’est-à-dire la réalité humaine d’un pays ; c’est-à-dire les faits irrécusables qui sont la société même et ses éléments constitutifs et non pas la chronique arbitraire et l’interprétation sentimentale du passé.
Ces faits, les historiens les moins favorables aux Arabes ne les ont pas niés. F. Gautier, parlant du brassage des races qui s’est produit en Berbérie après la conquête arabe dit qu’auprès de cet événement la Révolution française et la Révolution russe sont des jeux d’enfants. Nous sommes nous-mêmes les produits de cette révolution ethnique arabo-berbère, plus Berbères encore qu’Arabes mais ayant assimilé, au cours des siècles, la langue, les traditions et l’idéologie importées d’Orient. Ce que l’Histoire retiendra c’est le fait, unique dans la vie des empires africains, d’une transformation radicale opérée sur une large échelle et en quelques siècles par des hommes, les Berbères, qui, libres chez eux, adoptaient spontanément la langue et les institutions de leurs vainqueurs éphémères, devenant ainsi, à différentes époques, les promoteurs de l’arabisme dans le monde maghrébien et même en Espagne. Voici ce que dit un autre spécialiste de l’histoire de la Berbérie – M. Georges Marçais – au sujet de la fondation des villes (et non pas des villages) et de l’apport arabe à cette révolution maghrébine : « Kairouan connaît alors (au IXè siècle) son apogée ; Tihert grandit dans une région privée de centres urbains et sa renommée s’étend jusqu’en Asie ; Fez est créée et s’affirme comme une cité qui traversera les siècles. Le développement pris par ces villes et par d’autres encore est peut-être le fait le plus marquant, le plus caractéristique d’une renaissance de la civilisation. De la fondation de ces capitales, de l’attraction qu’elles exercent, les échanges qui s’y font, des enseignements qui s’y donnent, dépendra l’accession des Berbères aux mœurs moins rudes et à la culture… cette civilisation urbaine par définition est une importation orientale… »
D’ailleurs tout cela appartenait à une même tradition chez ce peuple de Nomades qui s’est pourtant révélé un peuple d’architectes et de marins. La puissance maritime d’Almeria au Moyen-Age l’atteste amplement ainsi que l’utilisation par Magellan et Christophe Colomb, de pilotes arabes.
Vous me direz qu’il n’est rien resté de tout cela et vous oubliez sans doute que la Grèce moderne a connu la même décadence bien avant la domination ottomane et surtout depuis que tous les pays méditerranéens, occidentaux ou orientaux, ont épuisé leurs véritables possibilités à la veille de l’hégémonie anglo-saxonne dans cette région du monde. Ce qui demeure actuellement chez les Occidentaux de culture gréco-latine, ce n’est plus le viel humanisme actif, soucieux avant tout de l’homme et de son imprégnation de ce même esprit américain orienté vers une représentation matérielle et mécanique de la vie. De là cet « héroïsme » qui inspire votre collaborateur devant le spectacle des seules réalisations techniques dues à l’Occident. Le fait se trouve confirmé par un article des « Temps modernes » de janvier 1952 dans lequel l’auteur, Harold Rosenberg, définit cet aspect de la nouvelle éthique occidentale. « L’Amérique, dit-il, construit et agit sur une mince croûte de temps… Son mot d’ordre est le « tempo » selon, lequel les matériaux de la terre sont transformés en choses qui peuvent être vues, touchées, utilisées… Le tempo américain s’est répandu partout dans le monde… Il est devenu l’allure dominante de l’histoire moderne, surtout de l’histoire de l’Europe… »

Faire le procès du machinisme ou contester la valeur des techniques modernes serait une naïveté de notre part : bien mieux, nous tenons à rétablir les faits, surtout dans le domaine colonial, en mettant M. Dolhac au défi de nous fournir des détails et des chiffres tant soit peu décents : 1) sur l’industrialisation de l’Afrique du Nord (ou de l’Afrique occidentale) et l’emploi d’une main d’œuvre indigène rationnellement formée ; 2) sur l’équipement matériel et social dont bénéficient les Nord-africains ou les Noirs dans les milieux exclusivement autochtones, c’est-à-dire là où il n’y a ni colons ni planteurs.
Votre collaborateur ne niera pas que la technique séparée de son contexte humain, amputée de son prolongement social n’a qu’une valeur en soi et ne constitue aucun élément « objectif » et durable de progrès. Pour répondre à sa véritable destination qui fait d’elle l’une des plus grandes réalités de ce siècle, elle doit viser à l’initiation de larges groupes d’hommes dans des pays où le sens du travail mécanique est encore inexistant ou rudimentaire. Que dire par exemple de ces grandes masses de sous-prolétaires nord-africains, dont on a systématiquement négligé la formation technique, qui ne savent que faire de leurs deux bras dans un pays voué à l’exploitation agricole et saturé d’une main-d’œuvre primaire à laquelle on refuse un perfectionnement plus rationnel sur un autre plan ? Dans les colonies, d’ailleurs, qu’on appelle par simple euphémisme territoire de l’Union française ou départements algériens, le problème de la formation, de l’éducation tout court, a sciemment ses lacunes. Ainsi, les « chefs indigènes » à qui est confié officiellement l’administration de larges collectivités humaines n’ont, dans une proportion de 95%, aucune culture, même abécédaire, au sens du mot. On les veut illettrés et ils le sont au-dessous de tout ce qu’on peut imaginer ! Je sais qu’il est plus facile de parler des « nababs » égyptiens pour lesquels nous n’avons, entre parenthèses, aucune tendresse, mais que deviennent dans tout cela les responsabilités de ceux qui parlent de mission civilisatrice occidentale, de primauté de la civilisation occidentale et qui se livrent, le plus souvent, dans leurs colonies, à un véritable crime de lèse humanité – M. Dolhac voulant aller jusqu’au bout de sa mauvaise foi, trouve opportunément quelques lumières pour parler de la langue et de la littérature arabes. Il soutient, en toute ignorance de cause si l’on peut dire, que la langue arabe « n’est guère faite pour interpréter des conceptions modernes » et termine par un jugement qui, en dépit de sa naïveté, constitue une grossière insulte à l’égard de tout esprit sensé, arabe ou autre. Il dit en effet : « Ce sont même des savants d’Occident qui sont les meilleurs connaisseurs de leur langue et de leur littérature ! »

Je suis sûr que même les membres français et anglais de l’Académie royale d’Egypte ou de l’Académie de Damas trouveront assez outrée et dénuée de pudeur, l’assertion de M. Dolhac. Les grands arabisants occidentaux – linguistes, historiens, littérateurs – ont appliqué avec bonheur, aux études arabes, les méthodes rationnelles qui ont fait leurs preuves dans les universités d’Europe. Certains, comme Lévi-Provençal, ont reconstitué, par le menu, l’histoire de toute une civilisation, civilisation que vous dénigrez, d’ailleurs, tout en proclamant le mérite de ceux qui vous la font connaître. Mieux outillés que leurs collègues orientaux, ils ont mis sur pied une œuvre colossale dont vous êtes loin, par votre parti pris, même favorable, d’apprécier la valeur. Mais, dire que les savants occidentaux sont les meilleurs connaisseurs de la langue arabe, nous parait manquer de mesure et remettre en question certaines vérités élémentaires telles que le sentiment de la langue, sans génie propre, les traditions millénaires d’ordre biologique ou social selon lesquelles un peuple a su trouver sa personnalité en adoptant un moyen d’expression adéquat. Votre collaborateur ne s’embarrasse pas de ces faits positifs puisque, son attitude fâcheusement passionnée, est à l’opposé de cette démarche.
Nous avons à peine besoin, d’autre part, de lui dire, quand il s’étonne du peu de variété de nos genres littéraires, que la langue arabe est une langue-mère qui a créé sa propre substance dans un milieu, à une époque et pour répondre à des besoins déterminés. Cette langue a pourtant révélé à lui-même, des siècles durant, un pays de vieille civilisation comme l’Iran, car, bien avant Firdoussi, Hafiz ou Khayyam, de nombreux écrivains, poètes et philosophes persans ont exprimé, en arabe, le génie de leur peuple et sa sensibilité. Et, à l’heure actuelle, tous ceux qui se disent Arabes autour du bassin méditerranéen, ont drainé, pendant 14 siècles, tous les concepts, tous les idéaux, toutes les formes de pensée et de langage, une bonne part des traditions folkloriques de l’Ancien Monde sémite assyro-chaldéen, phénicien et berbère.
Nous ne faisons pas grief à M. Dolhac d’ignorer tout cela car, on ne peut demander à un touriste que des impressions de touristes. Mais aussi faut-il ne pas empiéter sur le domaine des chercheurs et ne pas sacrifier trop facilement à la haine sordide dont le Monde arabe est aujourd’hui l’objet.
Mostefa Lacheraf


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