Édition du
23 March 2017

Retrospective d'un article d'Armand Veilleux sur la Raison d'Etat

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Trois affaires ayant quelque chose en commun : Audin, Borrel et Tibhirine


L’affaire Audin

Durant la bataille d’Alger, le 11 juin 1957, un jeune mathématicien, anticolonialiste, du nom de Maurice Audin, qui se trouvait à son domicile avec son épouse et ses trois jeunes enfants, est arrêté par le lieutenant Philippe Erulin des parachutistes du général Massu. Il n’a jamais été revu. Selon l’enquête de l’historien Pierre Vidal-Naquet, il a été torturé à mort par le lieutenant Charbonnier, un paramilitaire au service de Massu.

Tout fut mis en oeuvre par l’armée française pour étouffer cet affaire. Depuis lors, donc depuis cinquante ans, son épouse se bat pour qu’on lui indique au moins où se trouve le corps de son époux. Sa mort ne fut reconnue « administrativement » par la France qu’en 1966. Suite à une plainte de Madame Audin, une enquête est ouverte par la France en 1958, mais se clôt par un non-lieu en 1962. Une nouvelle plainte déposée par cette épouse courageuse reçoit de nouveau un non lieu en 2001.

Personne ne doute que ce jeune intellectuel prometteur ait été assassiné par l’armée française. Une place porte son nom au centre-ville d’Alger et le maire Bertrand Delanoë a inauguré une place à son nom en 2004 en plein coeur du 5ème arrondissement à Paris. Mais il serait politiquement inopportun de reconnaître ce dont personne ne doute aussi bien parmi les historiens que chez politiciens.

Madame Audin a saisi le président Sarkozy de l’affaire. Cela ne semble pas avoir donné de suites.
L’affaire Borrel

Le 19 0ctobre 1995, Bernard Borrel, un magistrat français de 39 ans, détaché à Djibouti, comme conseiller du ministre djiboutien de la Justice, disparaît. On retrouve son corps à demi carbonisé à 80 km de la ville de Djibouti. L’affaire fut vite classée comme suicide par les autorités locales appuyées par Paris. Mais personne n’y crut jamais vraiment. La veuve du jeune magistrat n’a pas cessé depuis lors de se battre pour que la lumière se fasse.

Des impératifs politiques, militaires et économiques sont en jeu. Djibouti est le site de la base militaire française la plus importante en Afrique – une partie de cette base a d’ailleurs été louée aux États-Unis depuis 2001. On apprit rapidement que Bernard Borrel, bien qu’officiellement détaché auprès du gouvernement de Djibouti pour aider à la réforme du code pénal, menait aussi une enquête sur une affaire de drogue et de vente d’armes qui impliquait celui qui allait devenir le président de Djibouti, Ismael Omar Guelleh, ainsi que des citoyens français.

Selon les témoignages recueillis par la juge d’instruction Sophie Clément, l’armée française était au courant de la mort du juge deux heures et demie avant la découverte du corps. Personne n’a jamais cru à la thèse du suicide, mais on n’a jamais voulu révéler toute la vérité, pour ne pas mettre en danger les intérêts stratégiques de la France à Djibouti.

Madame Borrel a saisi le président Sarkozy de l’affaire et celui-ci a manifesté sa volonté que la lumière se fasse sur cette affaire.

L’affaire Tibhirine

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 sept moines du monastère cistercien de N.D. de l’Atlas, en Algérie étaient enlevés par un groupe d’hommes armés. Ce n’est qu’un mois plus tard qu’un communiqué du GIA, adressé au président de la République Française, revendiquait cet enlèvement et proposait un échange de prisonniers. Quelques semaines plus tard, les négociations s’étant entremêlées, un deuxième communiqué annonçait que les moines avaient été décapités. Encore un peu plus tard, fin mai 1996, au moment où l’Église se préparait à célébrer les funérailles des moines, en même temps que celles du Cardinal Duval, le gouvernement produisait les têtes des sept moines qui auraient été découvertes à l’entrée de Médéa.

Le gouvernement algérien ne fit aucune enquête mais laissa se répandre la « version officielle » selon laquelle les moines auraient été enlevés et assassinés par un groupe du GIA sous la direction de Djamel Zitouni. Le gouvernement français, visiblement embarrassé par cette affaire, mais ne voulant pas compliquer ses relations avec Alger, s’en tint à cette version.

Pour quiconque s’est efforcé d’étudier un peu les événements entourant la mort des moines il devint rapidement évident que la version officielle soulevait plus de questions qu’elle n’apportait de réponse. De nombreux témoignages concordants, dont certains furent donnés au cours de procès liés aux événements de la guerre civile d’Algérie, révélèrent que le GIA était infiltré par la Sécurité Militaire algérienne avec laquelle travaillait Djamel Zitouni. Diverses informations recueillies en Algérie portèrent rapidement à penser que la Sécurité Militaire pouvait bien être impliquée dans cet enlèvement (qui n’aurait sans doute pas dû se terminer tragiquement), et qu’il y avait des chances que les services français en aient été prévenus.

Cinq ans après les événements on apprenait que des agents de la DST ainsi que Jean-Charles Marchiani, préfet du Var et depuis toujours bras droit de Charles Pasqua, avaient entrepris des négociations pour la libération des moines – négociations qui, d’après Marchiani, auraient avorté à cause de la reprise en main de l’affaire par la DGSE sous les ordres du premier ministre Alain Juppé.

Le dépôt d’une plainte contre « X » obligea la justice française à ouvrir une enquête sur cette affaire en 2003 Cette enquête, confiée au juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière ayant des liens étroits avec les services aussi bien algériens que français a évolué jusqu’ici au pas de tortue.

L’élément commun le plus évident à ces trois « affaires » est que, dans chaque cas, la révélation de toute la vérité ne serait pas opportune, vu les intérêts politiques, stratégiques et économiques en cause.

Une nouvelle donne dans l’Affaire Tibhirine

À l’époque de l’enlèvement des moines de Tibhirine, l’homme tout puissant à la tête de la sécurité militaire algérienne était le colonel Smail Lamari, qui, sous les ordres du général Mohamed Médiène, dit Tewfik, eut la haute main sur tous les services de sécurité algériens dont il assura la coordination durant la décennie noire. Selon l’ex-adjudant chef Abdelkader Tigha, c’est Smail Lamari qui aurait donné l’ordre d’enlever les moines. Si la demande des nombreux organismes de défense des Droits de l’Homme depuis des années de l’ouverture d’une enquête judiciaire internationale sur les crimes contre l’humanité commis en Algérie durant la guerre civile depuis 1992 avait abouti, Smail Lamari aurait probablement été au premier rang sur le banc des accusés. Il aurait pu connaître le même sort que Slobodan Milosevic. Une mort subite, à l’hôpital militaire de Aïn-Naadja (où les têtes des sept moines furent placées dans sept cercueils de deux mètres de long, en mai 1996) vient de le soustraire à la justice humaine.

Ce décès, s’ajoutant à divers autres événements récents, change considérablement la donne en ce qui concerne l’enquête en cours.

Le Général Philippe Rondot, haut responsable de la DST à l’époque de l’affaire des moines était proche de Smail Lamari, dont il se disait l’ami et envers qui il avait une dette de reconnaissance. Ils ont mené bien des luttes ensemble. Rondot se rendit à Alger tout de suite après l’enlèvement des moines, exprimant la conviction que tout serait réglé en quelques jours. (Il envisageait sans doute une situation identique à celle du faux enlèvement des trois fonctionnaires du consulat français à Alger en octobre 1993). Maintenant qu’il est à la retraite et que Smail est décédé, il se sentira peut-être plus libre pour expliquer la nature des négociations menées par ses services et impliquant Jean-Charles Marchiani. Ce qui d’ailleurs pourrait le distraire heureusement de l’affaire Clearstream.

Marchiani, que ses anciens amis et complices semblent avoir laissé tomber, puisqu’il est maintenant en prison, n’ayant pas comme d’autres l’immunité d’un poste de sénateur, sera peut-être aussi désormais plus disposé à parler. Il s’est déjà à plus d’une reprise étendu sur les négociations qu’il mena pour faire libérer les moines et au cours desquelles il dit avoir obtenu leur libération avant que tout ne soit jeté par terre en raison de l’intervention du Premier ministre Juppé. Un juge d’instruction devrait l’amener à préciser avec qui il a négocié cette libération des moines. Est-ce avec un groupe d’islamistes dans le maquis ? Ce qui serait assez surprenant. Ou bien avec Smail Lamari lui-même? Ce qui est plus probable. Ainsi on saurait mieux qui supervisait l’existence des moines durant leurs deux mois de captivité.

Et puisqu’on parle de juge d’instruction, un autre changement important est intervenu ces derniers temps: l’enquête judiciaire sur l’enlèvement, la séquestration et l’assassinat des moines avait été confiée au juge Jean-Louis Bruguière. Celui-ci, de par sa casquette de juge antiterroriste, se devait de chercher les coupables (tous décédés, comme il convient) parmi les « terroristes » islamistes, sans impliquer ses collègues des services secrets algériens et français avec lesquels il collaborait depuis longtemps à l’arrestation en France d’opposants au régime algérien. Une incursion qui s’est mal terminée dans le monde de la politique, lors des dernières élections législatives en France, l’a amené à prendre une retraite quelque peu anticipée. Un autre juge d’instruction prendra donc la relève de ce dossier sensible.

Une personne que le nouveau juge d’instruction aurait intérêt à entendre serait le président algérien Abdelaziz Bouteflika. Celui-ci, au cours de la campagne électorale de 2004, un peu avant sa réélection, alors qu’il n’était pas encore certain d’être le candidat que les généraux feraient élire, s’entendit poser en France une question concernant la mort des moines de Tibhirine. Sa réponse, toute sibylline, fut que toute vérité n’est pas bonne à dire « au moins pour le moment ». Il se réservait donc la possibilité de révéler plus tard des choses qu’il savait.

Le décès du colonel Smail Lamari sera sans doute l’occasion de nombreux déplacement sur l’échiquier complexe des divers groupes qui se disputent le pouvoir au sein de l’armée algérienne. Le général Mohamed « Tewfik » Médiène et le général Smail Lamari contrôlaient ensemble depuis 1990 toute la structure de répression du DRS (Sécurité militaire). Ce clan qui, derrière la façade des gouvernements élus, contrôlait aussi la politique du pays, a été assez fragilisé ces dernières années. Il le sera encore plus après avoir perdu l’une de ses deux têtes. Peut-être le temps est-il venu pour le président Bouteflika de révéler cette vérité qu’il ne jugeait pas encore « bonne à dire », il y a quelques années.
01 septembre 2007
Armand Veilleux

1. Article en relation : L’homme qui voulait pardonner mais ne savait pas qui
2. QUI TUE QUI EST UNE VRAIE QUESTION.
3. Voir l’article sur le quotidien Ouest-France
4. Retrospective d’un article d’Armand Veilleux sur la Raison d’Etat
5. Les moines en algérie tués par les militaires
6. Article en relation : Lire le rapport Al Karama for Human Rights/Haut commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies du 4 avril 2008, Algérie : La torture reste une pratique courante


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