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22 July 2017

Les moines de Tibéhirine abattus par l'armée algérienne?

rue89_logo.gifPar David Servenay
Créé 07/12/2008 – 10:48

Selon un nouveau témoin, les sept religieux assassinés en 1996 ont été tués par erreur lors d’un mitraillage, et décapités ensuite.

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Illustration: Yann Guégan.

Douze ans après la mort des sept moines trappistes français en Algérie, un témoin affirme qu’ils ont été victimes d’une « erreur » de l’armée algérienne. L’histoire a été publiée dimanche dernier [1] dans le journal italien La Stampa. Le Vatican a réagi en disant sa « stupeur ». Sans doute un pas de plus vers la vérité. Retour sur une affaire ténébreuse.
Les faits

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, un groupe d’hommes habillés comme des « frères de la montagne » selon le portier Jean-Pierre Schumarer (en clair, des islamistes) frappent à la porte du monastère de Tibéhirine. Convaincu qu’ils ne représentent aucun danger, le portier se recouche. Sept de ses frères trappistes, dont le supérieur de l’abbaye cistercienne Christian de Chergé, sont enlevés: Luc Dochier, Christophe Lebreton, Bruno Lemarchand, Paul Favre-Miville, Michel Fleury et Célestin Ringeard.

Le lendemain matin, le frère Schumarer se rend à la gendarmerie pour donner l’alerte. L’ambassadeur de France Michel Lévêque part pour Médéa pour obtenir l’évacuation des deux moines qui ont échappé à la prise d’otages.

Quelques jours plus tard, les ravisseurs exigent des sept moines qu’ils enregistrent un message audio en indiquant leur nom. Ils doivent aussi préciser qu’ils sont aux mains d’islamistes.

Côté français, deux équipes de négociateurs: la Pasqua connection et la DGSE

Début avril, deux équipes de négociateurs se mettent en place, côté français, pour négocier la libération des religieux. Le premier est activé par l’ancien ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, qui envoie son ami préfet du Var et ancien du Sdece, Jean-Charles Marchiani [2].

La filière Pasqua-Marchiani est proche des services de renseignements militaires, le DRS (Département du renseignement et de la sécurité, ex-Sécurité militaire). Le second réseau, plus officiel, est activé par Alain Juppé, Premier ministre. Il s’appuie sur la DGSE, le service d’espionnage, qui a peu de complaisance pour le régime des généraux.

Le 18 avril, le communiqué n°43, signé « Abou Abderrahmane Amine » (pseudo de Djamel Zitouni, ancien vendeur de poulets devenu chef du Groupe islamique armé (GIA), revendique l’enlèvement. Il est publié le lendemain à Londres dans le quotidien El-Hayat, avec l’exigence de rendre sa liberté à Abdelhak Layada, « émir national » du GIA détenu depuis 1993 en Algérie, ainsi que la libération d’autres islamistes détenus en France, dont les noms ne sont pas indiqués.

Premier contact, premier échec. La filière Marchiani est désavouée.

Premier contact avec un émissaire présumé de Zitouni, le 30 avril. Un homme se rend à l’ambassade de France, remet à un colonel de la DGSE l’original du communiqué et la cassette audio prouvant que les moines sont vivants. Il est raccompagné en voiture officielle avec une liste de numéros de téléphone pour négocier. Personne ne le reverra.

Le 9 mai, la filière Marchiani, qui a travaillé main dans la main avec le DRS, est brutalement désavouée par le gouvernement. En conseil des ministres, Alain Juppé ordonne de lui faire cesser « toute tractation relative aux moines de Tibéhirine ». Le porte-parole du Quai d’Orsay confirme dans l’après-midi:

« Le préfet du Var exerce ses responsabilités dans son département et n’a pas à connaître de ce dossier. Il ne s’est pas rendu à Alger ces derniers temps et n’a pas reçu d’émissaires algériens. »

Le 21 mai, le communiqué n°44 du GIA, relayée par la radio Médi 1 de Tanger, annonce la mort des otages:

« Le président français et son ministère des Affaires étrangères ont annoncé qu’il n’y aurait ni dialogue, ni réconciliation avec le GIA. Ainsi, ils ont rompu le processus et nous avons donc coupé la tête des sept moines. »

Les obsèques ont lieu le 2 juin dans la basilique Notre-Dame d’Afrique à Alger. Les cercueils contiennent les sept têtes, avec un lest de terre pour faire croire que les corps sont aussi présents à l’intérieur. Ce qui est faux, comme le constate le procureur général de l’ordre des cisterciens, Armand Veilleux [3] qui a exigé l’ouverture des cercueils.
Un nouveau témoin anonyme

Le témoin interrogé en Finlande par Valerio Pellizzari est un anonyme, présenté comme un haut fonctionnaire international alors en poste à Alger, ayant des contacts de haut niveau avec la nomenklatura. Pas un « homme de l’ombre », précise le journaliste italien.

D’après lui, les moines auraient été abattu, par erreur, d’un hélicoptère MI-24 de l’armée algérienne en opération contre les maquis islamistes:

« L’engin aérien survolait la zone des reliefs montagneux de l’Atlas tellien autour de Médéa en compagnie d’un autre hélicoptère. C’était la mi-mai, après le crépuscule. L’équipage avait repéré le feu d’un campement et le chef d’escadrille en personne, un colonel, a tiré sur le bivouac.

« Depuis quelques temps déjà, les forces régulières ne s’aventuraient plus sur le terrain dans cette zone impraticable, faiblement peuplée et contrôlée par les intégristes: elles se limitaient à faire des reconnaissances aériennes et à combattre avec l’aviation.

Après l’attaque, les engins aériens atterrirent près du bivouac. Les hommes à bord comprirent vite qu’ils avaient frappée la cible erronée. Le chef d’escadrille appela le commandement de la base d’hélicoptères détaché à Blida et dit clairement: ‘Nous avons commis une idiotie, nous avons tués les moines.’ Ce fut ainsi que se conclut la prise d’otages. »

Toujours selon le témoin de la Stampa, il faut alors couvrir la bavure. Les Algériens vont prendre cinq jours pour préparer une version officielle acceptable. Mais comment maquiller l’état des corps criblés de balles? Alger trouve la parade par la mascarade des têtes coupées. Aussitôt annoncée, la nouvelle est relayée de la manière suivante:

« Les autorités algériennes quant à elles s’empressèrent de parler de ‘dépouilles découvertes’. Et elles auraient continué à utiliser cette formule rituelle et trompeuse, si un moine, le père Armand Veilleux, à cette époque procureur de l’ordre des Cisterciens, n’avait insisté afin de donner l’ultime Adieu à ses confrères afin d’obtenir l’ouverture des cercueils. »

Etrangement, aucune enquête ne sera ouverte en France avant les révélations d’un ancien du DRS. Abdelkader Tigha [4] accuse le DRS d’avoir manipulé le GIA, y compris dans cette affaire. Des propos qui finissent par déclencher en 2004 l’ouverture d’une information judiciaire, confiée au juge antiterroriste Jean-Louis Bruguières.
Les hypothèses

Depuis douze ans, le père Armand Veilleux a toujours dénoncé la fable des têtes coupées et les incohérences de la version officielle. De l’abbaye de Scourmont, en Belgique, il continue de se battre pour la mémoire des sept frères. Contacté par Rue89, il souligne que l’article de Pellizzari vient conforter ses doutes:

« Cela ne change rien à ce que j’ai écrit dans l’article du Monde [5] en 2003. Cet article s’attardait surtout sur les conditions de l’enlèvement des moines. J’ajoutais quelques mots sur les conditions de leur mort. Je rapportais alors que des témoins très fiables m’avaient assuré que les moines avaient été mitraillés. On m’avait dit aussi que c’était par les militaires.

« La question se posait alors: était-ce par suite d’une erreur, ou avait-on décidé d’en finir? Ce nouveau témoignage semble bien corroborer la première hypothèse. »

A l’époque des faits, l’abbé trappiste fait tout pour connaître la vérité. En vain. Plus tard, il se constitue partie civile dans la procédure judiciaire française, avec la famille Lebreton. Là aussi, en vain. En quatre ans, le magistrat du pôle anti-terroriste a mené une enquête à un rythme inhabituellement lent, sans le moindre résultat probant. Jean-Louis Bruguières a juste obtenu de l’Algérie le retour d’une commission rogatoire qui confirme la version officielle: les moines ont été victimes des islamistes.

L’hypothèse d’une manipulation des services secrets algériens a pourtant du crédit. Plusieurs déserteurs de l’armée ont livré des détails troublants sur l’ascension de Djamel Zitouni à la tête du GIA. Sur les modalités de l’enlèvement, sur les errements de la double négociation menée par les services français… L’ancien du DRS, Abdelkader Tigha, n’a jamais été entendu par les juges d’instruction.

Marc Trévidic et Philippe Coirre, qui ont récupéré le dossier, semblent être aujourd’hui dans une impasse. Tout comme l’avocat des parties civiles, Patrick Baudouin:

« Ce témoignage est extrêmement intéressant et cohérent par rapport à ce qu’on sait. Mais c’est difficile de demander l’audition d’un anonyme… »

ALGERIA-WATCH

, 12 juillet 2008

Le procès des assassins présumés de Lounes Matoub devait avoir lieu le 9 juillet. Il a été reporté une nouvelle fois. Faudra-t-il attendre encore sept ans avant qu’une nouvelle date soit fixée et laisser croupir en prison deux hommes, accusés du crime sur la base d’aveux extorqués sous la torture ?

La Justice était enfin appelée à faire la lumière sur cet assassinat politique, 10 ans après une fusillade qui a emporté l’un des chanteurs les plus populaires d’Algérie et grièvement blessé son épouse et deux belles-sœurs. Sur le chemin du retour d’un déjeuner, le 28 juin 1998, leur voiture a été arrêtée et arrosée de tirs.

Certains journalistes algériens ont d’ores et déjà désigné comme assassins Abdelhakim Chenoui et Malik Medjnoun, présentés comme ayant été des membres du GIA (1). Arrêtés quelques mois après le meurtre, ils ont été sauvagement torturés (2). Ils attendent depuis d’être enfin jugés. La famille Matoub, les habitants de la Kabylie et du pays entier sont persuadés que les véritables commanditaires sont à chercher ailleurs. La Kabylie a été secouée par des manifestations aux cris de « pouvoir assassin ».

Durant toutes ces années d’attente, les appels de la famille de la victime comme ceux des détenus aux autorités les intimant de juger ce crime n’ont pas été entendus. Bien que la procédure ait été déclarée comme close, aucune date n’avait plus été fixée depuis 2001, et pour cause… « C’est un dossier sensible, il faut une décision politique » est la réponse obtenue par Nadia Matoub, la veuve du chanteur, qui, le 3 février 2008, s’est rendue au parquet du Tribunal de Tizi-Ouzou chargé de l’affaire. Or à y regarder de plus près, l’instruction de ce dossier a été supervisée non pas par l’institution judiciaire mais pas le DRS (Département du renseignement et de la sécurité).

Une affaire qui dès le début a été tronquée : les trois femmes présentes lors de l’attaque n’ont jamais été auditionnées par le juge d’instruction ; des témoins oculaires, habitant Tala Bounane, n’ont jamais été entendus ; l’une des sœurs de Nadia Matoub a pu reconnaître l’un des agresseurs, mais il n’a jamais figuré sur la liste des dix présumés assassins rendue publique en décembre 2000 alors que A. Chenoui et M. Medjnoun, eux, ne figuraient pas dans la liste initiale.

De ces dix suspects, huit seraient morts et seuls les deux détenus doivent comparaître. Medjnoun avait été enlevé par des agents du DRS près de son domicile à Tizi-Ouzou le 28 septembre 1999 et détenu au secret durant plus de huit mois au Centre Antar d’Alger, dirigé par le DRS. Chenoui, un maquisard repenti dans le cadre de la « concorde civile », avait quant à lui été arrêté à Tizi-Ouzou, le lendemain de sa reddition, soit le 19 septembre 1999. Il a été détenu en garde à vue pendant six mois au Centre de Châteauneuf, également dirigé par le DRS. Tous les deux ont été brutalement torturés et incarcérés à la prison de Tizi-Ouzou. Ils se rencontreront pour la première fois de leur vie lors d’une audition chez le procureur de Tizi-Ouzou en mars 2000. Medjnoun apprendra qu’il est inculpé pour le meurtre de Matoub lorsqu’il sera présenté en mai 2000 devant le procureur. Durant tous les mois d’interrogatoire et de torture, aucun agent du DRS ne l’avait impliqué dans cet assassinat.

Dans les deux cas, les personnes pouvant témoigner de leur emploi du temps au moment du crime n’ont jamais été entendues. Là encore, le DRS a tenté de ficeler un dossier à charge. Deux civils, Hamid Cherbi et son fils Ahmed, ont été contraints sous la torture et les pressions du chef du CTRI de Blida (centre du DRS), le colonel (aujourd’hui général) M’henna Djebbar, ainsi que du député du RCD Nourredine Ait-Hammouda, d’accuser les deux suspects en prétendant les avoir vus sur le lieu du crime. Or tous les deux ont, lors de leurs procès, retiré leur déposition, affirmant ne pas connaître les deux suspects et ne pas avoir été sur les lieux au moment de la fusillade.

L’instruction de l’affaire Matoub a été clôturée par un arrêt de renvoi devant le tribunal criminel de Tizi-Ouzou le 10 décembre 2000. Un procès avait été fixé pour le 5 mai 2001. En dernière minute, il a été renvoyé, et n’a plus été programmé ensuite, jusqu’à l’audience du 9 juillet 2008, où un nouveau renvoi sans date a été décidé par le juge. En 2004, devant les questionnements de l’ONU qui se préoccupait de la détention arbitraire de Medjnoun, les autorités algériennes répondirent « que les incidents qu’a vécus la région ne permettent pas à la justice de juger cette affaire dans les conditions de sérénité requises dans une telle procédure ». (3)

On peut voir là un aveu implicite de la manipulation de l’instruction, car, en effet, un simulacre de procès destiné à condamner des personnes sans preuves ni témoignages crédibles aurait embrasé la région en effervescence à cette époque. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Le pouvoir pourrait-il se permettre un procès équitable sans impliquer d’influents membres du DRS et du RCD ? Le nouveau report montre bien qu’il n’y a aucune volonté d’éclaircir cette affaire. Le tribunal n’a fait parvenir la convocation au procès à la famille Matoub que le 7 juillet (4), et celle-ci lui a fait aussitôt parvenir une liste de 50 témoins à entendre. Tirant prétexte de cette demande tardive – et pour cause – le juge a reporté une nouvelle fois le procès.

Pourquoi le procès avait-il été programmé maintenant ? Est-ce en raison des recommandations de l’ONU dont les organes suivent de près l’affaire de Malik Medjnoun ? Rappelons que le Comité des droits de l’homme a condamné l’État algérien en 2006 pour la détention arbitraire et la disparition de Malik Medjnoun et lui recommande « d’amener Malik Medjnoun immédiatement devant un juge pour répondre des chefs d’accusation ou le remettre en liberté, de mener une enquête approfondie et diligente sur sa détention au secret et les traitements qu’il a subis depuis son enlèvement le 28 septembre 1999 et d’engager des poursuites pénales contre les personnes responsables de ces violations (5) ».

L’affaire Lounès Matoub montre une fois de plus que la Justice algérienne, contrairement aux allégations d’officiels algériens devant les tribunes internationales, n’est pas indépendante. Si procès il y a, il faut s’attendre à une condamnation des deux suspects à une peine couvrant leur période d’emprisonnement afin d’éviter toute protestation populaire tout en justifiant leurs années d’incarcération sans jugement.

1. Voir par exemple Liberté du 8 juillet 2008.

2. Lettre de feu Me M. Khelili au juge d’instruction près le tribunal de Tizi-Ouzou du 31 octobre 2000. Et témoignage de Malik Medjnoun,

3.Constatations du Comité des droits de l’homme du 9 août 2006 suite à la plainte déposée pour détention arbitraire et disparition forcée de Malik Medjnoun, http://www.unhchr.ch/tbs/doc.nsf/MasterFrameView…

4. Liberté, 9 juillet 2008

5. http://www.unhchr.ch/tbs/doc.nsf/MasterFrameVi

1. Article en relation : Lire le rapport Al Karama for Human Rights/Haut commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies du 4 avril 2008, Algérie : La torture reste une pratique courante
2. Article sur Rue89
3. Article de La Stampa : Les moines en Algérie tués par les militaires
4. Article en relation : L’homme qui voulait pardonner mais ne savait pas qui
5. Voir l’article sur le quotidien Ouest-France
6.Retrospective d’un article d’Armand Veilleux sur la Raison d’Etat
7. QUI TUE QUI EST UNE VRAIE QUESTION.
Autres Liens:
[1] http://www.lastampa.it/redazione/cmsSezioni/esteri/200807articoli/34524girata.asp
[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Charles_Marchiani
[3] http://www.scourmont.be/Armand/arm-fra.htm
[4] http://www.rue89.com/2007/10/22/attentats-de-1995-la-piste-des-generaux-algeriens
[5] http://www.algeria-watch.org/fr/article/pol/tigha_moines/veilleux_tibhirine.htm


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