Édition du
21 July 2017

Qui a tué qui ? – Question qu’on ne saurait éluder

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*Armand Veilleux – 13 juillet 2008

À partir de l’année 1992 l’Algérie a été emportée par une terrible vague de violence. Il s’agissait bel et bien d’une guerre civile, même si les autorités algériennes s’énervaient dès qu’on utilisait ce mot. Il y avait, d’un côté, l’ensemble des groupes assez divers appelés globalement les « islamistes » et, de l’autre, l’armée. Les violences atroces commises par les islamistes sont indéniables et bien connues.
Mais très vite des voix de plus en plus nombreuses d’Algériens et d’autres observateurs attentifs se sont fait entendre rendant la Sécurité Militaire algérienne responsable de certaines des violences attribuées globalement aux islamistes. À cela vinrent s’ajouter, surtout à partir de l’année 2000 des récits d’anciens militaires algériens.

Ces témoignages ont été assez nombreux et assez sérieux pour que plusieurs organismes internationaux de défense des droits de la personne, à commencer par /Amnisty International/, aient demandé à plusieurs reprises – mais toujours sans résultats – une enquête internationale impartiale sur cette violence. Chaque fois, la réaction orchestrée d’Alger – par le biais d’articles de presse virulents – a été non seulement de ridiculiser ceux qui soulevaient cette question, mais de considérer qu’ils voulaient exonérer les islamistes de toute responsabilité. Le service de propagande du DRS (la /Sécurité Militaire/) inventa alors le slogan du « Qui tue qui ? » — question qualifiée par eux d’/obscène/. Depuis lors, quiconque soulève l’une des questions restées sans réponse est ridiculisé et rejeté du revers de la main comme faisant partie de la clique du « Qui tue qui ? ».

Et pourtant la question « Qui a tué qui ? » reste une question légitime et nécessaire tant qu’une réponse pour le moins crédible n’aura pas été donnée. Cela vaut pour des dizaines de milliers d’Algériens disparus, très souvent après enlèvement par les forces de l’ordre. Cela vaut pour le chanteur kabyle Lounès Matoub[1] <#_ftn1> et pour Mgr. Pierre Claverie. Cela vaut aussi, évidemment, pour les sept moines de Tibhirine.

Dans le cas des moines de Tibhirine, plusieurs questions ont été posées depuis longtemps : 1) qui les a enlevés ? — 2) sur ordre de qui ? — 3) où et dans quelles conditions ont-ils été détenus durant deux mois ? — 4) quelles mesures furent prises par les autorités algériennes et par les services secrets français (DST et DGSE) pour les libérer ? — 5) qui les a tués et dans quelles circonstances ? — 6) qu’est-il advenu de leurs corps après leur mort ?

La réponse « officielle » à chacune de ces questions – réponse d’ailleurs jamais officiellement formulée par aucune autorité civile, algérienne ou française – est bien connue : c’est le GIA. Compte tenu de révélations crédibles qui se sont multipliées au cours des douze dernières années, cette version officielle fait eau de toutes parts, et donc, ces questions sont, plus que jamais, légitimes, et ce n’est pas la stupide rengaine du « qui tue qui ? » qui nous empêchera de continuer à les poser.

Un article paru récemment dans le journal italien /La Stampa/, sous la plume de Valerio Pellizzari[2] <#_ftn2> répond à l’une des nombreuses questions mentionnées : « qui les a tués et dans quelles circonstances ? ». Il s’agit de l’interview (en quelque sorte une « déposition ») d’un
haut fonctionnaire d’un gouvernement européen qui était en fonction à Alger au moment du drame et qui connaît bien cette affaire. Cet article est à prendre très au sérieux.

Disons tout d’abord que Valerio Pellizzari n’est pas le dernier des scribouillards à la recherche d’un sujet pour gonfler son ego. C’est un grand journaliste de réputation internationale, qui a couvert toutes les grandes guerres des dernières décennies depuis le Cambodge jusqu’à
l’Irak en passant par l’Iran et l’Afghanistan. Il n’a pas sauté sur le premier scoop rencontré. Il enquête depuis plus de dix ans sur le drame de Tibhirine et il n’avait encore rien publié, attendant d’avoir quelque chose qui apportait vraiment du neuf. /La Stampa/ est un grand journal dont la direction n’aurait pas accepté de mettre en première page cet
article sans vérifier le sérieux de ses sources. La personne interviewée démontre dans son témoignage une grande retenue et une grande cohérence. Sa façon de parler est celle d’un véritable professionnel. Elle a sans doute voulu, après un très long silence, soulager sa conscience et faire en sorte que la vérité soit connue. Sachant ce qui peut arriver aux témoins et à leurs familles, on comprend que cette personne ait voulu garder l’anonymat. Son témoignage demeure très important, d’autant plus que d’importants témoins qui n’ont pas encore été entendus par les juges d’instruction Marc Trévidic et Philippe Coirre (qui ont remplacé le juge Jean-Louis Bruguière sur ce dossier depuis les élections législatives françaises de 2007) pourront sans doute corroborer ses dires.

Évidemment, plusieurs éléments de ce témoignage étaient déjà connus de ceux qui ont suivi de près cette question. Dès les semaines qui ont suivi l’inhumation des frères à Tibhirine des informations circulaient en Algérie, en particulier à Blida, voulant que les moines n’aient pas été décapités mais tués dans une intervention de l’armée. Il n’était pas clair s’il s’agissait ou non d’une bavure. J’ai moi-même entendu cette rumeur de diverses sources à l’époque de la mort de Mgr. Claverie, en 1996, quelques mois après celle des moines. J’ai communiqué alors cette information à Henri Tincq, de passage à Rome, et il l’a mentionnée dans un article du journal /Le Monde / (7-8 juin 1998), qui a fortement déplu à Alger. Je l’ai également transmise plus tard à John Kiser, de passage à Rome, et il a pu la corroborer en Algérie en 1999 et y ajouter quelques détails, qu’il a publiés dans son excellent livre sur les moines de Tibhirine en 2003. Selon certains la source de cette information aurait été l’interception faite par l’ambassade française d’un message radio de l’armée algérienne. C’est ce que rapporte Kiser dans son livre. Personnellement, j’avais entendu une autre version ; l’information aurait eu comme source une « confidence » du commandant de la base d’hélicoptères de Blida à un confrère occidental. La traduction française du livre de Kiser, parue en 2006, ajoute sur ce point quelques petits détails mineurs, tels que la phrase du pilote de l’hélicoptère « Zut ! nous avons tué les moines ».

Certains ont dit que l’article de Pellizzari n’apportait rien de neuf. C’est faux. Le premier élément nouveau de ce témoignage, c’est la /cohérence/. Jusqu’ici tous ceux qui ont enquêté sur ces faits étaient arrivés à se faire une idée assez claire de ce qui s’était passé, en recoupant des témoignages divers et en mettant ensemble des informations complémentaires. Ici nous avons une description cohérente de ce qui s’est passé, faite par quelqu’un qui a eu, au moment des faits, accès aux sources d’information algériennes, sans doute et probablement aussi
françaises.

Mais la /grande nouveauté/ qui ressort de ce témoignage, c’est que non seulement les autorités algériennes ont élaboré un montage macabre pour cacher leur bavure – ce qui pouvait déjà se déduire de ce qu’on savait – mais que les autorités françaises, qui n’ont pu l’ignorer, participèrent à ce /cover up/, le médecin légal de l’ambassade de France ayant participé à l’examen des corps – et cela, une semaine avant l’annonce de a mort des moines par un faux message du GIA. Il semble même, à entendre ce témoignage, que ce macabre montage ait été décidé d’un commun accord par les autorités algériennes et françaises. Cela peut expliquer la demande faite alors aux familles de ne pas venir à Alger pour les funérailles (une d’entre elles n’a pas obtempéré à l’ordre) et l’intention d’enterrer sept cercueils plombés sans que personne ne voie ce qui se trouvait à l’intérieur.

On comprend dès lors le silence embarrassé de la presse française — sauf /Ouest-France/, le /Figaro International/ et /Rue 89/ et des sites Internet à portée internationale à savoir /Algeria Watch[3] <#_ftn3> / et /Tahia Bladi/ /[4]/ <#_ftn4> — après la publication de /La Stampa. / La conspiration du silence des autres, y compris /Le Monde/ et /La Croix/, a-t-elle été spontanée ou recommandée d’en haut ? On comprend qu’à l’approche des grandes manifestations autour de /l’Union pour la Méditerranée/, on ne voulait pas indisposer le président Bouteflika, alors qu’il avait fallu le pèlerinage à Alger d’une grande quantité de ministres et d’émissaires français pour le convaincre de venir à Paris pour cette occasion.

Mais cela aurait pu être une occasion en or. Lors d’un passage en France au cours de la dernière campagne présidentielle on avait interrogé Monsieur Bouteflika sur cette affaire des moines de Tibhirine et il avait répondu mystérieusement que « toute vérité n’est pas bonne à dire », ajoutant « lorsque j’aurai toutes les informations je les dirai ». Si on lui avait posé la même question aujourd’hui, peut-être aurait-il trouvé que le moment était venu de dire la vérité. Mais peut-être, la France n’a-t-elle pas intérêt à entendre cette vérité.

En tout cas, tout ce qu’on sait maintenant enlève évidemment toute crédibilité aux conclusions de la mission rogatoire en Algérie confiée par le juge Jean-Louis Bruguière aux autorités algériennes elles-mêmes. D’autant plus qu’on ne peut exclure que la « bavure » décrite par le
témoin interrogé par Pellizzari ait pu ne pas être totalement accidentelle.

Les juges Trévidic et Coirre devront reprendre à leur propre compte et sur d’autres bases cette partie algérienne de leur enquête.

Armand Veilleux – 13 juillet 2008

Commentaire: Merci au père Armand Veilleux de rester cette sentinelle vigilante qui espère la lumiere et qui tente de la faire. Nous tous, avec lui, et avec tous ceux qui sont en quête de justice et du bien souverain, nous continuerons inlassablement à faire la lumière sur ces évènements tragiques, et qui font injure à notre qualité d’Hommes.
Nous voulons que la lumière soit faite sur cette tragédie. Nous voulons que l’opinion publique, du monde entier, découvre, sous leur véritable jour, ceux qui ont plongé notre pays dans la détresse et le malheur. Non parce qu’ils ont tenté, comme ils l’ont fait accroire, de sauver la République du péril islamiste, quels grands mots pour de tels gredins, mais pour garder le pouvoir par lequel ils assouvissaient leurs sordides désirs. Des désirs de puissance et de richesses. Au détriment d’un peuple martyrisé. Nous aurions tous compris que des militaires aient commis une bavure. Ce mot terrible qui sert à justifier des crimes. Mais nous aurions tous voulu que ces généraux assument leur erreur, qu’il demandent pardon, qu’ils rendent les dépouilles de nos frères moines, car ce sont nos frères, à leurs familles, qu’ils compatissent et qu’ils entrent en contrition. Des regrets sincères. Au lieu de cela, ces monstres, car il n’y a pas d’autre mot pour les qualifier, ont ordonné qu’on décapite les victimes, et qu’on les décapite, comme l’aurait fait un boucher, et qu’on donne aux opinions occidentales le macabre spectacle de ce que sont capables de faire ces islamistes dont ils veulent épargner à l’occident la terrifiante cruauté. Ces remparts de la liberté et de la république! Quoi de plus odieux!
Voilà pourquoi nous nous sommes éxilés de notre patrie, pourquoi nous nous sommes jetés sur les chemins amers de l’exil, et parfois de l’indignité!
Voilà pourquoi nous nous réjouissons de la proximité de nos frères humains comme Armand Veilleux, qui viennent ajouter leur voix à la nôtre. Pour dénoncer l’innommable, et combattre le mal.
A tous ceux de nos frères humains dont la naturelle indignation rejoint la nôtre, nous disons, aidez nous à faire éclater la vérité sur le malheur qui frappe notre peuple. Aidez nous à combattre les forces terrifiantes qui meurtirssient notre jeune nation, et qui compromettent gravement l’avenir de nos enfants. Montrez au monde entier que si des millions de nos jeunes compatriotes rêvent de pouvoir s’arracher un jour à leur patrie, s’ils se lancent à corps perdus dans des entreprises périlleuses, jusqu’à traverser la mer méditérannée à bors de fragiles esquifs, pour venir en Europe, s’ils risquent leurs jeunes vies, s’ils s’arrachent à l’amour de leurs parents, s’ils quittent, sans espoir de retour, leurs familles, leurs amis, leurs traditions, s’ils viennent s’ajouter, dans le meilleur des cas, aux cohortes d’immigrés clandestins, avec toute l’incertitude des lendemains, c’est parce que leur pays est devenu un enfer. C’est parce que l’Algérie est devenue pour eux un cloaque qui fait fermenter toute fraîcheur et toute vie. S’ils se jettent, avec l’énergie du désespoir, dans les bras du terrorisme, qui est, bien souvent, l’objet de manipulations de ceux là même qui les oppriment et les broient, c’est parce qu’ils ont désappris l’espoir. Venez à leur secours. Aidez les à retrouver la liberté et la dignité. Car ils sont vos frères opprimés. Quelle que soient vos croyances.
D.B

[1] <#_ftnref1> Le procès devant faire la lumière sur son assassinat a été renvoyé une première fois il y a sept ans, et vient d’être renvoyé de nouveau.

[2] <#_ftnref2> Texte italien :
http://www.lastampa.it/redazione/cmsSezioni/esteri/200807articoli/34524girata.asp

traduction française sur le site Tahia Bladi
http://www.tahiabladi.com/index.php/1954/les-moines-en-algerie-tues-par-les-militaires/
et aussi
http://www.algeria-watch.de/fr/article/just/moines/revelations_fonctionnaire.htm

[3] <#_ftnref3> http://www.algeria-watch.de/

[4] <#_ftnref4> http://www.tahiabladi.com/

Site d’Armand Veilleux
1. Article en relation : L’homme qui voulait pardonner mais ne savait pas qui
2. QUI TUE QUI EST UNE VRAIE QUESTION.
3. Voir l’article sur le quotidien Ouest-France
4. Retrospective d’un article d’Armand Veilleux sur la Raison d’Etat
5. Les moines en algérie tués par les militaires
6. Article en relation : Lire le rapport Al Karama for Human Rights/Haut commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies du 4 avril 2008, Algérie : La torture reste une pratique courante


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