Édition du
22 July 2017

A propos de Mugabe

MugabeZimbabwe

par Akram Belkaïd

Le quotidien d’Oran

C’est une affaire réglée. Robert Mugabe est un dictateur qui affame et terrorise son peuple. De plus, ayant décidé de durer son temps et celui de ses petits-enfants, il refuse de céder la place au sommet de l’État et semble considérer que le Zimbabwe lui appartient. Mais est-on sûr qu’il soit le seul coupable ? Entendons-nous bien, il ne s’agit surtout pas de prendre la défense de l’homme ni du système qu’il a mis en place. Tout a été dit ou presque sur les violences et les manquements aux droits de la personne humaine dont ils se rendent quotidiennement responsables sans oublier le fait qu’ils ont provoqué la faillite économique de ce qui fut l’une des perles agricoles de l’Afrique australe. Faut-il rappeler que l’inflation y dépasse actuellement les 100.000 % et encore ne s’agit-il que du chiffre officiel, les comptes rendus habituels avançant celui de 400.000% ?

Je n’ai nulle intention de plaider la cause de Mugabe. Pour moi, il n’est qu’un membre de la kyrielle de tyrans qui, du nord au sud de l’Afrique, ont confisqué la liberté de leur peuple et trahi les idéaux qui fondèrent les luttes pour les indépendances et la dignité. Pour autant, il y a des moments où les mécanismes souterrains qui conditionnent – voire qui fabriquent – l’opinion publique m’exaspèrent. C’est toujours la même chose. Pour des raisons dont personne ne parle, le Nord ou l’Ouest se découvrent soudain un méchant à désigner du doigt. Les médias embraient et se déchaînent pour vendre une histoire manichéenne, sans nuance ni véritable explication de fond.
Ne cherchez donc pas à comprendre: on vous dit et répète que Mugabe est un vilain dictateur et qu’il porte seul l’entière responsabilité de la crise politique qui secoue son pays.

De fait, nous sommes bombardés de tonnes de reportages et d’analyses qui tissent un lien invisible mais tellement évident entre le président zimbabwéen et ceux qui l’ont précédé sur l’autel de l’infamie mondiale.

Partant, la moindre tentative de réflexion est assimilée à de la compromission voire à de la trahison. Mais, heureusement, il arrive que des journalistes dérogent à la règle et rappellent quelques bonnes vérités. C’est le cas de Chris McGreal, reporter britannique qui est considéré comme l’un des plus grands spécialistes de l’Afrique australe. Dans un article récent publié dans le quotidien The Guardian et traduit en partie par Courrier international, il rappelle que le gouvernement britannique ainsi que les fermiers blancs du Zimbabwe portent aussi une grande responsabilité dans la crise (*). Il s’agit de deux éléments importants de ce dossier, pourtant ils sont le plus souvent passés sous silence.

Contrairement à ses engagements pris lors de l’indépendance du Zimbabwe en 1980, le gouvernement britannique s’est toujours refusé à financer la redistribution des terres des fermiers blancs. A chaque fois que Mugabe s’est adressé à Londres pour obtenir gain de cause sur cette question, une fin de non-recevoir lui a été opposée tandis que le ton montait de part et d’autre.

Il faut dire que, contrairement à une idée reçue, l’indépendance du Zimbabwe en 1980 n’a pas modifié le statut des Blancs de l’ex-Rhodésie du Sud, Etat raciste par excellence. En accédant au pouvoir, douze ans avant la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, Mugabe ne les a pas chassés pas plus qu’il n’a nationalisé leurs terres.

Ces derniers, rappelle McGreal, n’ont pour autant guère modifié leur manière de vivre et surtout leur manière de traiter leur personnel noir dont la situation matérielle a peu évolué en vingt-huit ans. C’est un peu comme si l’Algérie indépendante avait admis que les gros colons demeurent sur son sol et qu’ils continuent à faire suer le burnous du khemmas. Pourquoi Mugabe a-t-il permis ce statu quo ? Les explications sont nombreuses.

Certains y voient une véritable vision politique soucieuse de ménager l’avenir à l’image de ce qui s’est passé plus tard en Afrique du Sud après la libération de Mandela. D’autres rappellent que Mugabe ne pouvait rien faire d’autre que de garantir la tranquillité des fermiers blancs sous la pression de l’ancienne puissance coloniale.

Le rôle politique des fermiers blancs est trop souvent passé sous silence. Bénéficiant de soutiens importants en Grande-Bretagne, qu’il s’agisse de nostalgiques de l’Empire ou d’influents cabinets de relations publiques, ils ont organisé la défense de leurs intérêts en oeuvrant à la diabolisation et la chute de Mugabe. Quand on constate l’incroyable couverture médiatique dont bénéficie le Zimbabwe dans les médias britanniques, on devine aisément que des attachés de presse et des lobbyistes ont beaucoup activé dans l’arrière-scène. Quand le Financial Times publie une pleine page de publicité pour mettre en cause Mugabe ou quand The Economist publie en une un portrait photographique effrayant du président zimbabwéen avec ce titre «how to get him out» (comment le faire partir), on se dit, si l’on est naïf, que les démocrates au Zimbabwe ont de la chance d’être si bien défendus contrairement à leurs homologues dans d’autres dictatures africaines. En réalité, tout cela dépasse le cadre de la démocratie. Il s’agit des intérêts d’une petite minorité qui n’a pas réussi à trouver un accord avec Mugabe et qui a décidé d’avoir sa peau quitte à mettre le Zimbabwe à feu et à sang. Et c’est bien le drame du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) de Morgan Tsvangirai. Le premier opposant à Mugabe n’a pas su ou voulu différencier son combat de celui des fermiers blancs lesquels n’ont qu’une seule chose en tête: garder leurs terres et ne rien changer à la manière dont ils les gèrent depuis des décennies. Sans s’en rendre compte, Tsvangirai est devenu leur caution à la fois politique – c’est un démocrate qui réclame avec raison le départ de Mugabe-mais aussi raciale puisqu’il est noir. Du coup, le pouvoir zimbabwéen joue sur du velours en accusant le MDC d’être à la solde des fermiers blancs.

Encore une fois, rappeler tout ce qui précède n’exempte pas Mugabe de son écrasante culpabilité mais cela permet d’être moins dupe vis-à-vis du concert d’indignations auquel on assiste en Europe et plus particulièrement en Grande-Bretagne.


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