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24 July 2017

Enquête: le secteur pharmaceutique en Algérie dans l'anarchie

logoméditerranée

Écrit par Fodil Mezali
24-07-2008
Les opérateurs de pharmacie aux ministres de tutelle
« Docteurs, un autre traitement s’il vous plait »

La dernière rupture de produits les plus utilisés dans le traitement des maladies chroniques est une preuve de l’anarchie qui frappe le « monde » algérien du médicament. Situation née d’un diktat d’importateurs détenant le gros lot du marché ou d’un laisser aller de tutelles peu intéressées par un réel développement de ce type d’industrie ? Enquête.

Allel a miraculeusement échappé aux dangereuses conséquences d’un accident vasculaire cérébral (AVC). Sa dépendance de « Détentiel » l’a souvent contraint de recourir aux services de quelques personnels navigants d’Air Algérie. Ou de prendre la route pour Tunis.

C’est qu’aux angoisses de cet hyper tendu comme à celles des diabétiques, répond douloureusement l’impuissance de ce pharmacien affirmant, récemment dans les colonnes d’un quotidien national, avoir fait le tour de ses confrères algérois pour se procurer une boite de « Pentasa » : un de ses clients devait d’urgence traiter son problème d’hémorragie du côlon.

Perturbation momentanée ou pénurie inscrite dans la durée ? En tout cas cette publication a même révélé que « 50% des 1321 médicaments les plus utilisés contre les maladies chroniques n’existent plus » sur un marché réputé ouvert à la production locale et à l’importation. A quoi servent alors, Saidal et tous ces producteurs privés encouragés à investir le créneau en vue du double intérêt de fournir quantitativement un marché porteur, et d’aider l’Etat à réduire sa facture d’importation ?

Le propos de la directrice de la planification au ministère de la santé qualifiant, selon un autre quotidien de la presse nationale, de « fiasco l’action des investisseurs privés », rend inévitable cette double interrogation : la directrice s’est-elle exprimée dans la bouche de gouvernants décidés à booster la production nationale, ou en a-t-elle seulement profité pour justifier les différentes autorisations de programme d’importation de produits souvent faits localement ?

Lourde question qui renvoie l’image d’une tutelle en train de regretter que « des tartuffes de l’industrie pharmaceutique » se prennent pour des capitaines d’industrie. Sauf que dans cette histoire du médicament et de sa disponibilité dans les pharmacies, le constat des uns pèse du poids de l’injure pour d’autres.

D’où la réaction du secrétaire général de l’union nationale des opérateurs de la pharmacie (UNOP) affirmant que la rupture en cours est, à l’origine, un problème de lenteurs bureaucratiques : « les importateurs ont eu l’autorisation presque avec deux mois de retard, soit le 20 février 2008 pour des programmes déposés entre Août et décembre 2007. Depuis, il leur a fallu au moins 15 jours pour l’ouverture de la lettre de crédit, 15 jours pour la préparation de la commande chez le fournisseur, 15 jours pour l’expédition des produits vers Alger, 10 jours pour le dédouanement, et 15 autres jours pour le contrôle au LNCPP et le vignettage, donc deux mois et demi supplémentaires. Nous voilà à la mi-juin et la disponibilité des produits n’est pas encore effective ».

Puis de s’interroger, goguenard : « qui des adhérents de l’UNOP ou de l’autorité signataire de l’autorisation de programme est dépositaire du pouvoir d’actionner ou de lever le frein bureaucratique ? »

« La production un alibi, l’importation la marotte »

Nabil Mellah est numéro 2 de cette organisation professionnelle où les membres sont pour la plupart importateurs et producteurs. S’en sortirait-il à bon compte en défendant ainsi les importateurs sans risque d’attenter aux intérêts des producteurs ? Dans son secteur comme dans d’autres, l’importateur est souvent assimilé à un affairiste, voire un bandit de l’import import.

Et on n’évoque plus la mafia politico-financière sans avoir à l’idée celle du médicament. « Idée reçue et accusation gratuite », rétorque notre interlocuteur en étalant la composition suivante du prix du médicament : « vous avez le coût assurance frète (CAF) livré au port d’Alger, plus 4% des droits de douanes et 2% de frais d’approche. La marge de l’importateur est de seulement 10% sur le CAF dont la moitié est rétrocédée au grossiste. Or le CAF est le prix négocié entre le ministère et le laboratoire », rappelle-t-il avant de préciser que la variation du prix sur le marché est fonction du taux de change.

« Comme l’Euro augmente constamment, les prix des produits augmentent », ajoute encore M. Melleh en notant que l’importateur, lui, est sommé de fixer son prix au taux de change du jour de dédouanement. « Quelquefois, conclue-t-il, il y a même un certain risque d’importer à perte dès lors que les paiements ne se font que 90 jours après le dédouanement ».

Pourquoi, alors, ces importateurs ne se consacrent-ils pas à leur autre activité, la fabrication, pour éviter à la production nationale d’être la portion congrue d’un marché dominé à près de 70% par des produits importés ?

En tout cas, au ministère de la santé, on ne se gêne pas de reprocher aux privés « d’avoir investi des sommes marginales dans la production ». Une sorte d’alibi nécessaire au maintien de la position d’importateur.

Un reproche vite battu en brèche si l’ensemble des opérateurs était de la taille et aux normes des maisons MERINAL et LPA. Cette dernière qui a l’avantage d’être implantée sur une importante superficie, dispose d’une unité de production et d’une autre dite de distribution.

La première se compose de neuf ateliers de fabrication, dont ceux des ampoules buvables, de pommades, de suppositoires, de comprimés et gélules, de sirops et d’aérosols, d’un laboratoire de contrôle et de deux centrales de pesée.

Sans oublier que chaque atelier possède une salle de fabrication, une salle de conditionnement primaire et une autre de conditionnement secondaire. Ce qui fait dire à un observateur au fait du dossier du médicament que ce qu’est Saidal répartie à travers le territoire national, l’est LPA regroupé à Boudouaou.

Aucun bandit de l’import import n’accepte de jouer aussi gros la carte production. Et pourtant LPA ne produit pas autant qu’il n’importe. Selon M. Yahi, le directeur le mieux placé pour en parler, la production de ce joyau de l’industrie pharmaceutique privée « ne représente pas plus de 10% de son chiffre d’affaire global, l’équivalent de 25% en quantité ».

Production locale : un pari perdu sans l’environnement qu’il faut

Mais ce privé algérien qui produit plus de 40 médicaments, les uns des génériques et d’autres sous licence des labos Roch, MSD, Sandoz et autres Viatris, est confronté aux mêmes problèmes qui empêchent les producteurs, Saidal y compris, d’œuvrer à l’inversement du ratio 30 – 70% en faveur de la production nationale.

Les directeurs de production de LPA et de biotechnologie de Saidal regrettent de la même manière que l’accord d’association avec l’UE et les règles de l’OMC empêchent notre pays d’interdire à l’importation les produits faits localement.

Tout comme le certificat de libre vente (CLV) que les fabricants n’obtenaient qu’au prix d’une année d’attente, donc suffisamment de temps pour que les produits se périment avant même d’être mis sur le marché. Un véritable gâchis.

Aucune autorité n’exige des opérateurs de produire plus qu’ils n’importent quand elle n’a plus le pouvoir de les protéger de la concurrence déloyale. Et la création prochaine de l’Agence nationale des produits pharmaceutiques (ANPP), une sorte d’autorité de régulation du marché du médicament, n’aura de sens, selon les propos mêmes du SG de l’UNOP, que si, en plus de l’objectif qualité, elle intervient dans le soutien à l’industrie pharmaceutique nationale, notamment par l’empêchement de commercialiser tout produit importé s’il est fabriqué en Algérie.

Une condition longuement mise en avant par les responsables de la communication de LPA et de Saidal qui n’ont cessé de rappeler le protectionnisme pratiqué par Tunis et Rabat malgré l’UE et l’OMC.

La réglementation européenne elle-même n’échappe pas à cette mesure d’intérêt communautaire bien compris : l’accès au marché des 25 est conditionné par l’établissement du titulaire de l’AMM (la marque) dans l’un des pays de l’Union.

Et dans le cas où le médicament provient de pays tiers à l’UE, l’importateur établi dans l’UE contrôle chaque lot de fabrication importé. En quoi, donc, l’Etat algérien contreviendrait-il aux règles de partenariat avec l’UE ou du commerce mondial s’il décidait d’obliger tout fournisseur du marché national de disposer de son propre laboratoire en Algérie ?

Sans ces mesures les pouvoirs publics n’auront, en tout cas, pas davantage aidé la production nationale à se développer, que fait l’affaire des fournisseurs étrangers. Le département en charge du dossier devrait alors redéfinir le cadre réglementaire de sorte qu’aucune disposition légale ne soit aussi permissive qu’elle ne l’est déjà pour les étrangers, et tellement contraignante quand il s’agit d’investisseurs nationaux.

« L’échec chiffres à l’appui »

Nos interlocuteurs sont comme obsédés par le cas des voisins marocain et tunisien où les parts de marché de la production locale sont de l’ordre de 80% pour le premier et de 55% pour le second.

Deux pays où, le respect des mesures de protection et d’encouragement de la production nationale aidant, le nombre de produits fabriqués localement est de 1500 pour l’un et de 1420 pour l’autre, alors qu’ il est à peine supérieur à 100 chez nous.

En revanche, le marché algérien se chiffre à 1200 millions d’Euros, presque trois fois plus le marché marocain et quatre fois plus le marché tunisien, le premier étant de l’ordre de 450 millions d’Euros et le second d’à peine 322 millions d’Euros. « C’est l’échec chiffres à l’appui », constate le SG de l’UNOP.

Incompétence en haut lieu ou acte délibéré? « Sans commentaire », regrette-t-il plus loin, lui le jeune patron de MERINAL, l’unité de fabrication dont les produits alimentent le marché local et exportate vers la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et le Sénégal.

Un dynamisme dans lequel brillent bien d’autres producteurs dont le savoir-faire et la performance ont contraint au respect et à la reconnaissance les présidents de l’Agence européenne du médicament et de l’Euro-Dpme.

Dans un environnement autrement mieux assaini, les capitaux public et privé algériens feront sans doute des merveilles. LPA est le premier producteur d’aérosol dans le monde arabe et deuxième africain après l’Afrique du sud. Tout comme Saidal est la locomotive de toute cette sphère géographique, notamment dans la production de médicaments de nouvelle génération.

Ce géant public de l’industrie pharmaceutique, dorénavant fort d’un sérieux programme de réalisation d’un laboratoire de bio-équivalence, d’unités de production d’insuline sous sa forme stylo à Constantine, d’antibiotiques de nouvelle génération à Médéa et de produits anticancéreux à Batna, en profitera davantage que ses confrères du secteur privé pour au moins doubler ses parts de marché actuellement estimées à près de 8% en valeur et autour de 60% en quantité.

Une attention particulière sera accordée au générique qui couvre seulement 30% du marché national alors que la moyenne mondiale est de 40 ou 45%. « C’est jouable, à condition seulement d’augmenter les marges des producteurs et d’élever à hauteur de 45% la part du générique dans les importations », souligne M. Tounsi, le directeur de la promotion industrielle et de biotechnologie de Saidal.

En attendant…Allel aura longtemps fait le voyage tunisien avant de pouvoir acheter « Détentiel » dans une pharmacie algérienne, et le pharmacien plusieurs fois le tour de ses confrères algériens avant d’avoir à faire le bonheur de clients à la recherche de « Pentasa ».

L’Union européenne, elle, protégera sans problème ses producteurs de la concurrence déloyale, et les USA leurs produits agricoles malgré les règles de l’OMC. L’organisation née sur le cadavre de l’ex Gatte agirait-elle en gendarme face aux Etats qui attendent d’en faire partie et en délinquant devant les puissants qui l’ont créée ?

Le fait d’enfreindre à ce qu’on croit être ses règles quand il s’agit de l’automobile et pas pour le médicament fait faire au numéro 2 de l’union des opérateurs cette remarque : « pourtant pas un seul constructeur n’a monté d’usine en Algérie alors que dans l’industrie pharmaceutique, 51 laboratoires sont déjà en activité ».

Et si le ministère du commerce remettait en vigueur la mesure « de retrait d’agrément » aux importateurs qui n’investissent pas dans la production ?

« C’est une mesure parmi celles qui devraient constituer le cadre réglementaire nécessaire à une production qualitativement et quantitativement meilleure que celles de nos voisins », laissent entendre des opérateurs convaincus que, tôt ou tard, le marché algérien finira par reconnaître les siens.

En attendant qu’il puisse s’imposer, face aux concurrents maghrébins, de son véritable poids.


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