Édition du
26 March 2017

Les artistes se cachent pour mourir

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23 Juillet 2008

Deux images fortes m’ont marqué à vie. La première, je l’ai enregistrée et rangée dans ma mémoire à l’occasion de la Semaine du film soviétique dont la séance inaugurale s’est déroulée à l’Algeria, fraîchement débaptisé. Le film présenté était Tchapaïev, réalisé en 1934 par les cinéastes soviétiques Alov et Naomov. Le film retrace la lutte de l’Armée rouge contre les troupes fidèles au Tsar. L’acteur principal, Boris Babouchkine, fut présent pour cette séance inaugurale, trente années après la sortie du film. Il était dans une forme splendide.
L’autre image fut celle du comédien algérien qui fut conduit tout tremblant sur une scène où un responsable provisoire d’une culture fantomatique lui remit un prix dérisoire pour couronner quarante années de carrière. Ce comédien de théâtre, du cinéma et de la télévision, avait déjà un pied et trois quarts dans la tombe.
Quarante-six années après l’Indépendance, l’artiste algérien n’a toujours pas de statut. S’il a beaucoup de succès auprès du public, il peut mener une vie décente et vivre de son art. Si le succès lui fait défaut et si sa santé le trahit, il est condamné à passer à la trappe. Pourtant, les pouvoirs publics se rappellent, de temps en temps, que cet artiste existe. C’est souvent à l’occasion de la célébration d’événements nationaux ou pendant des festivités organisées pour faire croire qu’il y a une politique culturelle continue et cohérente.
Gare à l’artiste qui rue dans les brancards et ose emprunter des slogans à une opposition quasi clandestine: il est alors banni des ondes hertziennes, de hautes ou de basses fréquences et il n’aura pas l’insigne honneur de figurer dans les archives nationales. Ce n’est, sans doute, pas par hasard, qu’un Matoub Lounès n’existe que dans les archives d’outre-mer. Et ce n’est pas un hasard non plus si celui qui est mis à l’index par le système, tombe sous les balles assassines d’un terroriste intégriste encore plus extrémiste que ceux qui l’ont censuré.
Et pourtant, quand l’artiste rentre dans le moule du système, quand il réunit tous les critères de fréquentabilité, c’est-à-dire quand il pratique l’art pour l’art ou l’art pour l’argent, il est adulé et passe en boucle sur les supports de la communication.
Et quand il vient, par malheur, à passer l’arme à gauche, il est encensé et tout le monde s’empresse de lui tailler un portrait à la mesure de sa respectabilité.
J’ai souffert en assistant à l’enterrement de Mustapha Gribi, premier réalisateur de la Télévision algérienne: seules onze personnes de la Télévision ont assisté à l’inhumation. Trois faisaient partie de l’équipe de reportage qui voulait marquer l’événement.
Beaucoup d’autres artistes comme lui, sont morts deux fois: quand ils ont quitté la scène et quand ils ont quitté ce monde. Que dire de Hadj Menouar, seul chanteur chaâbi à pouvoir chanter sans micro, mort à la tâche dans une complète humiliation. Que dire de Mohamed Kechroud, journaliste et comédien de talent, mort dans l’indifférence.
Que les réalisateurs de service qui seront amenés un jour à dresser un portrait de ces artistes, n’oublient pas de préciser que le premier est mort comme agent d’entretien à la RTA, et que le second a poussé son dernier soupir dans les bras de sa généreuse soeur qui l’avait recueilli.
Les artistes, quand ils ne peuvent plus servir d’alibis, se cachent pour mourir.

Selim M’SILI


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