Édition du
25 July 2017

Hannibal

Déboires d’un prince arabe dans un pays riche. Ou comment on reste à la fois prisonnier et victime de son image.
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par Abed Charef

La Suisse est un pays lisse. Tellement lisse qu’il ne s’y passe jamais rien. Les voitures n’y dérapent pas, les enfants parlent à voix basse, les ministres n’y détournent pas d’argent, les voisins ne s’engueulent pas et les chefs d’entreprises n’y perçoivent pas de commissions. Il y a de l’eau dans les robinets, du pain dans les boulangeries et de l’argent dans les banques. Les gens y sont polis, et si discrets envers les personnes fortunées qui choisissent ce pays pour y déposer leur argent qu’ils ne leur en demandent même pas l’origine. Les Suisses sont aussi si bien élevés, si bien élevés que leur équipe nationale de football a eu le tact de se faire éliminer dès le premier tour de l’Euro 2008, sans doute pour ne pas importuner les invités.

Dans un pays pareil, la vie doit être bien monotone. Alors, quand un prince arabe y débarque, avec ses frasques, son harem, ses gardes du corps et son compte en banque, on y fait la fête. C’est la saison des réjouissances. Cette fois-ci, il s’agissait, en l’occurrence, de Hannibal Kadhafi, fils du chef de la Révolution libyenne. Il n’est pas précisé si le jeune homme a traversé les Alpes à dos d’éléphant, comme l’illustre Hannibal, ou s’il a effectué la traversée à dos de chameau, pour planter sa tente dans les jardins d’un hôtel cinq étoiles, comme son père l’a fait en décembre dernier à Paris.

En revanche, il est certain que Hannibal Kadhafi a passé deux jours en détention, en Suisse, à la mi-juillet, sous l’accusation d’avoir maltraité son personnel de maison. L’affaire a provoqué une grave crise dans les relations entre deux pays, amenant la Libye à prendre des mesures de représailles contre ce qui a été considéré comme une humiliation pour Kadhafi junior.

C’est qu’à Tripoli, on a, à la fois, le sens de la famille et celui de l’honneur. Et on ne lésine pas sur les moyens pour exprimer sa colère. Des manifestations « spontanées » ont été organisées devant l’ambassade suisse, pendant que la Libye décidait de suspendre ses livraisons de pétrole aux entreprises helvétiques. Dans la foulée, les services de sécurité libyens découvraient l’existence de deux ressortissants suisses qui pouvaient faire l’objet de vagues poursuites non fondées, et les jetaient aussi sec en prison.

Que retenir de toute cette histoire ? D’abord, que les meilleures agences de communication du monde ne changeront pas une réalité: l’image de l’Arabe reste en Occident celle d’un homme violent, ignorant le droit, incapable de comprendre les subtilités de la société occidentale. L’Arabe – ou le musulman, car ils sont interchangeables -, l’Arabe reste donc un homme se laissant entraîner par ses instincts, incapable de se maîtriser. Et quand, en plus, il est l’héritier de puissants ou de dirigeants, ce qui se confond souvent, il ressemble à sa propre caricature: vivant dans le luxe et la luxure, courant femmes et voitures, il se livre à tous les excès. Enfin, si jamais il est pris dans la logique de la loi occidentale, faite de Droits de l’Homme, de libertés et de respect de la personne humaine, il recourt à de vieilles méthodes, éprouvées depuis des siècles: la prise d’otages.

Dans le monde musulman, la prise d’otages est d’ailleurs une pratique que se partagent aussi bien ceux qui sont au pouvoir que ceux qui sont dans les groupes d’opposition violents. L’Iran de Khomeini, le GSPC de Amara Saïfi, le Hezbollah, le Hamas et la Libye ont tous eu recours à la prise d’otages, dans la tradition des corsaires qui sillonnaient la Méditerranée au Moyen-Age ou des brigands qui pullulaient aux confins du désert pour s’en prendre à ceux qui ramenaient la civilisation. Jusqu’au fameux soldat israélien Shalit, enlevé par des militants du Hamas à Ghaza et porté disparu depuis deux ans.

Dans ce type d’affaires, peut importe que les faits soient erronés. Seul compte ce qui conforte l’image déjà ancrée, ce qui rapproche le mythe de la réalité. Le soldat Shalit n’était pas une infirmière prodiguant des soins à de pauvres Palestiniens. C’était un soldat, un tueur, membre de l’équipage d’un char, dans une zone sous occupation, en situation de guerre. Mais il n’aura jamais le statut de prisonnier, parce qu’un groupe armé arabe ou musulman ne fait pas de prisonnier, il prend des otages.

De même, pour Hannibal Kadhafi. Si rien ne justifie les réactions de son pays, il n’empêche qu’il a été mis en détention pour une affaire mineure. Et que si l’auteur des faits incriminés avait été le fils du président Nicolas Sarkozy, de Tony Blair ou de Silvio Berlusconi, il n’aurait jamais été mis en détention. Cela laisse-t-il entendre que la justice suisse serait vaguement raciste ? Impossible, voyons. Elle est suisse. Donc juste, indépendante.


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