Édition du
26 July 2017

Retour d'exil: L'Algérie entre aggiornamento et no man's land ?

par Ammar KOROGHLI *
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Naguère Ferhat Abbas (Allah yarahmou) a pu dire qu’il n’avait pas rencontré la Nation algérienne (y compris après avoir interrogé les cimetières !). Sans emphase, je peux dire que j’ai pu la rencontrer. Elle vous prend dès votre descente d’avion (chaleur étouffante, comparée à la grisaille parisienne). Dès l’aéroport, elle vous happe dans ses draps linguistiques bariolés aux couleurs locales. Emerge alors en vous une indescriptible envie de vous envelopper dans votre particularité d’individu réinséré dans sa matrice originelle.

Les «salam alikoum» fusent et vous rappellent irrémédiablement que vous êtes quasi génétiquement du pays, qu’il ne saurait y avoir de place pour plus d’une patrie, l’Algérie se révélant jalouse. Il est vrai aussi que moult contingences vous rivent à l’émigration, la Terre étant devenue, nous dit-on, un village planétaire. Comme les autres sociétés humaines, l’Algérie est une bête curieuse où le sociologue, comme le simple quidam, trouve matière à observation fertile. Ainsi, phénomène caractéristique: l’espace extérieur continue d’être régi comme il y a trois décennies: les filles ensemble et les garçons à part, les premières jouant à la collation et les seconds aux cartes. Dichotomie séculaire ou deux univers en conflit ?

Autre phénomène observable: le civisme manque. L’hygiène encore un peu plus. Les discours des uns et des autres tournent autour de l’acquisition de terrains à bâtir, de constructions, de voitures et de devises. Rares sont les interlocuteurs avec lesquels échanger des idées et débattre sérieusement de la problématique algérienne, analyses à l’appui. Il est vrai aussi que les dirigeants qui se sont succédé depuis les années 80 au moins – et encore plus depuis octobre 88 – ont fait de la dette la pierre d’angle de leur politique économique, gaspillant ainsi les autres principales richesses du pays: l’agriculture, la culture, les ressources humaines et la jeunesse.

La clochardisation est manifeste. Maintenant qu’un responsable – honnête de surcroît – d’un certain rang habite dans une HLM est inadmissible, qu’il prétende construire une villa quasi inexpugnable – mouture nouvelle noblesse – également. Une voie médiane est toujours possible pour maintenir et l’autorité de l’État et le contact permanent entre administrés et gouvernants. A ce propos, les gens vous répondront: «S’il n’y a que ça… Les gros loups sont en haut. Attendons qu’ils se mangent entre eux» !

Par ailleurs, des secteurs tels que l’édition et les mass media – la télévision notamment – tardent à devenir des services publics tant il est vrai, par ailleurs, que «nos» dirigeants continuent de nous abreuver, de façon délibérée, de discours éculés et vieillots et de tenter de nous gargariser d’illusions, cherchant en cela à nous infantiliser. Quel mépris ! Foin donc des discours où les intentions vaguement crédibles l’emportent sur la pratique réfléchie. La «une» continue de nous servir les plats indigestes de certains feuilletons (égyptiens) et séries (américaines). De qui se moque t-on ? Il est vrai que les gens ont développé une capacité de résistance et une certaine facilité d’adaptation, parabole oblige.

Deux revenants ont fait surface: l’alcool et la prostitution, comme rançons à la misère ambiante sans doute. Toutefois, le point le plus caractéristique de l’économie algérienne demeure la spéculation effrénée à un double niveau: l’immobilier et ce qu’il serait possible d’appeler le trabendo du foncier. Je n’ai pu m’empêcher de penser que la construction de grosses demeures respirait le vol et le stupre. La luxure dans un océan de contradictions et d’indigence. Il est singulièrement choquant que continue de prospérer une minorité de nouveaux opportuno-jouisseurs qui se sucrent sur le dos de la majorité démographique. Construction de véritables fiefs à côté d’HLM-dortoirs. Genèse d’une nouvelle seigneurie ? A mon sens, c’est là, sans appel, le résultat de la vénalité de «nos» politiques qui gouvernent le pays à coups d’oukases élaborés par une techno-bureaucratie, au service du pouvoir qui gouverne par l’instrumentalisation de l’armée. Pour ses intérêts propres et ceux de leur progéniture…

La canicule bat son plein. Les jeunes traînent comme un boulet leur mal vie, un ennui proche de la déprime, dans les cafés; là, ils noient dans le gazouz leurs rêves de voyages inassouvis. Pourtant, leur jeunesse, drapée dans des jeans chèrement payés, aspire à mieux. Une partie d’entre eux vit d’expédients et de drogue m’a-t-on dit, cette dernière ayant progressé selon certains à partir des frontières avec le Maroc dont le «commerce» vaut, semble-t-il, son pesant de dinars. Et pour cause, partout, le même constat qui révèle au grand jour la donnée statistique concernant la démographie et le taux élevé de fécondité: des rues bondées d’enfants.

Ici, le klaxon est le levier de commande de la conduite, la patience en est la vertu cardinale. La course au gain facile est devenue une seconde nature chez beaucoup de mes compatriotes. L’un de mes hôtes me dit, sans ambages: «Un haut fonctionnaire de l’administration n’est plus rien dans ce pays, son autorité se réduit à signer des bordereaux d’envoi. Tout est encore dirigé d’en haut. L’autonomie des entreprises est encore au stade de bluff. A aucun moment, nous ne sommes effectivement associés au processus décisionnel engageant le devenir de ce pays. La docilité est le critère de sélection pour la promotion. Seuls les béni-oui-oui réussissent. Ainsi, se consolide le système bâti sur le «béni-amisme» et le clientélisme».

Il est, ce que l’on pourrait appeler, un peptimiste. Son cas ne relève ni de l’optimisme béat et démagogique, ni du pessimisme ambiant et catastrophique. Et pour cause, il aligne implacablement les arguments qui démontrent l’échec des diverses politiques économiques élaborées et mises en pratique par le pouvoir algérien. Quant à la petite lucarne, elle est plus que jamais verrouillée par le monolithisme et le consensualisme du pouvoir. Il est vrai que le dialogue et le débat avec acceptation de l’esprit de contradiction, dans un respect mutuel, demeurent un apprentissage, l’instrumentalisation du petit écran aidant et asphyxiant mes honorables concitoyens de feuilletons dont la mièvrerie le dispute à la prétention. Peut-être parce que «la télé est le dernier parti unique» me rappela l’un de mes interlocuteurs de l’une des villes martyrs du 8 mai 45.

Sur plusieurs familles visitées, aucune n’a tari sur l’étalage de ses difficultés. Ainsi, Djamila dont le logement (un F3) où cohabitent dix personnes, a du mal à boucler ses fins de mois et de sa famille (trouvant un malin plaisir à observer que lors de l’opération de cession des biens de l’Etat, des villas ont été cédées pour une bouchée de pain aux barons du régime). «Un Etat qui vend ses biens, c’est un père qui prépare sa faillite», selon la formule de mon interlocutrice. Elle m’affranchit sur le peu de cas accordé par l’administration à cette question et la justice quant au statut de la femme dans notre société, en me citant le cas de sa soeur Zakia. Divorcée, sans revenu ni toit, ses enfants ont été confiés à son ex-mari. Il est vrai qu’elle a été amenée à cette concession douloureuse car son frère ne voulait pas de ses propres neveux. L’individualisme, rampant jusque-là, gagne en profondeur l’Algérie. Les larmes aux yeux, elle me dit: «Il n’y a plus de rahma»…

La modestie du niveau de vie se mesure à l’oeil nu, du fait de la cherté des denrées alimentaires. Depuis longtemps, la viande est devenue un produit inabordable d’autant que chaque famille compte plusieurs bouches à nourrir. A titre d’exemple, le petit déjeuner est vite expédié par un café avec du pain. Même les cadres qui constituent, en principe, la classe moyenne ou colonne vertébrale du régime, avouent ne plus être à l’aise ni matériellement, ni psychologiquement. Certains, parmi ceux que j’ai pu rencontrer, se sont même empressés de porter barbes et djellabas ou costumes et cravates selon les circonstances… Certains se sont même essayés à l’école du trabendisme en tous genres qui se révéla être l’une des nouvelles tendances de l’économie algérienne. Tout un chacun y va de sa petite critique ou phrase assassine à l’endroit de tel potentat local ou baron du régime, n’hésitant plus à exprimer tout haut ce que d’aucuns pensent tout bas.

Autres constats amers. La propriété est devenue le meilleur fétiche de la «réussite» sociale. La paupérisation à grande échelle des travailleurs et la clochardisation progressive des intellectuels ont vidé de toute quintessence un pays arrivé à un stade avancé de mal développement. La désillusion s’est installée chez le citoyen. Mais il est vrai qu’on ne peut tromper impunément une opinion publique lassée par les promesses. Surtout face à un quotidien implacable où le discours politique officiel a perdu toute crédibilité qui, conjugué à la canicule, la cherté de la vie et l’ennui mortel du fait d’un vide sidéral en matière culturelle, constitue un détonateur capable d’ébranler n’importe quel régime; singulièrement celui laissé aux mains d’une bourgeoisie plutôt cupide qu’entreprenante par la classe militaro-bureaucratique qui sert de direction gouvernante à l’Algérie.

Pourquoi en est-on arrivé là ? «Mektoub» me répondent, narquois, certains de mes interlocuteurs.

* Auteur-avocat algérien


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