Édition du
28 March 2017

Pierre-Philippe Rey (Professeur d’anthropologie à l’université Paris VIII)

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« Les ibadites à l’origine de l’islamisation du Maghreb »

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Interrogé en marge du colloque sur les « Savoirs et les sciences », organisé par l’Institut d’études avancées de Nantes et le CREAD, les 31 mai et 1er juin derniers à Tipaza, Pierre-Philippe, professeur d’anthropologie à l’université de Paris VIII et historien émérite, a bien voulu répondre aux questions portant sur l’islamisation du Maghreb à travers, notamment, le courant berbère ibadite qui avait réalisé au VIIIe siècle déjà le premier grand espace musulman dans cette région berbérophone. Il évoque les conflits récurrents entre les communautés mozabites et chaâmbas, qu’il se garde d’imputer à un différend d’ordre religieux mais beaucoup à des problèmes sociologiques.

– Dans les manuels scolaires, on fait rarement état du kharidjism notamment, sa composante ibadite comme étant à l’origine de l’islamisation des Berbères du Maghreb. On doit pourtant les premières conversions de berbères à l’Islam à des prédicateurs ibadites qui, du reste, jetteront les bases de l’imamat de Tihert (Tiaret), cette vaste communauté musulmane qui s’étendait sur patiquement tout le Maghreb et une partie de l’Afrique subsaharienne…
– Il est vrai que telle qu’enseignée en Algérie, l’histoire de l’islamisation du Maghreb est quelque peu tronquée. Dans la mémoire collective algérienne, l’islamisation du pays n’est généralement perçue qu’en tant que résultat des conquêtes de Okba Ibn Nafaâ. Mais en réalité, les choses ne se sont pas passées ainsi. Les conquérants notamment Okba Ibn Nafaâ, qui a tué au cours d’une bataille contre le chef berbère Kosseila, n’ont en vérité pas obtenu de résultat tangible en termes de propagation de l’Islam dans le Maghreb. L’islamisation des Berbères s’est en réalité faite contre ces conquêtes qu’ils sont parvenus à refouler dans un petite enclave située entre Kairouan, Sousse et un peu Tripoli, tombée entre les mains de conquérants orientaux qui formeront la dynastie aghlabide de Tunisie. Les faits historiques, qui ne sont malheureusement pas mis en évidence, montrent par contre que l’islamisation du Maghreb est indéniablement le fait de missionnaires d’un courant de l’Islam, en l’occurrence l’ibadisme qui existe toujours dans le M’zab algérien, à Djerba en Tunisie, au djebel Naffoussa en Lybie et à Zanzibar en Afrique. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, l’ibadisme n’est pas une branche du sunnisme ni même du chiisme, comme on aurait tendance à le croire, celle d’un tout autre courant religieux appelé kharidjisme.
– Mais d’où viennent tous ces courants qui se distinguent du sunnisme ?
– Tous ces courants viennent de la péninsule arabique. Ils ont pris racine au moment de la bataille pour le khalifat entre Ali et Mouaouïa. Certains vont suivre dans un premier temps Ali, mais lorsque ce dernier a accepté un compromis avec Mouaouïa, beaucoup sortiront des rangs d’Ali et prendront de ce fait le nom de kharidjites, dont l’ibadisme est la seule composante qui subsiste aujourd’hui. Ceux qui ont choisi de suivre Mouaouïa seront qualifiés de sunnites et les fidèles d’Ali de chiites.
– Lequel de ces trois courants est à l’origine de l’islamisation du Maghreb ?
– C’est le courant kharidjite et, plus précisément, sa composante ibadite qui entamera l’islamisation du Maghreb. Les premières conversions de Berbères à l’Islam seront entreprises par des prédicateurs ibadites, originaires de Basra (Irak), portant le nom très significatif de « propagateurs de la science ». Ils étaient peu nombreux, à peine 5 missionnaires, parmi lesquels figuraient le Persan Abderrahmane Ibn Rostom. Ils créeront l’imamat de Tihert, auquel s’allieront progressivement la totalité des Berbères du Maghreb, à l’exception, de ceux déjà soumis aux Aghlabides de Tunis et aux Abbassides de Fès. Il assoira son autorité politique et religieuse durant près de deux siècles sur un vaste territoire s’étalant du Maroc à la Tunisie, sans compter son influence sur les tribus d’Afrique sahelienne, fortement dépendantes du Maghreb, notamment sur le plan commercial. Ils imprégneront durablement les populations autochtones des rites musulmans, en général et de ceux, plus particuliers, propres au courant ibadites. Au VIIIe siècle déjà, on relevait une forte prégnance du culte ibadite sur les populations berbères, à tel point que cela avait posé problème au sunnite Tarek Ibn Zyad, après qu’il ait conquis l’Espagne, en 742, à la tête d’une armée berbère essentiellement ibadite. Le conflit entre sunnites d’origine arabe et ibadites berbères était tel que les sunnites arabes avaient failli être expulsés d’Espagne par les Berbères ibadites. L’historien étranger à la région que je suis est aujourd’hui bien étonné de constater à quel point les Algériens, contrairement aux Tunisiens et Marocains qui revendiquent fièrement l’apport des dynasties aghlabides et idrissides qui n’avaient pourtant régné que sur une petite partie de leurs territoires, minorent les apports identitaires de l’imamat ibadite, dont la capitale (Tihert) installée dans leur pays avait rayonné durant plus de150 ans sur une vaste étendue du Maghreb.
– Les clivages entre ibadites berbères et Arabes sunnites, comme ceux qui surgissent périodiquement entre les communautés mozabites et chaâmbas, remonteraient-ils à cette époque ?
– Le phénomène existait effectivement déjà au VIIIe siècle et pour bien le comprendre, il faut savoir que très peu d’Arabes étaient impliqués dans l’islamisation originelle du Maghreb. Ceux, peu nombreux, qui y avaient pris part, évitaient de prendre souche au Maghreb, car ils avaient leurs attaches familiales en Orient. Ce sont donc les Berbères eux-mêmes qui se chargeront d’islamiser leurs contrées en se basant sur le culte ibadite. Les flux arabes ne viendront que bien plus tard, au milieu du XIe siècle, notamment avec les Béni Salam, qui trouveront du reste un Maghreb déjà très largement islamisé. Il faut toutefois bien se garder de réduire les querelles récurrentes entre Mozabites et Chaâmbas à ces seuls effets historiques. Il ne faut surtout pas que les violences qui surgissent périodiquement cachent les alliances, autrement plus bénéfiques, qu’ont nouées et que nouent chaque jour ces deux communautés pour mieux exploiter le commerce saharien et l’économie locale. Il y a aujourd’hui, effectivement, un problème de croissance démographique différentielle au profit des Chaâmbas qui se sont sédentarisés et des migrants du nord venus nombreux travailler dans la région en pleine expansion, contrairement aux Mozabites qui continuent à travailler dans les villes du nord. Ces derniers craignent évidemment d’être submergés. Le différend entre ces deux communauté est, j’en suis convaincu, d’ordre sociologique et non pas religieux.
– Les moyens pacifiques utilisés par les ibadites pour islamiser le Maghreb, contrairement à ceux plus violents employés par les Fatimides chiites par exemple, ne constitueraient-ils pas les causes essentielles de ce clivage ?
– On raconte effectivement que les premiers prédicateurs arrivés au Maghreb étaient appréciés pour leurs bonnes paroles, leur simplicité, voire même leur extrême pauvreté et leur comportement exemplaire. Ils n’avaient à aucun moment eu recours à la violence, étant du reste trop peu nombreux pour s’y risquer. On pourrait, comme l’ont fait de nombreux historiens, expliquer le caractère pacifique de ces missionnaires ibadites par leur origine. Ils sont originaires de tribus du nord de l’Arabie, bien familiarisées à certaines pratiques de gestion démocratiques, fortement ressemblantes à celles des « djemaâs » berbères. La gestion des affaires de la cité par les « djemaâs » leur convenaient tellement qu’ils n’avaient pas hésité à l’inclure comme acte de foi dans leur théologie.
– Quel était l’état de la foi au Maghreb, lorsque ces prédicateurs ibadites y avaient mis pied ?
– C’était l’état de la foi qui avait cours à cette époque, c’est-à-dire des juifs, des chrétiens, mais surtout, des animistes. Avec l’arrivée des premiers prédicateurs musulmans, il s’est produit exactement la même chose qui s’était produite dans les Lieux Saints de l’Arabie au moment de la prédication. Pour un système clanique qui existait avec notamment des guerres intestines, l’Islam était perçu comme un moyen salvateur de pacification. Les tribus arabes, qui avaient pour habitude de se battre entre elles, avaient trouvé en la prédication l’occasion d’externaliser leurs desseins belliqueux autodestructeurs. Les Berbères avaient également compris, en nous plaçant à cette époque, que l’Islam pouvait servir à atténuer l’effet dévastateur des guerres intestines que se livraient les tribus et les clans, en polarisant leur énergie combative sur les ennemis extérieurs.
– A partir de quelle période peut-on considérer l’islamisation du Maghreb comme acquise ?
– En l’an 800, à partir de la fondation du royaume aghlabide de Kairouan, par le général Aghlab, aujourd’hui revendiqué par les Tunisiens comme l’ancêtre de leur nation. La fondation de ce royaume s’est faite au terme d’un compromis entre ce général abbasside, venu d’Orient, et les Berbères ibadites locaux. Le petit royaume ainsi créé a permis de maintenir durablement une présence orientale aux côtés d’un imamat ibadite qui s’étend sur pratiquement tout le Maghreb et dont la légitimité n’est plus contestée.
– A quoi attribue-t-on l’engouement pour le commerce propre aux Berbères ibadites ?
– Leur puissance était en grande partie appuyée sur le commerce transsaharien qui leur avait permis d’accumuler des fortunes fabuleuses. Il subsiste par ailleurs chez les ibadites du M’zab des pratiques hostiles au luxe et aux comportements ostentatoires encore visibles aujourd’hui. A Ghardaïa, par exemple, il est interdit de construire une maison plus haute que l’autre. Ils ont la conviction de thésauriser des capitaux dans le but de les utiliser dans un monde futur, étant persuadés que les ibadites reprendront un jour ou l’autre la direction du monde musulman.
– Comment expliquer la décadence de cet imamat qui a tout de même régné sur le Maghreb et une bonne partie de l’Afrique sahélienne durant deux siècles environ ?
– Il est très difficile de résumer dans une courte interview un processus qui s’étale sur des siècles, mais en prenant le risque d’être trop schématique, je dirai la décadence des ibadites a commencé lorsque les Fatimides chiites ont réussi à refouler ces derniers vers le désert. Les Fatimides ont beaucoup joué sur les querelles fratricides que se livraient les divers courants ibadites, mais également les populations berbères. A signaler tout de même, qu’entre 943 et 947 eut lieu une grande révolte berbère contre les Fatimides, dirigée par un métisse noir berbère, Abou Yazid, qui avait failli se terminer par le rejet des Fatimides à la mer. Les insurrections berbères reprendront quelques années plus part, contraignant les Fatimides à se retirer en Egypte et en Syrie avec une partie de leurs troupes berbères, les Koutamas, pour certaines originaires de Petite Kabylie. Bien plus tard encore avec l’arrivée des Almoravides, on assistera à l’islamisation en masse du Maghreb, mais cette fois dans un culte autre qu’ibadite, en l’occurrence, la doctrine malikite. L’islamisation en question consistera en la reconquête de l’espace qui avait été précédemment unifié par les ibadites. L’espace Maghreb-Afrique occidentale est depuis acquis au malikisme, qu’on ne retrouve, du reste, comme école que dans cet espace là. Le malikisme est aujourd’hui un courant historique très profond qu’on retrouve dans le Maghreb actuel, mais également au Mali, au Niger, au nord du Burkina, de la Côte d’Ivoire et du Ghana. Cette unité forgée à travers les siècles sera malheureusement cassée par la colonisation.

Par Nordine Grim


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