Édition du
24 July 2017

63 ANS APRÈS : Qui se souvient d’Hiroshima et de Nagasaki?

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Pr Chems Eddine CHITOUR (*) – Jeudi 07 Août 2008 – Page : 15
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L’horreur programmée par l’homme
«On ne doit pas se permettre dans une guerre, des hostilités qui seraient de nature à rendre impossible la confiance réciproque, quand il sera question de la paix». Emmanuel Kant

Il y a près de soixante ans, l’arme atomique était larguée sur Hiroshima et Nagasaki. Le professeur Pierre Piérart, de l’université de Mons explique les véritables raisons ayant poussé les États-Unis à lâcher la bombe. Ecoutons-le: Les 6 et 8 août 1945, la bombe atomique est utilisée, pour la seule fois dans l’histoire, contre les villes japonaises Hiroshima et Nagasaki. Les conséquences humaines ont été terribles. La bombe n’explose pas au sol mais dans l’atmosphère. Une gigantesque boule de feu qui tue par brûlure. C’est son effet le plus mortel. A l’épicentre, la température atteint un million de degrés. Elle se réduit rapidement à mesure qu’on s’en éloigne, mais dans les 500 premiers mètres, il s’agit d’une véritable incinération. Il y a aussi l’effet de souffle: un déplacement d’air de 600 kilomètres/heure. Aucun bâtiment n’y résiste. Enfin, il y a la radioactivité. Pour indiquer le nombre de morts d’Hiroshima, je retiens le chiffre à la fin de décembre 1945: 145.000 morts. Car quelque 70.000 personnes sont mortes dans les mois qui ont suivi, d’août à décembre 1945. Des brûlés qui auraient dû survivre à leurs brûlures mouraient de façon inexpliquée: à cause de la radioactivité. Elle a tué 30 à 50% de ces 70.000 victimes. A Nagasaki, où la bombe était au plutonium (celle d’Hiroshima était à l’uranium), 70.000 personnes sont mortes également. L’histoire de la bombe débute vers 1938-39.Sur les conseils d’Einstein, le programme américain, dénommé «projet Manhattan», débute en 1942. Il va durer deux ans, coûter deux milliards de dollars de l’époque, mettre au travail 130.000 personnes dans trois grandes usines. Le projet est tenu secret. Dès septembre 1944, Roosevelt et Churchill sont conscients que l’Allemagne ne possède pas l’arme nucléaire et ils envisagent de l’utiliser contre le Japon. En juillet 1945, l’empereur du Japon envoie son fils pour négocier une paix, avec capitulation totale, mais respect de l’empereur. Seulement, on va faire traîner les choses. Des stratèges américains sérieux avaient analysé la question. Ils savaient que les Japonais étaient au bout du rouleau. 90% de leur aviation et de leur flotte étaient détruits, il ne restait rien de leur machine industrielle. Selon ces stratèges, le nombre de victimes aurait pu se situer entre 20.000 et 30.000.(1)

Des génocides, partout

Voilà pour les faits. 63 ans plus tard, une véritable chape de plomb est posée sur le souvenir de ce génocide. Tout est fait pour ne mettre en exergue que les seuls souffrances des Juifs. Souvenons-nous, cette année 1945 fut aussi tragique pour la ville de Dresde où les bombardements d’une nuit ont coûté la vie à 30.000 personnes. Souvenons-nous de ce mois de mai 1945, la France libérée par les Alliés et ces fameux RTA qui remettaient de l’ordre à Sétif en massacrant 45.000 personnes. Des génocides, il y en eut par la suite, ils furent absous quand les puissances occidentales y étaient impliquées, les trois cas les plus flagrants furent l’embargo qui prit la vie à 500.000 enfants irakiens, le génocide burundais et la tragédie palestinienne. A côté de ces massacres industriels, celui de Srebrenica fait figure d’artisanat…
L’analyse suivante de Tanguy Wuillème nous parait pertinente à plus d’un titre sur la tragédie d’Hiroshima et de Nagasaki. Suivons le: «…Soixante années passées ont déjà l’âge du souvenir, des générations oublieuses. Le survivant ne survit plus et nous voilà livrés à penser en différé, sur la base des témoignages, des récits, des images, des fictions intermédiaires. Hiroshima, Nagasaki sont dorénavant reliées, deux jumelles horrifiantes sur lesquelles le temps a passé comme le sel sur Carthage ou le feu sur Troie. (..)Le 8 août 1945, le journal Le Monde titrait: ´´Une révolution scientifique»!(..) Hiroshima d’abord où ses habitants vaquent à leurs occupations quotidiennes lorsque l’explosion se produit. Aucune alerte, aucun avertissement, on se plaît même à contempler le sillage que laissent derrière eux les B-29 dans le ciel bien dégagé. Ensuite, tous les récits se ressemblent pour décrire l’horreur qui envahit la ville. Les bâtiments sont soufflés, éventrés, les maisons effondrées. Les routes fondent et sont brûlantes comme les ruines, gagnées par les incendies. Puis viennent les cris de souffrance, d’appel au secours et de soif. Des milliers de corps humains sont carbonisés, raidis, réduits à l’état d’ossements, de visages défigurés par des grimaces. Les survivants ne retrouvent pas leurs enfants, leurs parents, ils ne reconnaissent pas leurs amis, ni les membres de leurs familles dont le corps se met à gonfler sous l’effet des tumeurs.(2)
«Tous ces détails il faut les lire, l’horreur éprouvée des brûlures, le déchirement des gémissements d’enfants, l’hébétude des vieillards, les femmes éventrées. Ceux qui ont le plus mal se taisent, n’arrivent plus à pleurer, la mort se fait silencieusement. Trois jours plus tard, Nagasaki à son tour est rayée de la carte par une bombe non plus à l’uranium mais au plutonium. Un jeune médecin arpente les rues, Takashi Nagai, il voit des êtres sans peau, d’autres enflés comme des citrouilles, devant cela à une chaleur autrement plus forte, ses étudiants sont collés aux murs comme des papillons. Il sait qu’il a vu l’enfer. Kensaburô Ôé, Masuji Ibuse ont rendu hommage, chacun à leur manière, à la douleur lancinante des survivants, à ceux que l’on a nommé les hibakusha. Hiroshima et Nagasaki représentent des laboratoires in vivo idéaux pour leurs scientifiques, leurs médecins, leurs médicaments etc. Hiroshima et Nagasaki ne sont pas des catastrophes au sens providentiel (au sens d’une volonté divine qui sauverait ou punirait un peuple), ni un simple accident de la technique, elles sont des horreurs programmées par l’homme contre l’humanité que l’on doit inscrire dans une philosophie de l’histoire. Les bombardements sur les villes japonaises sont la preuve de la guerre totale. Le gouvernement américain n’a pas négocié la paix avec le Japon, il a visé une fin totale, dès lors les moyens purent être disproportionnés»(2)
L’humanité n’était pas, ou du moins plus en danger en août 1945, elle l’est devenue ensuite par l’entrée de celle-ci dans l’ère nucléaire. On est face à un paradoxe: les individus s’agrippent à la vie, au moment-même où les Etats disposent des moyens pour l’éradiquer de la planète. L’ère nucléaire expérimente les conditions d’une vie maintenue dans la peur, inconsciente, invisible et sourde. Dans sa correspondance avec un des pilotes de Hiroshima, Claude Eatherly, Günther Anders a forgé le concept de «coupable sans faute» (schuldlos Schuldigen). Claude Eatherly, commandant de 26 ans, pilotait l’avion de reconnaissance Straight Flush chargé d’apprécier la météorologie et la défense antiaérienne japonaise. Rapidement il fut torturé par le remords, fit des fugues, divorça, remplit des enveloppes de billets de banques qu’il envoya au Japon avec des lettres d’auto-accusation et d’excuses. Il tenta de se suicider et fut interné à l’hôpital militaire de Waco. Le commandant Eatherly, tout au long de cette correspondance, essaie de prouver son crime à lui-même contre toutes les tentatives d’innocence que lui prodigue la société américaine. Son cas est exemplaire, une exception au regard des autosatisfactions communes (on demanda à Truman lors de son 75e anniversaire s’il y avait eu dans sa vie un événement qu’il regrettait amèrement: «Oui, répondit-il, de ne pas m’être marié plus tôt»). Anders aurait pu commenter cette réponse par les mots de Lessing qu’il affectionnait: «Celui qui ne perd pas la raison devant certains faits n’a pas de raison à perdre.»(2),(3)
Les deux bombardements, et plus encore le second comme surcroît inutile d’anéantissement, ont remplacé la guerre par le massacre. Il faut se rappeler cette phrase d’Oppenheimer, l’instant suivant l’explosion expérimentale du Nouveau Mexique (16 juillet 1945): «Nous sortîmes de notre abri et tout fut soudain d’une solennité extrême. Nous savions que le monde ne serait jamais plus le même. Quelques personnes riaient, d’autres pleuraient, la plupart restaient silencieuses», son collègue Bainbridge vint vers lui et lui jeta: «Maintenant nous sommes tous des salauds.» «C’est la remarque la plus pertinente qui ait été faite après le test» reconnut plus tard Oppenheimer. La bombe dans les mains de l’homme qui l’utilise, fait de lui un salaud, par-là il déshumanise, bestialise, chosifie, ceux qui en deviennent les victimes. Il fallait considérer comme partie négligeable les 180.000 et 140.000 morts de Hiroshima et de Nagasaki, ne pas même les comprendre dans l’ordre de l’humanité, pour entraîner ce que Adorno appelle «l’anéantissement du non-identique», du différent».(2)
Pour autant, a-t-on retenu les leçons de l’histoire? Apparemment, non! Il se trouve en 2008 des va-t-en-guerre qui pensent «corriger l’Iran», appelant de leur voeu son bombardement pour cause de programme nucléaire. Suivons le raisonnement de Laurent Zecchini dans le Monde du 28 juillet 2008: «(..) Or le temps qui passe comporte des risques. Bien des indices tels le raid israélien du 6 septembre 2007 contre le réacteur nucléaire syrien d’Al-Kibar et les exercices aériens réunissant une centaine d’avions de combat de Tsahal en juin.. Si l’Amérique temporise, Israël, s’il acquiert la double conviction que l’Iran se rapproche dangereusement du seuil nucléaire», ordonnera à son aviation d’agir. Celui-ci est une application de la «doctrine Begin», pour justifier sa décision de détruire le réacteur nucléaire irakien Osirak, le 7 juin 1981. Elle tient en peu de mots: «Nous avons choisi ce moment: maintenant, pas plus tard, parce que plus tard pourrait être trop tard, peut-être pour toujours.»

L’horloge de l’apocalypse

Jean Pierre Dupuy, polytechnicien affirme que «notre monde va à la catastrophe». «Je ne dis pas que la chose est certaine, mais que, si elle se produit, on pourra affirmer rétrospectivement (s’il reste encore des humains pour le penser) que telle était la destinée de l’aventure humaine. Or, c’est un destin que nous pouvons choisir d’écarter. Si nous sommes engagés sur un chemin suicidaire, rien ne nous interdit d’en changer.» Il existe une horloge de l’apocalypse (Doomsday clock), mise au point en 1947 par des physiciens atomistes qu’avait choqués Hiroshima. Elle indique le nombre de minutes symboliques qui nous séparent de minuit, c’est-à-dire de la fin du monde. L’aiguille a d’abord été fixée à sept minutes avant le moment fatal. Avec l’avènement de la bombe H, en 1953, elle a été avancée à moins deux minutes, pour revenir à moins dix-sept après la chute du mur de Berlin. Depuis janvier dernier, nous sommes à moins cinq de minuit, plus près qu’en 1947, donc. Pour trois motifs: une nouvelle ère nucléaire, caractérisée par la prolifération et par le terrorisme; le réchauffement climatique; la perte de contrôle de certaines technologies avancées. Ce n’est pas l’incertitude qui nous retient d’agir, c’est l’impossibilité de croire que le pire va arriver. Le 6 août 1945 est une date charnière dans l’histoire de notre espèce. Ce jour-là, l’humanité est devenue capable de se détruire elle-même, et rien ne lui fera jamais perdre cette toute-puissance négative. Avec la convergence entre les nanotechnologies et les biotechnologies, l’homme prend la relève des processus biologiques, il participe à la fabrication de la vie. L’ambition étant, en dernière instance, de déclencher dans la nature des processus complexes irréversibles, l’ingénieur de demain sera un apprenti sorcier non par négligence ou par incompétence, mais par dessein. C’est effrayant et fascinant à la fois. La condamnation ou l’indignation morales seraient des réponses un peu courtes à cette mutation profonde de la technologie.(4)
Nicolas Cadène s’interroge quant à lui, sur le déclin de l’Occident: «Sommes-nous de la génération qui vivra le plus intensément le long mouvement vers « l’après-démocratie » du monde occidental? Sommes-nous de ceux qui auront moins de droits pour plus de devoirs et moins de liberté pour plus de sûreté (hypothétique)?»…Comment, en quelques années, sommes-nous passés de l’abolition de la peine de mort, de l’écriture de la Charte des droits fondamentaux, de l’instauration de la Cour pénale internationale à cette nouvelle dynamique qui va de la loi sur la rétention de sûreté au fichage numérique en passant par la privatisation du vivant par et pour des intérêts strictement privés? Que s’est-il passé pour que la torture redevienne acceptable, que le camp de Guantanamo puisse exister, que des policiers français entrent dans des écoles pour emmener des enfants? Pourtant, aujourd’hui, force est de constater que nos fameuses certitudes démocratiques et morales ont tendance à très nettement s’effriter. Il n’y a pas si longtemps, les voix d’intellectuels nous servaient souvent de rappel à une certaine morale et éthique. Il existe un lien étroit entre l’économie, le social et la démocratie. L’économie est aujourd’hui mondiale et anarchique. La démocratie régresse alors que la mondialisation dérégulée impose actuellement des mesures allant à l’inverse du progrès social, de l’enrichissement du peuple, de la réduction des inégalités sociales, de la diversité culturelle, de la paix sociale et de la bonne répartition des richesses.(..) L’«ultralibéralisme» ne répond plus aux règles libérales originelles, mais correspond de facto de plus en plus à la privatisation et à l’appropriation de tout par quelques-uns. Seuls quelques groupes privés dirigent aujourd’hui l’ensemble des médias écrits et audiovisuels et ce, dans l’ensemble du monde occidental. Dans presque tous ces médias, une chose est frappante: tout le monde pense à peu près pareil.(5)
Dans un discours prononcé devant l’université de Harvard, le 8 juin1978, Alexandre Soljenitsyne qui vient de s’éteindre n’est pas tendre pour les Etats-Unis et le modèle occidental. «L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société…Mais il est une catastrophe qui, pour beaucoup, est déjà présente pour nous. Je veux parler du désastre d’une conscience humaniste parfaitement autonome et irréligieuse. (…) Il est impératif que nous revoyions à la hausse l’échelle de nos valeurs humaines. (…) Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire (…) Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite. Notre ascension nous mène à une nouvelle étape anthropologique. Nous n’avons pas d’autre choix que de monter… toujours plus haut».(6) C’est peut-être la seule issue pour l’humanité pour conjurer les périls.

(*) Ecole nationale polytechnique

1.P.Piérart Hiroshima. http://www.northstarcompass.org/french/ nscfr37/ hiroshima. Htm
2.Tanguy Wuillème A l’ombre inhumaine de la bombe http://1libertaire.free.fr/LOmbredelaBombe 01.html
3.Günther Anders, Hiroshima ist überall, München, C.H Beck, 1982.
4.Jean-Pierre Dupuy: Fin du monde: il est moins cinq: L’Expansion Le 01-06-2007
5.N.Cadène: Le lent déclin démocratique de l’Occident. Agoravox 25 avril 2008
6.Alexandre Soljenitsyne. Discours dans l’université de Harvard, le 8 juin1978 «Le déclin du courage en Occident» Repris dans Libération lundi 4 août 2008

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