Édition du
28 March 2017

LA CONDITION DE L’ATTENTE

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[…] La première fois, ce fut à l’aéroport français du Bourget, et une autre fois, dans une rue de Sofia …
Tu fus pressé de te déclarer exactement, de te définir.
Ton identité, sur tes papiers, était :  » non définie « , mais en toi elle pointait comme une lumière. Il te fallait soudain faire concorder les deux choses, comme si c’était la première fois dans ta vie que tu affrontais la question : Qui es-tu ?
La police française n’avait pas les moyens de comprendre un fait que ne comprendrait pas la police israélienne. Ton permis de voyage disait que tu avais une nationalité  » non définie « .  » Où es-tu né ? – En Palestine. – Et où vis-tu ? – En Israël.  » Donc : statut non défini.
Dans la salle d’isolement de l’aéroport, tu réfléchissais à ce grief d’être sans définition. Tu cherchais en vain une preuve d’identité. Ainsi, ces gens là-bas, qui sont sortis des Livres antiques, n’ont pas seulement ravi ton pays, mais le moyen même d’appartenir au vaste monde. En décidant leur autodétermination, ils effacèrent de ton visage toutes les marques par lesquelles le monde te reconnaissait. Comme il était difficile de faire franchir un espace historique ! Alors que le monde entier ne perçoit plus que des distances géographiques. Tu es palestinien, tu le sais, seulement la Palestine n’apparaît pas dans le paysage du monde ! Quand tu veux voyager à travers ce monde, te voilà obligatoirement empêtré dans ton statut cruel. Tu es israélien, mais ton lieu de naissance et ton appartenance et ton refus t’ont transformé en un écheveau de confusions et de contradictions. Eh bien, qui es-tu ?
(…)
A quelques mètres, le drapeau palestinien flotte – vert, noir, rouge et blanc – au-dessus d’un groupe de jeunes gens et jeunes filles palestiniens venus de tous les coins de l’exil. Sur l’horizon il efface, en symbole, l’horreur du passé, il représente l’action militante qui change le présent, et il suscite la lutte pour la victoire future ! Comme ils étaient beaux, tous. Tu t’approches d’eux, saisi par l’émotion de rencontrer cette moitié de toi-même perdue depuis vingt ans. Ils s’approchent de toi, assoiffés de la soif de ces mêmes vingt années auprès d’une source assiégée.  » Nous vous attendons … – Nous arrivons …  » Vous pleurez. Ensemble vous pleurez et puis vous séparez à nouveau.
Sur la bâtiment d’en face où tu te rends, se dresse la drapeau israélien – bleu et blanc – qui recouvre de son ombre le groupe des jeunes gens et jeunes filles israéliens de gauche.
Tu ne te perdais pas entre ces deux emblèmes en conflit, le drapeau du droit qu’on a usurpé, et celui du crime muni d’un hymne et d’un passeport.
Mais dès qu’il s’agissait de pratique politique, alors tu te sentais perdu. Il ne suffisait plus de savoir qui tu étais pour pouvoir te tirer d’embarras. Il fallait encore faire des options, suivre une ligne. As-tu seulement fait un choix ?
De ta patrie tu es venu ici, mais muni d’une feuille de police israélienne et en compagnie de jeunes gens qui portaient ce drapeau qui entre en toi comme un poignard. Où te situer alors ? Et la dernière nuit, dans les rues de Sofia, quand tu es revenu sous ce poignard dans ta chair, c’est à l’autre bâtiment que tu confiais ton cœur – à côté ! L’espace de la perte de toi-même, c’était précisément entre ta vérité essentielle et ton statut légal actuel. De cette division de toi-même tu ne pus sortir que peu glorieusement : tu n’allas point, au cours du Congrès international de la jeunesse affronter le délégué du drapeau palestinien – porteur de ton appartenance véritable et historique – ni celui du drapeau israélien – symbole de ton statut et de ta condition actuels.
Parfois, une harmonisation te paraissait possible – à tort. Ainsi, être où est ton peuple, c’était peut-être cela l’accord entre ton âme et ton histoire, si cela s’offrait, l’autre alternative consistant à rester sur place vacillant en toi-même, soumis aux cruelles conditions tracées par tes ennemis sous la forme, parfois, de la dénégation de ton être même. Par exemple, être à la fois palestinien et israélien, a-t-il un sens ? Se trouver à Sofia entre deux immeubles, drapeau palestinien sur l’un, israélien sur l’autre, signifie-t-il qu’on peut représenter par le drapeau israélien l’être palestinien ? Une chose et son contraire sont-ils possibles au même moment ?
Au fait, qui es-tu ?

LA LUNE EST-ELLE TOMBÉE AU FOND DU PUITS ?

(…)

– Arrête ! Arrête ici.
– C’est la vie qui s’arrête ici, pour pas mal de milliers de victimes et de martyrs, justement pour ce que je dis. Pas toujours en vain. Certains sont morts sans avoir vu leur pays, par pur amour. Les cartes de géographie n’ont pas toujours tort. L’histoire non plus. Les prophètes, les humbles, les conquérants, tous l’ont aimé au point de risquer leur vie, non ? Dans sa danse d’amour la Méditerranée serre le Carmel par la taille et d’eux naquit le lac de Tibériade ! Et puis, en bas il y a aussi la mer qu’on appelle la Morte, car il fallait bien que dans ce paradis quelque chose meure – sinon la vie serait trop terne ! Galilée des hauteurs couverte de tant de bosquets que Jérusalem la sainte à fait éclater sa rocaille d’une autre vitalité : la Parole. Telle est ma patrie, et le père de cet ami qui habitait Beyrouth, à peine a-t-il humé les fleurs épanouies des citronniers de Jaffa qu’il en est mort. Avait-il tort ?

(…)

– Y es-tu allé une fois ou l’autre ?
– Quand mon grand-père eut compris qu’il n’était plus question pour nous de voyage ni de promenade, et que la guerre s’était soldée par un écroulement total, quand il eut compris que les vignes plantées de ses mains étaient vendangées par des Juifs et que, pour lui, elles ne lui procureraient qu’une carte de réfugié, alors il se prit à regretter d’avoir quitté le pays.
(…)
Dans la nuit noire nous avons traversé la montagne, au risque de nos vies, par petits groupes pour, du moins, n’être pas tous pris si on nous démasquait. Deux jours et deux nuits plus tard, après avoir, chacun, rampé à tâtons, nous nous sommes tous retrouvés dans un village, en Palestine. Ouf !
Nous y étions de nouveau !
Nous ne savions pas que au lieu d’être  » réfugiés  » au Liban, nous devenions  » réfugiés  » dans notre propre pays. Notre présence physique au pays n’était plus, selon une certaine loi des vainqueurs (paraphée en toute hâte), qu’une ABSENCE. Ils ont trouvé pour nous le nom de :  » Absents présents « , afin que nous n’ayons plus aucun droit (1). Or des milliers de familles (nous l’apprîmes plus tard) avaient été transportées de force dans des camions militaires israéliens qui les éjectaient aux frontières comme on se défait d’un véhicule hors d’usage. D’autres ont été purement et simplement supprimées, afin que meure à tout jamais  » toute pensée de retour « . J’ai un oncle qui a quitté le Liban à la même époque pour  » s’infiltrer « , et nous n’avons plus jamais eu de nouvelles de lui.

(…)

– Seulement tu ne m’as pas expliqué pourquoi vous étiez d’abord partis, et pourquoi vous n’êtes parvenus à toute ces convictions qu’après la défaite ?
– Mon père disait qu’ils n’avaient pas compris. Il s’agissait, selon eux, d’une bataille momentanée dont le succès était garanti. C’est ce qu’ils se figuraient. On ne quittait le village que pour sauver sa peau. On ne se rendait pas compte qu’on abandonnait sa terre, la patrie. Il a fallut du temps pour réfléchir ensemble, pour élaborer un plan. Maison, vigne, charrue, on les a, sur le moment, bien peu aimées. (…) Selon les Israéliens, la fuite des Arabes prouve leur manque d’attachement patriotique et, par conséquent, démontre qu’ils ne  » méritaient  » pas un pays si légèrement abandonné. En réalité les Israéliens se dupent eux-mêmes, car eux-mêmes avaient orchestré le bruit d’une fuite temporaire, à quoi ils ajoutèrent les menaces de leurs fusils et de leurs poignards. Vider la Palestine des Arabes répondait au plan de guerre des sionistes avant et après la proclamation de l’Etat d’Israël. La violence armée trouvait sa caution religieuse dans le fameux exemple de Josué fils de Nûn, ou dans le verset  » Le Jour du Seigneur est un jour de terreur !  » Politiquement, elle était justifiée par les exemples de l’Irgoun et de Manakhem Begin :  » Sans la victoire de Deir Yassin, il n’y aurait pas eu d’Etat d’Israël.  » Le massacre de Deir Yassin, à l’époque ils n’ont pas du tout dissimulé son objectif, au contraire leurs voitures sillonnaient le pays avec leurs haut-parleurs :  » Ou vous partez ou il vous arrivera ce qui est arrivé à Deir Yassine.  » Dans chaque village qu’ils occupèrent par la suite, ils rassemblaient les habitants sur la place, massés des heures et des heures en plein soleil, ensuite ils choisissaient les plus beaux jeunes gens et les tuaient devant tout le monde. Ainsi de village en village se répandait la panique. Certes il valait mieux déguerpir. C’est ainsi que les Israéliens ont tâché de se libérer de leurs complexes. Ils trouvèrent encore un argument juridique : les Arabes ont vendu leurs terres, disent-ils. (Il se trouve aujourd’hui même des Arabes pour le croire aussi, alors que jusqu’en 1948 les Juifs n’avaient acquis que 6% de tout le territoire palestinien)

(1) La loi du retour (juillet 1950) déclare que  » tout juif a le droit de venir en ce pays en tant que Oleh ( » montant « ), et la loi de nationalité (avril 1952) reconnaît d’office à tout Oleh la nationalité israélienne tandis qu’elle la refuse à tout résidant arabe qui se sera absenté avant le 1er septembre 1948 ; lui et ses enfants ne sont pas expulsés mais n’ont de carte de résidence que comme  » infiltrés « . Cf. Sabi GERIES, Les Arabes en Israël, Paris, Masperi, 1969, p166 s.


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