Édition du
21 July 2017

au coeur de la foret de mizrana


les bars sous le diktat des terroristes

12 Août 2008
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La forêt de Mizrana traverse deux wilayas, celles de Boumerdes et de Tizi-ouzou. Elle est réputée pour être le repaire des terroristes du GSPC, mais c’est aussi un endroit idéal pour l’implantation de «bars clandestins» où les patrons dressent quelques tables à l’ombre des chênes sans se soucier des coups de feu que l’on entend fréquemment. C’est que pour acheter la tranquillité, les tenanciers s’acquittent de la dîme auprès des terroristes racketteurs. Ainsi, chacun trouve son compte.

La forêt de Mizrana s’étend de Dellys, dans la wilaya Boumerdes, jusqu’à Tigzirt, dans celle de Tizi-Ouzou. Fortement boisés, les reliefs accidentés de la forêt de Mizrana sont connus pour être les fiefs privilégiés des hordes terroristes du GSPC. Ces derniers écument encore les lieux. Nous avons appris auprès des éléments des forces de l’ANP, implantés dans plusieurs points à proximité des villages sis à l’intérieur de la forêt, que les lieux sont dangereux. « Les terroristes peuvent faire irruption n’importe où et n’importe quand », nous prévient un militaire posté derrière une barricade érigée à quelques encablures de notre destination.
Il est 22 h au «Déserteur», un bar clandestin situé au cœur de la forêt. A l’intérieur comme à l’extérieur, les clients sont nombreux à y affluer en quête d’une bière fraîche. Ici, la bière se vend bien. Une Beaufort est vendue à 60 DA alors qu’une Heineken est cédée à 160. C’est selon la qualité, nous a indiqué Kamel, le patron des lieux. Les dizaines de tables installées à l’ombre des chênes centenaires ou à l’intérieur des buissons sont toutes occupées jusqu’à une heure tardive de la nuit. Les clients, qui sont pour leur majorité de la région ou des localités limitrophes, ne se soucient même pas, parait-il, des coups de feu que l’on entend souvent. Même les brusques incursions terroristes, qui risqueraient de s’y produire à tout moment, ne les inquiètent pas outre mesure. Au fil des années, le risque se banalise.

Boire sur un chêne centenaire
«Le Trappeur» est un autre débit de boissons ouvert, comme tous les bars dans cette zone, de manière informelle. Toutefois, le lieu est tout à fait différent des autres bars qui ont poussé comme des champignons dans la forêt. La majorité de ces derniers sont abrités dans de petites bâtisses en brique légèrement crépie et dotés, généralement, d’un vaste espace en plein air faisant office de parking et où on peut consommer à la belle étoile. L’esplanade est souvent clôturée par une haie de roseau. «Le Trappeur», en revanche, n’est pas ceinturé. Il se trouve en plein forêt de chêne-liège. Certains de ces arbres abritent des tables où les clients amateurs des hauteurs peuvent s’installer. Un chemin a été aménagé pour permettre au «garçon» de servir les consommateurs.
Quelques minutes après avoir pris place, les clients parlent d’un certain aâmi Saâd, habitant de la commune d’Affir, dans la daira limitrophe de Dellys. Il a rouvert son commerce que les terroristes lui ont fermé, durant un mois, pour avoir refusé de leur payer une «dîme». Selon les habitués des lieux, verser une partie des gains aux groupes armés est devenu une obligation à laquelle est soumis l’ensemble des tenanciers de débits de boisons alcoolisées que compte cette région. «Tous les propriétaires de bars clandestins installés au sein de Mizrana versent de l’argent aux terroristes. Les récalcitrants risquent la fermeture de leur commerce », nous a fait savoir un patriote de la région. Il n’a pas manqué de citer quelque points de vente d’alcool qui ont été saccagés ou incendiés par les terroristes car leurs propriétaires ont refusé de payer.

L’impôt des terroristes
Il est minuit passé quand nous avons pris la route nationale 71 pour aller à Dellys. Les collines fortement boisées de Mizrana, l’obscurité et les nids-de-poule constituent le lot de l’automobiliste avant d’atteindre Affir, une commune distante d’une vingtaine de kilomètres de Dellys. Kamel, qui nous conduit à bord de son Partner, nous a prévenu qu’on ne devrait pas s’affoler dans le cas où nous tomberons sur un faux barrage. « Dites que vous êtes mes invités, que nous partons à une fête à Affir et tout ira bien », nous a-t-il conseillé. Le chemin est assez fréquenté. On rencontre des familles entières et des groupes de jeunes qui battent le pavé. Ils reviennent d’une fête de mariage que l’on a célébrée dans un village voisin.
La commune d’Affir compte parmi ses fils un kamikaze qui s’est fait exploser à Lakhdaria. D’après notre guide, Affir connaît, depuis une année, une prolifération de bars clandestins. «Cela était inimaginable il y a deux ans», a-t-il souligné. Ces estaminets clandestins ont été érigés, avons-nous constaté, pour la plupart, dans des coins isolés ou à travers le bord de la route menant vers Lahsar à Dellys au bord de la mer. Minuit passé, nous arrivons à Affir chez Ami Rabah qui vient de rouvrir, il y a deux jours, son bar, saccagé par les terroristes pour avoir refusé de se soumettre à leur diktat.
Sur le versant nord de la forêt de Mizrana, où les campements militaires sont nombreux, les citoyens se méfient des étrangers. Un étranger qui s’aventure sur les lieux, durant la nuit, sans la compagnie d’un habitant, témoigne Ami Rabah, représente pour les riverains un danger potentiel. Ami Rabah gère un débit de boisson construit en béton et orné de bois. Chez lui, les clients sont, entre autres, des agriculteurs, éleveurs et pillards de sable. Ils sont d’âges différents, s’adonnent à la boisson, mais aussi à la consommation de cannabis. C’est une substace que l’on cultive, dit-on, dans la région. Des champs ont été découverts par les services de sécurité qui ont, également, procédé à l’arrestation de plusieurs personnes. A l’intérieur du bar, l’atmosphère est suffocante, nous respirons difficilement. Il a fallu qu’on prenne place à l’extérieur, où une dizaine de tables sont installées à quelques dizaines de mètres d’un campement militaire. L’ANP ne s’occupe pas de la légalité des commerces ou de la ceinture de sécurité. Elle intervient uniquement dans le domaine du terrorisme, nous dit-on.

Lahsar, la joie en dépit de la terreur
Une heure plus tard, nous prenons le chemin de « Lahsar », une localité nichée sur la côte de Dellys. La route, traversant la forêt sur une distance de cinq kilomètres, nous a été déconseillée par les citoyens et les éléments de l’ANP. «Il vaut mieux pour vous de rebrousser chemin, la route est dangereuse, c’est une zone non sécurisée, vous risquez de tomber sur des terroristes », nous préviennent-ils. A 2 h du matin, nous sommes à Lahsar, où plusieurs débits de boissons alcoolisées, regroupés dans le même périmètre, sont encore ouverts. Des voitures de types différents stationnent sur les lieux. Les bars distillent de la musique dans un brouhaha indescriptible. Les gens, parait-il, font bon ménage avec les terroristes. Ces derniers, nous explique-t-on, s’occupe uniquement de la collecte de l’argent. « Outre les propriétaires des bars clandestins, les agriculteurs, les pilleurs de sable payent un impôt au GSPC. », nous déclare Omar, un patron de bar. Selon lui, la région est devenue un véritable tiroir-caisse du GSPC. Les propriétaires des champs de vigne de Dellys paient, chacun en fonction de sa récolte, une contribution aux terroristes.

La loi de la jungle
Hassan, que nous avons rencontré au «Trappeur», abonde dans le même sens : «Les terroristes descendent à l’oued Sebaou une fois par mois pour réclamer leur part.» Notre interlocuteur, conducteur d’engin au Sebaou, nous a fait savoir que le sable reste leur principale source de financement. On paye jusqu’à 20 millions de centimes par mois aux terroristes, affirme-t-il. Selon lui, les transporteurs de sable sont aussi soumis à payer des redevances au niveau des barrages de toute nature. « C’est la confusion totale. On ne sait jamais à qui on a affaire des bandits, des terroristes…» Le Sebaou, ajoutera un autre jeune activant dans l’extraction de sable, est une véritable jungle. « En plus des terroristes qui réclament leur part, l’arme à la main, des altercations, parfois sanglantes éclatent entre les exploitants du gisement.» D’après notre interlocuteur, le partage du lit généreux de Sebaou est la source de ces conflits. «L’activité est juteuse et là où il y a beaucoup d’argent et en l’absence des autorités, il faut s’attendre à tout.»
Par : Kamel Lakhdar Chaouche


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