Édition du
24 July 2017

Du zoo à la jungle

Le Soir d’Algérie
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com

Le 28 juillet dernier, M. Frederic S. Mishkin, membre du Conseil des gouverneurs (Board of Governors) de la Federal Reserve, la Banque centrale américaine, présentait la stratégie de communication de son institution devant le Peterson Institute. Il est bon de prendre connaissance de la teneur de sa communication et, surtout, de comparer.
L’enjeu affiché ici est de mesurer la performance d’une communication cruciale pour la croissance, la stabilité des prix et les niveaux d’emploi : elle est «cruciale, car la perception du public de l’environnement économique est un facteur-clé dans l’activité des banques centrales», estime M. Mishkin. Outre un rapport monétaire semestriel au Congrès, la Fed rend compte quatre fois par an. Est-ce suffisant ? s’interroge M. Mishkin. «La science de la politique monétaire donne à penser que la Réserve fédérale peut aller encore plus loin dans le renforcement de sa stratégie de communication et que cela procurerait d’importants avantages pour la performance économique et la responsabilité démocratique ». Quels sont alors les «principes scientifiques» pour une communication en matière de politique monétaire ? M. Mishkin en recense deux : les objectifs de la politique monétaire et les avantages de la transparence pour l’institution qui en a la charge. Les objectifs de politique monétaire s’énoncent ainsi : stabiliser les prix, contenir l’inflation à un «niveau aussi bas que stable (2%, ou peut-être un peu plus bas, sur le long terme), soutenir la croissance (souvent dénommée potentiel de croissance de la production) et favoriser l’emploi (souvent apprécié par rapport à un taux naturel de chômage qui ne saurait excéder 6% depuis l’administration Clinton). Ces objectifs s’inscrivent dans le cadre du double mandat statutaire «de stabilité des prix et d’un maximum d’emplois durables». Une transparence parfaite de l’action de la banque centrale contribue pour sa part «la responsabilité démocratique» et la «prospérité économique» : «Dans une société démocratique, la banque centrale a la responsabilité de fournir au public et à ses représentants élus, tous les éléments confirmés pour des décisions de politique monétaire.» Ce qui «facilite la prise de décisions efficaces par les ménages, les entreprises et les marchés financiers». C’est pourquoi, la Fed se propose, depuis novembre dernier, de rendre publiques des projections économiques couvrant désormais les trois prochaines années, au lieu de deux ans auparavant, de les ajuster quatre fois par année plutôt que deux, et d’intégrer une prévision globale de l’inflation des prix à la consommation, tel que mesuré par l’indice des prix des dépenses personnelles de consommation (PCE). Outre qu’ils permettent aux décideurs d’assurer leur pilotage, ces agrégats sont utiles pour l’action de la banque centrale elle-même, plus particulièrement pour actionner ses leviers sur le marché monétaire qui, au sens large, constitue le canal de transmission de la politique monétaire décidée par elle. Il s’agit, en l’occurrence, du rôle de la banque centrale, institut d’émission, en charge du volume d’argent circulant dans la sphère économique. C’est par l’intermédiaire des trésoriers des banques et des établissements de crédit avec qui elle est en contact qu’elle ajuste ces disponibilités monétaires, par ailleurs appelées «masse monétaire », afin d’éviter, avant tout, que l’inflation ne dérape et n’érode sérieusement le pouvoir d’achat de sa monnaie. C’est sa principale mission. Le niveau des taux directeurs constitue le deuxième moyen d’intervention pour une banque centrale de réguler le marché, mais aussi l’économie. En les modifiant, elle intervient directement sur le coût des liquidités qu’elle prête aux banques. Troisième moyen, utilisé à plusieurs reprises chez nous, et à juste titre, pour freiner la croissance des liquidités, la banque centrale peut décider de relever le montant des réserves obligatoires que doit constituer chaque banque à son niveau. Ces réserves, rémunérées faiblement, sont directement liées aux montants de crédits que les banques ont accordés à leurs clients. Nous méditions ces progrès et les nouvelles propositions que suggère l’auteur un bel exercice d’application, lorsqu’une réflexion pertinente de Fouad Hakiki, publiée dans le Quotidien d’Oran jeudi dernier, nous incita à mesurer le fossé qui nous sépare des autres. Il met en exergue l’indigence et la disparité des outils statistiques, en comparant les données de l’Office national des statistiques et celles de la banque centrale. Selon le premier, l’indice des prix de consommation au niveau national a baissé de -2,2 % entre mai 2008 et juin 2008 (un peu moins fortement sur le Grand Alger à : -2,1 %) ; et cette variation mensuelle touche surtout l’«alimentation » : -3,8 % (-4,2 % pour le Grand Alger). Ces données sont ensuite rapprochées de celles du gouverneur de la Banque d’Algérie dans son intervention devant le Conseil de la nation, le 13 juillet 2008 : «L’augmentation de l’indice des prix à la consommation en moyenne annuelle est passée de 3,5% en 2007 à 4,47% à fin avril 2008. En glissement annuel, par contre, le taux d’inflation s’établit à 5,63% en mars et 6,44 en avril 2008». «Selon nos banquiers centraux : le taux d’inflation de 3,5 %, en moyenne annuelle, pour 2007 est en phase avec l’objectif ultime de la politique monétaire, exprimé en termes de stabilité à moyen terme des prix autour d’un taux d’inflation de 3%». Comme un malheur ne vient jamais seul, la dépêche de l’APS reprenant l’entretien accordé par le président de la République au quotidien chinois Renmin Ribao ( Quotidien du peuple), prête au chef de l’Etat le propos soutenant «une croissance économique moyenne, hors hydrocarbures, de l’ordre de 5% depuis 2000», ainsi que d’autres états statistiques lénifiants. «En moyenne sur la période 2000-2007, le taux d’inflation s’est positionné à 2,46% dans un contexte d’expansion de la dépense publique d’investissement, de surliquidité de l’économie et d’un marché mondiale marqué, récemment, par le renchérissement des produits alimentaires de large consommation». Il est également question de retour à «une croissance durable (qui) se traduit par une amélioration conséquente de la situation de l’emploi et d’une réduction du chômage dont le taux représentait 11,8% de la population active en 2007. «Enfin, il est possible de percevoir la réalité algérienne sous l’angle de la progression du produit intérieur brut par habitant, qui a plus que doublé en moins d’une décennie, passant de 1 600 dollars en 1999 à près de 4 000 dollars en 2007». Pour ces mêmes agrégats, le dernier rapport national sur le développement humain, élaboré par le Cnes, et validé par le PNUD sur forte insistance des autorités algériennes soucieuses d’améliorer leur ancien mauvais positionnement, donne d’autres agrégats. Le PIB par tête d’habitant passe de 1623,3 dollars en 1999 à 3478,4 dollars en 2006, pour des raisons totalement étrangères aux compétences des uns et des autres et dans des conjonctures pétrolières fondamentalement différentes, alors que le taux de chômage masculin passe de 26,66 % en 1999 à 11,81 % en 2006 (il reste à corriger par modulation avec celui des femmes qui est de 14,46 %). Ces discordances statistiques rendent compte de l’opacité qui entoure l’activité économique et des zones noires, maffieuses, qui l’entachent. En Russie post-bolchévique, la complaisance, voire la complicité, de la mafia avec les hommes politiques et l’Eglise orthodoxe a contribué à banaliser le problème qu’elle pose à l’économie, à la société et à la démocratie. Proche du pouvoir, elle eut accès à des informations importantes — les vraies — sur la situation économique et sut investir au mieux dans les entreprises et les secteurs les plus performants : principalement dans les services (transports et commerce de consommation) et dans la banque, ses deux sources de revenus. Chez nous, l’écueil des banques ayant été évité in extremis, elle évolue à sa guise partout ailleurs. Nous sommes dans une situation où des opérateurs économiques passent du zoo de l’économie administrée à la jungle de celle du bazar, dans un avion sans pilote,
ni tableau de bord. Comme pour tout ce que nous consommons par ailleurs, nous sommes là aussi dépendants de l’extérieur : une économie extravertie produit des statistiques importées et l’on se remettra, là aussi, aux données annuellement établies par le Fonds monétaire international dans le cadre des consultations au titre de l’article IV. La récente nomination de M. Boukrami au poste de commissaire général en charge de la planification porte l’espoir d’introduire un peu de cohérence dans tout cela, mais la plus belle femme au monde ne peut donner que ce qu’elle a et une hirondelle ne fait pas le printemps.
A. B.


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