Édition du
28 July 2017

Jeunesse algérienne : revendication ou destruction !

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par Yazid Haddar
«Ce ne sont pas les événements qui perturbent l’homme, mais sa façon de les interpréter.» Epictète

On enregistre actuellement une augmentation de violence dans notre société; la presse nous rapporte au quotidien des actes violents: vols, drogue, agressions, viols, kidnappings, etc. Pourquoi tant de violence ? Est-il un phénomène spécifique aux Algériens ?

En outre, nous assistons ces derniers mois à une autre forme de violence, à une multiplication d’émeutes dans certaines villes algériennes: à la moindre revendication, les jeunes sortent dans les rues pour exprimer leurs mécontentements. Souvent, ces manifestations sont suivies d’actes de violence et de destruction inouïs, qui nous rappellent les événements d’octobre 1988, mais aussi les événements du 8 novembre 2005 qui se sont déroulés dans les banlieues françaises. Devant cette escalade de destructions, certains analystes, comme nos gouverneurs, parlent du manque d’encadrement associatif, d’irrationalités collectives et de contagion. Certains expliquent cette violence par l’étouffement social.

Au début du XXe siècle, Gustave Le Bon fut le premier à comparer la propagation des troubles sociaux à une infection microbienne (Cf. La psychologie des Foules de Gustave Le Bon). Cela est-il vrai ? Oui ! Dans quelles conditions les groupes deviennent-ils violents ? On constate souvent que les facteurs latents de la violence sont: la dévalorisation (chômage, stigmatisation et discrimination), l’incohérence des statuts (diplômé sous-employé), la justification morale de la violence (doctrinale, religieuse, …), des normes sociales délinquantes et violentes, des faiblesses au niveau des compétences verbales et de l’insertion sociale. Les interactions sociales au sein du groupe augmente l’effet de masse en désinhibant la violence par une désindividualisation (anonymat et impunité), avant le passage à l’acte.

En criminologie contemporaine, on propose généralement trois grandes explications sociales de la délinquance: l’absence de contrôle, l’imitation et l’apprentissage social des conduites délinquantes et la frustration. L’absence de contrôle est à l’origine de la criminalité. Ceci dit, il existe plusieurs formes de contrôle: le contrôle direct, le contrôle interpersonnel et le contrôle interne. Pour comprendre le contrôle direct, il suffit de poser la question suivante: pourquoi ne sommes-nous pas des êtres violents ? En effet, le contrôle direct correspond à un jeu de surveillance, de contraintes physiques et de sanction. On observe par exemple que la quantité de dégradations et de violences observées dans les lieux publics urbains est liée à l’importance du contrôle formel ou informel qui y est effectivement exercé, qu’il s’agisse de dégradations dans les espaces publics ou scolaires. Ce contrôle direct peut s’appliquer dans d’autres contextes, au sein de la famille par exemple, où l’on constate que la délinquance des adolescents est inversement proportionnelle à la surveillance parentale.

Ce contrôle direct parental permet de comprendre en partie pourquoi les aînés, les personnes de sexe féminin ou encore celles issues de fratries peu nombreuses, sont moins enclins à la délinquance que les autres. Ceci montre l’importance du contrôle de la famille qui peut jouer un rôle régulateur de l’agressivité des adolescents, par le biais de la communication. Mais comme nous le constatons souvent dans notre société, la communication entre les générations se réduit souvent à des ordres et à la moralité. Rien n’est fait pour communiquer et débattre des vrais problèmes au sein de la famille, de l’administration, etc. sans oublier l’ampleur du conservatisme traditionnel. Cependant, le relâchement du contrôle direct crée des opportunités déviantes que certains s’empressent de saisir. (L’exemple de pillages à La Nouvelle-Orléans aux USA et à Bagdad en Irak).

Quant au contrôle interpersonnel, c’est une autre forme de contrôle qui influence durablement les êtres humains. Une étude réalisée en France auprès de milliers d’adolescents scolarisés indique que la délinquance diminue quand l’attachement aux parents, aux enseignants, aux autorités telles que la police, augmente. Ce qui nous laisse penser que les principaux régulateurs des comportements sociaux proviennent d’autres êtres sociaux et institutions. Une importante synthèse réalisée par Lawrence Sherman de l’Université de Pennsylvanie a montré que le taux de récidives de conjoints ou de maris violents est plus faible lorsqu’ils sont arrêtés immédiatement après les faits que lorsqu’ils sont simplement réprimandés par les forces de l’ordre, mais ce uniquement s’ils ont un attachement social significatif tel que la profession ou le lien conjugal. Dans le cas contraire, la sanction augmente les risques de récidives. Autrement dit, le succès d’une politique répressive dépend de la bonne insertion des citoyens dans un tissu social. Or, en Algérie, on peut se poser deux questions fondamentales: la société s’adapte-t-elle à l’évolution des valeurs des jeunes ? Ou sont-ce les jeunes qui s’adaptent aux valeurs de la société ?

La pesanteur de la culture traditionnelle rend parfois l’adaptation des jeunes aux valeurs existantes dans la société difficile. Car la société algérienne s’enferme de plus en plus dans des valeurs qui sont parfois dépassées. D’une part, les jeunes ont cette opportunité de voir ce qui se passe ailleurs, via les médias et l’internet et d’autres part, ni la famille, ni les gouvernements (particulièrement le système éducatif) n’ont préparé un espace pour que ces nouvelles valeurs qui émergent soient acceptées en les exerçant. Prenons la sexualité comme exemple: les jeunes se marient de plus en plus tard (Cf. 33,5 ans pour les hommes et 29,9 ans pour les femmes, selon le dernier rapport du CNES, 2008). Cependant, nous savons tous que hors mariage, les rapports sexuels sont dits illégitimes, ce qui a pour effet de créer un déséquilibre au niveau personnel dans les deux formes de contrôle: contrôle interpersonnel (qui réduit la liberté d’intégrer les valeurs sociales, mais aussi augmente les frustrations et une forme de violence, que les psychanalystes nomment pulsion violente) et contrôle interne (ou moral). Ce dernier correspond aux normes morales intériorisées par l’individu, et s’exprime par exemple à travers le jugement de gravité porté sur tel ou tel comportement. Des adolescents qui jugent sans gravité telle conduite délinquante en ont plus fréquemment été auteurs dans le passé. Ce jugement de gravité n’est pas statique. Au niveau individuel, il existe de nombreux tours de passe-passe mentaux pour neutraliser les injonctions morales: dévaloriser la victime éventuelle, minimiser la gravité de l’acte ou mettre en avant sa nécessité absolue, et d’autres.

Ceci dit, dans notre société, la culture violente est parfois traditionnelle (comme le «nif», qui pousse certaines personnes, parfois dans l’excès, à sauvegarder leur dignité et leur honneur, mais en s’exprimant avec une violence injustifiée et désuète). Cette violence est légitimée dans la société, soit pour sauver l’honneur de la famille ou par l’esprit revanchard. Une étude menée par Dane Archer, de l’Université de Santa Cruz, a analysé les données statistiques fournies par 110 pays entre 1900 et 1970. Elle a constaté que dans les pays qui ont été en guerre, l’augmentation des homicides résulte d’une légitimation de la violence inhérente aux conflits.

L’école algérienne n’a su inculquer ni l’esprit de tolérance et d’ouverture à l’autre ni l’esprit critique. Je tiens à préciser qu’il s’agit ici d’esprit critique et non pas d’esprit de critiquer. La différence est importante, car j’ai constaté souvent que, dans notre société, on rencontre des personnes dotées d’un esprit de critiquer, c’est-à-dire qu’elles critiquent pour le plaisir sans recours à la raison au lieu d’apporter une critique constructive. C’est une forme d’annihilation de tout ce qui existe ou qui est produit par l’autre, comme si l’autre était un ennemi potentiel dans sa structure cognitive, de pensée. De ce fait, celui qui a recours à cette forme de critique porte un jugement dysfonctionnel. Cette forme de critique est malheureusement omniprésente dans les différents milieux socioculturels.

Cependant, l’esprit critique, c’est la capacité à argumenter en comparant la validité des différents choix éthiques et intellectuels possibles sur le sujet donné. L’objectif de l’esprit critique est d’apprendre à critiquer pour faire avancer les problématiques et la société, mais aussi d’avoir un esprit modéré en acceptant la critique de l’autre. Ainsi Kant a lancé l’idée de «la pensée élargie»(1) qui est, selon lui, le contraire de l’esprit borné. C’est la pensée qui parvient à s’arracher à sa situation particulière d’origine pour s’élever jusqu’à la compréhension d’autrui.

Il appartient à la famille de jouer son rôle pleinement pour inculquer les valeurs fondamentales telles que le respect, la tolérance et l’acceptation de l’opinion différente. Ces valeurs doivent être appliquées au sein de la famille. Les parents doivent montrer l’exemple aux enfants. L’autorité n’est pas l’exercice de la force, mais elle consiste en la communication, l’écoute, l’initiation à l’esprit critique et l’acceptation de l’opinion différente. Pour exercer l’autorité, il faut d’abord se respecter soi-même et donner l’exemple avant d’exiger des enfants qu’ils nous respectent.

Ceci dit, la tolérance ne doit pas rester qu’une idée énoncée dans les textes. Elle n’a de légitimité pleine et durable que si elle s’applique réellement aux individus. La tolérance n’a de vertu que si elle ouvre à l’autre. Elle est faible si elle consiste à mettre en pratique la négation de l’autre.(2)

A suivre


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