Édition du
28 March 2017

RÉPONSE DE ADDI LAHOUARI À MOHAMED CHAFIK MESBAH

Le Soir d’Algérie
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Devoir de mémoire et impératifs scientifiques

Répondant à un de mes articles précédemment publié par Le Soir d’Algérie(20 juillet 2008), Chafik Mesbah se réclame de l’autorité de Max Weber, sociologue allemand (né en 1864, mort en 1920), pour me rappeler que l’homme de science doit s’en tenir à ce que le fondateur de la sociologie politique moderne appelle la «neutralité axiologique». Je me réjouis de cette référence et de l’ouverture sur la pensée scientifique moderne, à condition de ne pas faire un usage partiel et partial des pères fondateurs de la sociologie. Il faut aller avec eux au fond de leurs problématiques pour analyser la réalité sociale. C’est ce que je vais faire en guise de réponse à Chafik Mesbah, en utilisant la grille conceptuelle de Max Weber pour esquisser une réflexion sur les contradictions du régime algérien. Auparavant, je rappellerais le lien entre l’absence de débat scientifique et le refus d’un pouvoir universitaire, avant de souligner l’héritage de la guerre de Libération dans la genèse du régime, pour ensuite introduire la problématique de Max Weber à la réalité sociopolitique algérienne, et conclure par une réflexion sur l’acteur et le système.

Le refus du pouvoir universitaire
Il faut reconnaître à Chafik Mesbah le mérite de vouloir animer un débat sur le mouvement national et la place de l’armée dans la construction de l’Etat après l’Indépendance. Il occupe un espace dans les médias pour montrer que les universitaires ne remplissent pas leur mission, celle d’animer des débats scientifiques au bénéfice du public. Il cherche à jouer le rôle de l’intellectuel organique en produisant un discours idéologique sur le passé, en racontant des narrations épiques, essayant de mettre l’histoire au service du régime pour combler son déficit de légitimité. Certaines parties de son discours sont incontestables : le mouvement national était animé par des militants sincères, dont certains sont des héros. Sur ce point, personne ne le contredira. La Nation doit à ses héros la reconnaissance qui leur est due, et il faut surtout enregistrer leurs témoignages pour préserver la mémoire pour les générations futures. Mais là où sa démarche est contestable, c’est qu’il réduit l’histoire aux intentions généreuses des acteurs, défilant comme une galerie de portraits psychologiques, l’un plus émouvant que l’autre. Il oublie que les acteurs sont des consciences avec des passions, des stratégies, des perspectives et des intérêts symboliques. Si on fait des acteurs de l’histoire des saints, les générations futures n’auront pas une connaissance réaliste du passé, réduit à une épopée glorieuse combattant le mal au profit du bien. Les témoignages qu’il recueille et les portraits psychologiques qu’il dresse, pour importants qu’ils soient, ne sont que des matériaux à mettre en ordre pour les relier à une problématique théorique qui interroge le réel. Les sciences sociales n’observent pas le réel, elles le reconstituent théoriquement avec des concepts appropriés. C’est ce que les étudiants de sociologie apprennent en première année, en utilisant notamment le livre de Pierre Bourdieu Le métier de sociologue. Mais en dehors de la méthodologie, cet aspect soulève les problèmes de l’écriture de l’histoire : qui l’écrit, pour qui et pour en faire quoi ? L’histoire est une science sociale et, à ce titre, elle ne s’élaborera que si arrive à maturité la conscience épistémique qui suppose que le fait social est susceptible d’être l’objet d’une investigation scientifique. La deuxième condition est qu’elle soit écrite par des historiens professionnels appartenant à un champ académique libre de la tutelle politico-administrative et n’obéissant qu’à des règles de la confrontation scientifique, organisée dans les universités et centres de recherche à travers des revues, des publications, des soutenances de thèses, etc. L’historien a besoin de la liberté, ce qui suppose qu’il existe un pouvoir universitaire autonome du régime politique, un champ académique émancipé de la tutelle administrative n’obéissant qu’à ses propres règles du débat scientifique. Ce n’est pas le cas chez nous aujourd’hui parce que la structure du régime, né de l’indépendance, a cherché à faire de tous les pouvoirs sociaux des appendices du pouvoir exécutif. Tout comme il n’existe pas de pouvoir économique indépendant ou de pouvoir syndical autonome, il n’existe pas un pouvoir universitaire, formé de personnalités scientifiques dont l’autorité émanerait de leurs travaux et non d’une décision administrative. On ne peut pas d’un côté refuser l’indépendance de l’université et de l’autre regretter que les universitaires ne produisent pas des travaux scientifiques sur l’histoire du pays. Dois-je rappeler que les recteurs et les doyens de faculté sont désignés par la tutelle administrative et non élus par leurs pairs ? Par conséquent, d’une manière plus générale, on ne peut pas d’un côté nier aux travailleurs les libertés syndicales et de l’autre se plaindre de la faiblesse de la productivité du travail. On ne peut d’un côté refuser l’autonomie de la justice et d’un autre dénoncer le peu de crédibilité des magistrats. Il en est de même pour le pouvoir religieux, de la presse, etc. Le régime crée le vide et il se lamente qu’il y ait du vide. Il veut que la société algérienne soit aussi productive que les sociétés modernes, mais il refuse de l’asseoir sur la séparation des pouvoirs, matrice constitutive de la modernité politique. De ce point de vue, le régime algérien présente une incohérence fondamentale entre ses discours et ses pratiques. Cette incohérence est susceptible d’être analysée scientifiquement, en recourant à l’histoire et à la sociologie politique, dont l’un des pères fondateurs est Max Weber que je sollicite pour un diagnostic du système politique algérien. Il convient auparavant de rappeler le cadre historique d’où le système politique algérien puise sa pertinence.
Le détour par l’histoire
Je commencerais par une question. Pourquoi le système politique algérien refuse d’institutionnaliser les différents pouvoirs sociaux, de reconnaître leur autonomie et de codifier par les textes leurs prérogatives et leurs rapports ? L’hypothèse que j’avance – et qui parcourt l’ensemble de mes travaux – est que le régime algérien, issu d’un mouvement de libération nationale, n’arrive pas à dépasser la problématique de la légitimité historique et à s’adapter aux demandes des générations nées après l’indépendance. Cette perspective est wéberienne dans la mesure où Weber a produit les concepts pour analyser les systèmes politiques reposant sur le charisme et la légitimité historique et ceux régulés par ce qu’il appelle «l’autorité légalerationnelle ». Weber dirait que le régime algérien est resté figé dans la problématique de la légitimité historique. C’est le syndrome du soldat japonais découvert en 1958 dans une île déserte et qui croyait que la Seconde Guerre mondiale n’était pas terminée. Les dirigeants algériens sont encore dans cet état d’esprit et voient des ennemis de la Nation partout : parmi les militants des droits de l’Homme, les adhérents de partis non contrôlés, les syndicalistes, les journalistes, les universitaires, et même des citoyens qui se posent des questions sur l’avenir de leurs enfants ou sur les dessous de l’affaire Khalifa. Cet état d’esprit hérité de la guerre de Libération est à l’œuvre chez les décideurs qui souhaitent l’unité des rangs et l’unicité de la pensée. On peut admettre que la lutte anticoloniale demandait cette discipline que Abdelahafid Boussouf avait poussée jusqu’à l’extrême. Le débat déclenché par M. Mesbah a commencé au sujet de l’appréciation que j’avais portée sur Abdelhafid Boussouf, et à ce sujet, il faut lever tout malentendu pour éviter toute querelle inutile et surtout pour ne pas froisser des nationalistes sincères qui ont été des compagnons de Boussouf. Ce dernier a été un chef national et a eu un rôle important dans la défaite du système colonial. Ceci est un fait historique que personne ne peut nier. Cependant, les appréciations émises sur lui par des chercheurs, ou des citoyens nés avant ou après l’indépendance, font partie du débat public sur un personnage public qui n’appartient plus ni à sa famille, ni à ses amis, ni à sa région. Il appartient à toute l’Algérie et n’importe qui peut avoir une opinion sur lui, à la seule condition de respecter sa mémoire et ne pas attenter à son intégrité durant la guerre de Libération. Car ce n’est pas sa personne qui est en cause, ni son attachement à la cause nationale, mais son mode opératoire dans ce qu’il a eu comme conséquences dans la construction de l’Etat après l’indépendance. Je voudrais rapporter une anecdote que m’a racontée le regretté M’Hammed Ferhat, ancien militant PPA, pour éclairer le personnage de Boussouf. En 1952 ou 1953, Si Mabrouk (c’était le nom de guerre de Boussouf) a tenu une réunion à Oran, à Mdina Jdida, avec des militants du parti pour leur dire la nécessité de passer à l’action. M’Hammed Ferhat, présent à cette réunion, lui posa la question au sujet des pieds-noirs. «Il faut qu’ils partent, dit Boussouf, parce que s’ils restent, nous serons leurs domestiques vu qu’ils ont l’argent et le niveau d’instruction ». Cette anecdote montre la lucidité de Boussouf et sa volonté farouche de mettre fin aux injustices de l’ordre colonial. Mais sa personnalité ne se réduit pas à cet aspect. Je fais l’hypothèse que le régime algérien est l’héritier de Boussouf et non de Larbi Ben Mhidi ou Abbane Ramdane. Il ne s’agit pas d’opposer les uns aux autres, mais force est de reconnaître que les hommes ont des sensibilités et des stratégies différentes. Boussouf n’a ni la bonhomie de Ben Bella, ni la vision intellectuelle de Aït Ahmed, ni l’affabilité de Larbi Ben Mhidi, ni la fougue de Ben Boulaïd. Boussouf n’avait pas d’état d’âme et pour lui, «seuls ont les mains propres ceux qui n’ont pas de mains», comme il l’a dit à une journaliste en 1962. Il avait mis sur pied le MALG ainsi qu’un service de transmissions et de renseignements qui a rendu des services appréciables à l’ALN de l’intérieur. Ce n’est pas un hasard si c’est la wilaya qu’il a dirigée qui a pris le pouvoir en 1962 ; elle s’était accaparée quelques années plus tôt de l’état-major général de l’ALN. La Wilaya V était en effet la plus outillée et la mieux préparée pour la compétition finale. Bien sûr, Chafik Mesbah aura beau jeu de dire qu’en 1962, Boussouf avait pris fait et cause pour le GPRA contre l’EMG dirigé par le colonel Boumédiene. Mais cette remarque, historiquement vraie, passe à côté de l’essentiel : Boussouf avait mis en place une structure qui l’a écarté et qui écartera plus tard Ben Bella, Chadli, Zéroual, sans parler de Boudiaf que je n’évoquerais pas pour donner des chances à cet article de paraître. En 1962, le boussoufisme avait triomphé sans Boussouf, voire contre Boussouf, et il est encore vivant incarné par ses héritiers, les fonctionnaires du DRS.
Max Weber mobilisé
Chafik Mesbah ouvre son article par une citation de Max Weber, rappelant que l’homme science doit choisir entre celle-ci et son opinion politique. Il oublie cependant que Weber était engagé politiquement dans son pays, qu’il était opposé à Guillaume II et qu’il avait participé à la négociation Traité de Versailles dans la délégation allemande en 1918. Mesbah oublie aussi que Weber est l’auteur de deux concepts, entre autres, qui marquent les débats contemporains de la culture politique, savoir l’éthique de conviction l’éthique de responsabilité. Le sociologue allemand entendait par la première la possibilité de conséquences immorales d’une action fondée sur une conviction morale. Il entendait par la seconde la possibilité d’user de moyens immoraux pour atteindre des objectifs moraux. Pour ne pas déformer sa pensée, je vais citer Weber : «Aucune éthique monde ne peut éluder le fait que pour atteindre des fins qui sont ‘bonnes’, on est obligé, dans de nombreux cas, de s’accommoder de moyens douteux ou au moins dangereux du point de vue moral, ainsi que la possibilité, voire la probabilité, de conséquences accessoirement mauvaises. Et aucune éthique au monde ne peut dire quand et dans quelle mesure la fin bonne du point vue moral ‘sanctifie’ les moyens et les conséquences accessoires moralement dangereux » (M. Weber, Le savant et le politique, La Découverte/Poche, 2003, 193). Ce débat introduit par Weber en sociologie, avec des accents kantiens, est au cœur la modernité politique et attire l’attention sur les limites morales des hommes politiques. Car lorsque les principes sacrés se figent – l’amour de la patrie, le respect pour Dieu – ils perdent leur substance humaine et morale, les hommes, croyant souvent bien faire, violent les principes moraux les plus élémentaires. Cette posture est en relation avec ce qui se passe en Algérie et pousse à se demander quel est le but de la violence du DRS ? Quel est celui de violence islamiste ? Si la finalité de l’ordre politique existant ou à venir ne repose pas sur le principe du respect de la vie humaine, cela signifierait que nous ne sommes pas des êtres humains. Nous serions des corps mus par des intérêts de survie sans conscience et sans âme. La guerre de Libération de 1954 a été menée par des hommes animés par l’éthique de conviction (établir un ordre juste) et par l’éthique de responsabilité (détruire le système colonial) et Chafik Mesbah aurait été mieux inspiré de nous expliquer si ces deux principes guident encore notre Etat. L’Algérien est-il en sécurité dans un commissariat de police ? L’Etat le reconnaît-il comme un individu qui a des droits qui proviennent de la nature ? On se trompe lourdement si l’on croit que l’Etat repose sur la force uniquement pour obtenir l’obéissance des foules. Le fondement d’un Etat est éthique et c’est de cette éthique qu’il tire la légitimité qui lui permet d’obtenir l’allégeance des citoyens. C’est la leçon de Weber qui, en homme de science, distingue les jugements de fait et les jugements de valeur. Il y a aussi d’autres concepts de Weber qui intéressent directement la problématique du politique en Algérie, notamment ceux de charisme, de patrimonialisme, d’autorité légale-rationnelle et de monopole de l’exercice de la violence légitime. Je vais commencer par le charisme qui, selon Weber, est un phénomène socio-psychologique qui permet d’être obéi sans usage de la force physique. Les systèmes politiques, dit Weber, sont intégrés soit par le charisme du leader qui a une autorité provenant de la légitimité historique ou traditionnelle, soit par l’autorité légalerationnelle exercée par une bureaucratie dans le cadre de l’Etat de droit. Le concept de charisme est crucial pour comprendre la logique des processus de construction de l’Etat. Le charisme donne aux administrés le sentiment d’être dans le cœur du leader et qu’ils sont protégés par lui. Il facilite la création d’un centre qui attire vers lui les allégeances, ce qui renforce la construction nationale. Weber souligne qu’au cours de l’histoire, le charisme «se routinise » pour déboucher finalement sur une forme ou une autre d’autorité légale-rationnelle. Ces concepts renvoient à des types-idéaux par lesquels le sociologue allemand analyse la réalité empirique qui, évidemment, n’a pas la pureté des modèles théoriques. Cette méthodologie est fort utile pour comprendre le fonctionnement du système politique algérien dont la genèse remonte au mouvement national. L’Algérie contemporaine a connu trois chefs charismatiques qui ont capté et exprimé les attentes sociales et les sentiments nationalistes de larges couches de la population : Messali Hadj, Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene. Messali Hadj avait incarné pendant trois décennies l’idéal nationaliste et a formé plusieurs générations de militants. Il avait cependant commis une erreur en sous-estimant l’ardeur révolutionnaire des militants de l’OS qui voulaient passer à l’action. Son charisme avait décliné dès lors qu’il s’était opposé à eux et, se sentant lâchés par «le père», ils sont passés à l’action sans lui, déçus par la crise entre les différents courants PPA-MTLD, déchiré entre les légalistes (les centralistes) et les légitimistes (les messalistes). Le 1er Novembre 1954 a été un choc pour de nombreux militants désespérés par l’absence de Sidi el Hadj. Krim Belkacem avait caché pendant de longs mois aux combattants de la Wilaya III que Sidi el Hadj n’était pas parie prenante de l’insurrection. La défection de Messali a été un traumatisme qui a poussé à la lutte fratricide entre le FLN et le MNA, au cours de laquelle des militants de valeur ont été assassinés par leurs frères. Les militants du MNA n’étaient pas des traîtres ; c’était des nationalistes incapables d’envisager l’indépendance de l’Algérie sans Messali Hadj qui a été, selon l’historien Mohamed Harbi, le leader le plus populaire que l’Algérie ait jamais connu. Abdallah Filali, un militant PPA malheureusement demeuré fidèle à Messali Hadj, aurait dit, avant de mourir en 1957, au jeune fidaï qui l’a exécuté : «Si tu m’avais connu, tu aurais refusé d’accepter cette mission ». Les luttes intestines au sommet du FLN durant la guerre de Libération s’expliquent en partie par le vide laissé par Messali Hadj. Les dirigeants du mouvement craignaient que l’un d’eux s’impose comme LE CHEF national, et c’est probablement ce qui a causé la perte de Abbane Ramdane, théoricien du Congrès de la Soummam. Après avoir «tué le père», les fondateurs du FLN refusaient que l’un deux occupe sa place, se réfugiant derrière le slogan vide de «direction collégiale». Etait-ce une façon non assumée de rendre hommage au père déchu et de lui rester fidèle ? J’ai été personnellement frappé, pour avoir discuté en privé avec Ben Bella et Aït Ahmed de Messali Hadj, du profond respect qu’ils ont pour lui jusqu’à aujourd’hui. J’ai le sentiment que les fondateurs du FLN le considèrent comme un père qui les a abandonnés dans l’entreprise à laquelle il les avait préparés. C’est ce qui expliquerait que le «système» refuse l’émergence d’un chef charismatique dans lequel le peuple se reconnaîtrait. Comme si pour eux Sid el Hadj est irremplaçable. La crise de l’été 1962 n’a été que le prolongement des luttes souterraines d’un mouvement sans leader incontesté. «Un seul héros, le peuple», disait-on aux candidats au leadership. C’est à ce moment que s’impose la personnalité du colonel Houari Boumediene, adjoint de Boussouf à la Wilaya V, après l’intermède de Ben Bella qu’il a utilisé et ensuite renversé. Ben Bella a aussi été un leader charismatique dans lequel les masses populaires se sont reconnues à travers son discours populiste et révolutionnaire promettant que l’Etat sera au service des plus pauvres. «Faire fondre la grai

sse des bourgeois au hammam » a été une expression qui avait fait mouche, provoquant un enthousiasme délirant dans un meeting populaire. Ben Bella, c’est aussi le président qui faisait des rondes la nuit à Alger pour recueillir les sans-abri. Il était celui qui avait fait casser les boîtes à cirer des jeunes cireurs âgés entre 6 et 14 ans qu’il avait scolarisés avec une bourse. Mais la générosité du zaïm ne suffit pas à elle seule en politique. Quarante ans après, les enfants des anciens cireurs sont des harraga et des émeutiers. C’est là que résident les limites du populisme généreux. Boumediene, l’autre leader charismatique, était en phase avec Ben Bella sur le plan idéologique, mais n’appréciait pas ses méthodes qu’il jugeait anarchiques. Boumediene était l’élève de Boussouf auquel il a succédé à la tête de la Wilaya V. Taciturne, farouchement nationaliste, il recherchait l’efficacité pour moderniser le pays (éthique de responsabilité). Il croyait qu’il suffisait d’industrialiser le pays pour que celui-ci rattrape le retard sur l’Europe. Il ne savait pas que le procès de travail industriel n’est productif que dans un environnement politique régulé par l’autorité légale-rationnelle, la division des pouvoirs et l’autonomie des pouvoirs sociaux, dont le pouvoir syndical et de la presse. Boumediene avait eu une présidence relativement incontestée parce qu’il détenait entre ses mains les deux pouvoirs réel et formel. Il était chef d’Etat, chef du gouvernement, président du Conseil de la Révolution, ministre de la Défense, chef d’état-major depuis l’élimination du colonel Tahar Zbiri et aussi, par conséquent, responsable de la Sécurité militaire qui dépendait directement de lui. Son charisme reposait sur son engagement à réaliser le programme utopique du mouvement national. Il donnait l’impression qu’il était le seul au gouvernement à se préoccuper du peuple, et quand il prononçait un discours à la télévision, les rues des villes et villages se vidaient. Après ses discours, la télévision avait l’habitude de programmer le feuilleton américain «Les incorruptibles» avec l’acteur Robert Stark dans le rôle de Elliot Neiss luttant contre la maffia. Hasard de programmation ou bien Boumediene continuait son discours sous une autre forme ? Après sa mort, le «système » ne voulait pas d’un leader charismatique parce que l’armée craignait qu’une présidence forte la marginalise dans la prise de la décision politique. C’est dans les années 1980 que le régime algérien entre dans une crise qui s’aggravera avec les émeutes d’Octobre 1988. C’était l’époque Chadli, durant laquelle la télévision servait le feuilleton «Dallas» à des téléspectateurs entassés dans des appartements exigus et sans eau. Tous rêvaient de la piscine bleue de Sue Ellen. La crise de la fin des années 1980 s’explique par le refus de l’armée des deux mécanismes d’intégration de tout système politique : le charisme du leader ou l’autorité légale-rationnelle de l’Etat de droit. L’armée ne voulait ni d’un leader charismatique, ni d’un Etat de droit car dans les deux cas elle perdrait de l’influence au profit de civils en lesquels elle n’a pas confiance et qu’elle suspecte de tiédeur nationaliste.
D’où cette structure bicéphale de l’Etat entre un pouvoir réel légitimant, dont nous ne savons pas où il est localisé, et un pouvoir formel, mandaté et détenu par le président et ses ministres qui n’ont que l’autorité que veulent bien leur laisser les militaires. Ce n’est pas porter atteinte à la dignité de la fonction que d’affirmer que le président Bouteflika n’a qu’un pouvoir symbolique. Dans le cas de figure de l’autorité légale-rationnelle, le président de la République est mandaté par l’électorat qui est source de pouvoir. Or, en Algérie, c’est l’armée qui est source de pouvoir et non l’électorat. Par conséquent, ce n’est pas une incohérence d’affirmer que le président n’a pas de pouvoir, en dehors de recevoir les lettres de créances des ambassadeurs étrangers. Le système reste marqué par les lignes de fracture du mouvement national du début des années 1950, entre d’une part les militants de l’OS légitimés par la clandestinité et la répression policière, et ceux du MTLD, accusés de mener une vie mondaine. Le pouvoir reproduit le syndrome de l’OS et est encore dans la clandestinité, refusant le passage wébérien vers la forme légale-rationnelle. C’est là que réside la cause principale de la paralysie de l’Etat et de l’inefficacité qui le caractérise. Cinquante ans après l’Indépendance, l’Algérien ne sait pas qui détient l’autorité au sommet de l’Etat. Ce sentiment que l’Etat n’existe pas provient de ce que le pouvoir est caché ; il est clandestin. C’est plus qu’un sentiment ; c’est une réalité comme l’a montré l’affaire Khalifa. Il y a trop de monde au-dessus de l’Etat et de ses lois. Il suffit qu’il y ait 1 000 personnes au-dessus de l’Etat pour que cela provoque un effet boule de neige et conduit à l’anarchie généralisée : car il y a aussi les parents, la belle-famille, les amis et leurs familles… La clandestinité du pouvoir réel explique l’anarchie dans laquelle le pays s’est installé. Ce qui est encore plus grave, c’est que ceux qui exercent le pouvoir dans la clandestinité nient avoir une autorité au-dessus des institutions. C’est pourquoi Chafik Mesbah considère mes travaux de sociologie comme n’ayant aucun fondement scientifique et ne sont qu’une opinion personnelle issue de passions et de préjugés. En Algérie, la sociologie politique fait face à des acteurs qui nient le rôle véritable qu’ils jouent dans le système, un système où le seul vrai acteur politique dit constamment «ce n’est pas moi», se cachant tantôt derrière le RND, tantôt derrière Sidi Saïd de l’UGTA ou encore l’association de Saïda Benhabylès pour avaliser des décisions qui auront été prises dans la clandestinité et présentées comme étant une exigence des forces vives de la Nation. «Kil blad tekhla adanha ouali roumi», disait mon père.
L’acteur et le système
N’obéissant ni à un chef charismatique, ni à un cadre d’autorité légale-rationnelle, le régime algérien favorise les conflits au sommet et coupe l’Etat de la population, du fait même que cet Etat devient un patrimoine. Max Weber utilise la notion de patrimonialisme pour montrer comment les monarchies européennes de la fin du Moyen-Age se sont constituées en Etats sur la base de l’autorité traditionnelle du roi qui avait tendance à confondre le royaume avec son patrimoine privé, à confondre le budget public avec sa fortune personnelle. La notion a évolué vers celle de néo-patrimonialisme dans les pays du Tiers-Monde puisque, si aucun dirigeant n’ose déclarer officiellement que le pays est à lui, tous affirment néanmoins qu’ils garderont le pouvoir jusqu’à ce qu’ils réalisent la mission que l’histoire leur a confiée ! Le pouvoir est donc privatisé, instituant un régime néopatrimonial où le principe wéberien du monopole de l’exercice de la violence légitime par l’Etat est utilisé pour pourchasser toute opposition politique qu’elle soit démocratique ou non démocratique. Pourtant, ce monopole de la violence n’a de sens que si elle est exercée par une autorité légale-rationnelle dans le cadre de l’Etat de droit. Au-delà de la divergence de fond que j’ai avec M. Mesbah, relative à la structure double du pouvoir de l’Etat, il y a aussi une différence de méthodologie. Du fait de sa proximité avec les militaires qui exercent le pouvoir réel, il a tendance à observer et à privilégier les acteurs, estimant qu’ils ne sont pas aussi méchants que le dit la vox populi. Sa démarche est psychologisante et c’est pourquoi il est exubérant sur le plan affectif. Il devrait savoir que la sociologie est autre chose que l’introspection psychologique. La sociologie politique a pour objet non pas la bonté ou la méchanceté des dirigeants, mais la dynamique des liens sociaux qui se dessine indépendamment de la volonté des individus. Elle s’intéresse au système, à sa logique et aux rapports qu’ont les acteurs au système et aux rapports qu’ont les acteurs entre eux à l’intérieur du système. Il y a une dialectique entre l’acteur et le système qui fait que l’intérêt de l’un conforte la logique de l’autre et inversement. A ce sujet, je voudrais renvoyer Chafik Mesbah aux travaux du sociologue français Michel Crozier, notamment L’acteur et le système et Le phénomène bureaucratique qui montrent des dynamiques désincarnées qui broient les hommes, y compris ceux qui sont aux commandes du système. Le grand débat dans la discipline est celui qui oppose l’Allemand Max Weber au Français Emile Durkheim, le premier donnant de l’importance au sens, à l’acteur et au relativisme méthodologique ; le second mettant en avant les lois du système, les structures devant lesquelles l’acteur semble impuissant. La notoriété de Bourdieu est qu’il a essayé de dépasser ces deux méthodologies en construisant la sociologie de l’habitus — qu’il a élaborée en travaillant sur la société algérienne — où il essaye de montrer que l’agent est autant déterminé que déterminant. Sur ce sujet, je préconise à Chafik Mesbah mon livre Sociologie et anthropologie chez Pierre Bourdieu. Le paradigme anthropologique kabyle et ses conséquences théoriques, dans lequel j’ai inclus un chapitre sur les limites idéologiques du nationalisme algérien à partir de la sociologie de l’habitus. Par conséquent, je peux concéder à Chafik Mesbah que les décideurs sont déterminés par le système et, qu’à titre personnel, ils sont gentils, humains et sont d’honnêtes pères de famille. Il doit néanmoins reconnaître avec moi que le système qu’ils reproduisent est mauvais sur le critère du bilan du régime depuis 1962 : naufrage de l’économie nationale, gaspillage des deniers publics, mauvaise gestion des ressources, corruption, hogra, harga, violence sociale, délabrement de nos rues, perte des valeurs humaines, notamment la bonté et la générosité propres à notre société traditionnelle, etc. Ce n’est donc ni Si Mabrouk ni Si Tewfik que je critique. J’analyse, loin des considérations psychologiques, des dynamiques nées de l’histoire et portées par une culture politique en rupture avec la modernité et l’Etat de droit. La population, née après l’Indépendance, exprime un besoin d’Etat et il faut convenir que l’habitus hérité de la guerre de Libération s’oppose à sa satisfaction. Dire cela n’est pas renier la guerre de Libération qui a été l’une des meilleures pages de l’histoire du pays. Dire cela, c’est se situer au-delà de l’objectif de l’Indépendance que Boussouf et ses compagnons ont réalisée. Pour aller au-delà, il faut vaincre les habitus nés de cette époque et qui sont aujourd’hui, il faut l’admettre, cristallisés dans le DRS, sans que ses fonctionnaires en soient tous forcément conscients. Il nous faut rompre avec cette funeste tendance qui fait croire à l’Algérien qu’il est plus nationaliste que son voisin. Il faut chasser la haine de la cité et humaniser les rapports d’autorité. Il faut mettre en avant l’éthique dont parle Weber et poser comme postulat que la vie humaine est la valeur suprême. C’est sur ce socle que les institutions d’un Etat de droit se bâtissent avec l’idée que la source du pouvoir n’est pas l’armée — avec tout le respect que mérite l’institution — mais l’électorat. «Il votera mal cet électorat», dirat- on. Les élections, c’est l’alternance et il s’agit de se battre pour l’alternance et faire confiance à sa société. Après tout, les Hammou Boutlélis, Ben Bella, Ben Boulaïd, Aït- Ahmed, Boussouf… sont nés de cette société à une époque où très peu d’Algériens allaient à l’école. Une transition est nécessaire pour s’orienter vers un système régulé par l’autorité légalerationnelle, une transition au cours de laquelle aucune goutte de sang, d’un civil ou d’un militaire, ne sera versée. Il faut apprendre à gérer nos divergences politiques institutionnellement, en acceptant que l’Etat ait le monopole de la violence exercé dans le cadre de la loi et que le juge condamne de manière autonome tout abus d’autorité d’un fonctionnaire zélé. Je considère cette perspective en continuité directe avec la Proclamation du 1er Novembre 1954 qui avait deux objectifs : l’Indépendance du pays, déjà réalisé au moins formellement ; le second, le progrès social et politique au profit de l’Algérien et qui reste à réaliser. Je n’ai pas répondu point par point aux remarques de Chafik Masbah, entre autres sur la question de savoir si Abdelaziz Bouteflika était membre du MALG ou non, et sur la réorganisation des services de renseignement. J’ai esquissé plutôt un cadre historico- théorique de la dynamique politique en Algérie pour lier à une problématique générale les faits qu’il rapporte, et surtout situer les enjeux pour la société et son devenir. (C’est au lecteur, spécialiste ou profane, de juger de la pertinence de mon analyse. Quand on prend la parole en public, il faut s’attendre à être jugé. Cette règle doit aussi s’appliquer à ceux qui exercent l’autorité publique. Est-ce pour se soustraire à ce jugement que le pouvoir en Algérie est caché ?). Mais je ne peux me retenir de relever un passage surprenant du texte de Chafik Mesbah et sur lequel je voudrais conclure mon texte. Mesbah s’étonne que je me focalise sur l’assassinat de Abbane Ramdane et non sur le meurtre de Larbi Ben M’hidi. Je lui ferais cependant remarquer que ce dernier était un colonel d’une armée en opération et qui a été fait prisonnier par l’ennemi qui l’a exécuté en violation des lois de la guerre. Cet acte a déshonoré l’armée coloniale et c’est à la conscience française de l’exorciser. Si le colonel Ben M’hidi avait eu la possibilité de tuer le colonel Bigeard dans un accrochage, il l’aurait fait. Ce n’est pas moi, un civil,
qui apprendra les lois de la guerre à un officier supérieur ! L’assassinat de Abbane Ramdane relève d’une autre logique. Il a été tué par ses frères de combat ! Cet assassinat reste dans notre conscience et a une valeur symbolique fondatrice du régime algérien après l’Indépendance. Il signifie que l’assassinat est «hlal» entre nous en cas de divergences politiques. Il signifie que la compétition politique entre nous doit trouver nécessairement sa solution dans l’assassinat. C’est ce que je récuse, et comme le dit la sagesse populaire de chez nous «Daïm Allah».
Lahouari Addi
Professeur des Universités,
IEP de Lyon

Bibliographie
– L. Addi, L’impasse du populisme, ENAL, Alger, 1991
– L. Addi, L’Algérie et la démocratie. Pouvoir et crise du politique dans l’Algérie contemporaine, La Découverte, 1995
– L. Addi, Sociologie et anthropologie chez Pierre Bourdieu. Le paradigme anthropologique kabyle et ses conséquences théoriques, La Découverte, 2002
– P. Bourdieu, C. Passeron, J.P. Chambederon, Le métier de sociologue, Mouton, 1970
– M. Crozier, Le phénomène bureaucratique, Ed. du Seuil, 1982
– M. Crozier, E., Friedberg, L’acteur et le système, Ed. du Seuil, 1977
– E. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, PUF, 1978
– M. Harbi, Le FLN. Mirage et réalité, éd. Jeune Afrique, 1980
– M. Harbi, G. Meynier, L e FLN. Documents et Histoire, Fayard, 2004
– G. Meynier, L’histoire intérieure du FLN. 1954-1962, Fayard, 2002
– M. Weber, Economie et société, Presses Pocket, 1995
– M. Weber, Essais sur la théorie de la science, Presses Pocket, 1992
– Max Weber, Le savant et le politique, La Découverte /Poche, 2003.


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