Édition du
27 July 2017

Ils ont appris aux Algériens à détester leur pays


Saâd Lounès

La déconstruction de l’identité algérienne vient de trouver son explication historique et ses véritables concepteurs. La déliquescence de l’Etat, l’immobilisme politique, la désintégration sociale, la déculturation chronique, la tentation de l’exil et de la harga, la haine de son propre pays ne sont pas le fruit d’une malédiction ni d’une tare collective.

C’est le résultat d’un double processus prémédité, une conjugaison de deux forces qui ont remplacé le pouvoir colonial dès la fin de la guerre de libération en 1962… et qui gouvernent encore en 2008.

D’une part, Abdelhafidh Boussouf avait prémédité la création d’une «Armée de l’ombre» dont la première promotion Larbi Ben M’Hidi formée à Oujda était composée exclusivement de «recrues marocaines» (1). Ils se disent «Algériens de longue date», mais ils sont nés et ont vécu au Maroc. Leur histoire n’a jamais été écrite et on ne sait toujours rien de leur parcours personnel, familial et militant, 50 ans après leur entrée dans les rangs du MALG et de l’ALN. Ils n’ont «découvert» le sol algérien qu’après l’indépendance. Par simplification sémantique et en vertu du «droit universel du sol», nous les nommerons sans nuance les «Marocains de la SM». Ils étaient si nombreux que, selon un témoignage du journaliste Paul Balta, «Houari Boumediene, qui était guidé par un souci permanent de préserver l’unité nationale, avait interdit que les notices biographiques officielles des responsables comportent leur lieu de naissance.»

D’autre part, le général De Gaulle, revenu au pouvoir en 1958 à la faveur du putsh d’Alger, avait prémédité, à la façon d’un grand stratège militaire, l’indépendance qu’il voulait négocier par «la paix des braves». «Nous avons laissé 140.000 harkis infiltrés dans les rangs de l’ALN», selon ses propos rapportés par son fils dans son livre «Mon père De Gaulle». Ceux qu’on nomme les DAF «déserteurs de l’armée française», ont rejoint les rangs de l’ALN vers la fin de la guerre, essentiellement dans l’armée des frontières, avec des grades subalternes, mais formeront plus tard le «clan des généraux».

La déconstruction du FLN par Boumediene

C’est la conjugaison de ces deux «forces frontalières», l’une occulte, l’autre organisée, formée et disciplinée en uniformes placées sous l’autorité de l’Etat Major Général (EMG) et du «clan d’Oujda» dirigés par le colonel Houari Boumediene, qui a achevé la dislocation de la direction historique du FLN, entamée par les colons et… par Boussouf avec l’assassinat de Abane Ramdane.

Le FLN créé en 1954 était le fruit d’un long combat contre la «nuit coloniale», porté par plusieurs générations depuis 1830 et le soulèvement de l’Emir Abdelkader. L’Etoile Nord-Africaine de Messali Hadj, PPA, MTLD, UDMA,… ont formé le mouvement et la conscience politique nationale qui ont abouti au 1er Novembre 1954. Tous les leaders de la Révolution Algérienne ont été ensuite laminés par la machine de guerre coloniale… et achevés par la machine de guerre de l’armée des frontières et de la sécurité militaire. Les héros de la Révolution ont été victimes de la devise : «Dieu ! Préservez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge.»

Les «fellagas authentiques» des maquis algériens avaient pourtant mis à genoux la France coloniale au point de désintégrer son régime politique. Après avoir liquidé les indépendances indochinoise, marocaine et tunisienne, la IVe République s’apprêtait à en terminer avec la guerre d’Algérie. Une répression féroce, dirigée par le général Massu, s’est abattue sur les chefs du FLN. Mais le coup d’Etat du 13 mai 1958 provoque le renversement du régime, le retour au pouvoir du général De Gaulle et l’adoption d’une nouvelle Constitution le 28 septembre 1958, qui consacre l’avènement de la Ve République.

Sans sa légitimité historique, militaire et populaire, De Gaulle lui-même et son régime ont failli être renversé par le putsch d’avril 1961 du «quarteron des généraux» dirigé par le Général Raoul Salan qui devint chef de l’OAS, avant d’être arrêté, condamné à perpétuité, puis gracié en 1968.

Le processus de construction politique national d’un Etat démocratique porté par Ferhat Abbès, Benyoucef BenKhedda, Mohamed Boudiaf, Hocine Ait-Ahmed, Mohamed Khider, Krim Belkacem, etc. a été brutalement stoppé par la «dictature militaire» de Boumediene qui s’est appuyé sur les «Marocains de la SM» et les DAF pour asseoir son pouvoir personnel et autoritaire sur l’embryon d’Etat algérien. Il n’a laissé que deux choix aux vrais maquisards et militants de la première heure : «se soumettre ou se démettre». C’est ce qui explique que beaucoup sont rentrés dans le rang, alors que d’autres se sont exilés ou ont été emprisonnés ou exécutés. Pour éluder les questionnements de la population sur cette terrible répression qui s’abattait sur les dirigeants de la Révolution, l’intox des «Marocains de la SM» avait diffué la rumeur que ces gens là avaient volé le «trésor de guerre du FLN» sans autre explication.

Boumediene avait réussi à concentrer entre ses mains tous les pouvoirs et légiférait par ordonnance. Il était président du Conseil de la Révolution, chef de l’Etat, chef du gouvernement, ministre de la Défense, chef d’état-major et chef de la Sécurité militaire. Il était en outre partisan de l’organisation monopolistique du parti-Etat, de l’idéologie socialiste importée, et d’une mégalomanie du genre «le peuple c’est moi». L’enfance paysanne de Boumediène a profondément influencé son mode de gouvernance. Il avait une «conception très paysanne» de l’appropriation des responsabilités, comme si c’étaient des parcelles de terre, d’où cette absence totale de séparation des pouvoirs qu’il a instaurée, et que les Algériens subissent encore aujourd’hui. Il était plongé dans une mystique de volontarisme et de déterminisme politique telle qu’il interdisait même à l’Histoire de contredire ses choix qu’il décrétait «irréversibles» comme le socialisme ou la révolution agraire. Il «cassait les marches arrières» comme disent les Oranais.

Marqué par les massacres du 8 mai 1945, alors qu’il était un adolescent de 13 ans, il découvrit la dure réalité coloniale qu’il combattra toute sa vie. Il communiquera cette farouche combativité à toute une génération d’adolescents dont il deviendra l’idole et le modèle.

Durant le règne du «géant» Boumediene, on ne pouvait s’intéresser à l’itinéraire des «fourmis» qui l’entouraient, et dont on ne soupçonnait même pas l’existence, notamment les «Marocains de la SM» et les DAF, dont l’identité réelle était totalement inconnue du peuple non initié à la réalité du pouvoir. C’est ainsi que s’est construit ce fameux mythe de la SM, que les Algériens nommaient ironiquement «sport et musique» et qu’on a fini par voir «caché derrière chaque Algérien». Par ailleurs, tous les Algériens qui faisaient leur service national durant deux ans étaient durement «dressés à l’obéissance» par les DAF et à avoir peur de l’armée, ce qui les marquera à vie. De nombreux jeunes, citadins et ruraux, en ont gardé un profond traumatisme.

En lui succédant après sa mort en 1978, Chadli Bendjedid tenta de «déboumediéniser» le pouvoir en restructurant les services secrets et en se débarrassant des «Marocains de la SM». Il écarta Bouteflika, Merbah, Zerhouni, Tounsi, etc. Il radia aussi de nombreux DAF des rangs de l’ANP. Mais depuis sa destitution en janvier 92, les deux clans sont revenus en force et ont porté le Marocain Bouteflika au pouvoir en 1999, après une première tentative avortée en 1994.

Les désastres diplomatiques de Bouteflika

Tout a déjà été dit dans le livre «Bouteflika, une imposture algérienne» écrit par le journaliste Mohamed Benchicou (2). Il y décrit «le faux civil, le faux maquisard, le faux diplomate, le faux opposant». Mais Benchicou a été dupé par ses informateurs qui ne lui ont pas tout dit sur l’imposture généralisée de tous les Marocains introduits dans tous les rouages de l’Etat. Il a vu subitement s’abattre sur lui les foudres des Marocains Zerhouni, Ould Kablia, Tounsi, etc. et de leur servile agent Ouyahia, qui l’ont jeté en prison pour deux ans et dépossédé de son journal et de ses biens. Même les DAF janviéristes, qu’il a ardemment soutenu, n’ont pas levé le petit doigt pour le sauver, scellés qu’ils sont par le pacte de silence et de complicité qu’ils ont signé avec les Marocains du MALG.

Comme l’a si bien dit le diplomate Lakhdar Brahimi, «C’est la Révolution algérienne qui a porté les diplomates algériens, ce ne sont pas les diplomates algériens qui ont porté la Révolution algérienne». Bouteflika, qui a construit son mythe sur les succès diplomatiques de Boumediene et de la Révolution algérienne, vient encore de prouver sa totale imposture historique. Il a refusé de recevoir l’envoyé spécial des putschistes mauritaniens et l’a fait savoir. C’est une première dans les annales des relations avec nos voisins que l’Algérie ne va pas tarder à payer par un rapprochement maroco-mauritanien. Avant cela, il donna une image désastreuse de la diplomatie algérienne quand il laissa Sarkozy s’improviser en porte-parole pour annoncer sa participation au sommet de l’UPM.

Depuis son installation à la tête de l’Etat, en avril 1999, l’Algérie n’a pas cessé de collectionner les échecs diplomatiques. En total déphasage avec la réalité du monde d’aujourd’hui, Bouteflika, ses « hommes d’Etat », ses conseillers et ambassadeurs « chevronnés », septuagénaires et octogénaires commettent des erreurs, des catastrophes, des désastres.

Manque de réalisme, improvisation, valse-hésitation, navigation à vue, attentisme,… Sur tous les dossiers stratégiques qu’il devait gérer, l’Oujdi Bouteflika, «ses ministres et ses diplomates marocains» ont eu tout faux et porté un très grave préjudice à la crédibilité de l’Algérie sur la scène internationale. OMC, UPM, Accord d’Association avec l’UE, Politique Européenne de Voisinage, Sahara Occidental, Médiation avec la Rébellion Touarègue, Traité d’Amitié et Repentance avec la France, Ligue Arabe, NEPAD, etc. sont autant d’échecs consommés. Avec une diplomatie à la dérive qui a perdu toute capacité d’initiative, d’action et de leadership qu’elle avait jadis, notre pays a plongé dans l’isolement et l’anonymat qui caractérisent un petit pays sans envergure, ni ambitions. Les puissances ne se rappellent de l’Algérie que pour son gaz.

La corruption institutionnelle et insurrectionnelle

Le colonel Ahmed Bencherif, ex-commandant de la Gendarmerie sous Boumediene avait dit : «La première corruption est venue de ceux qui ont monnayé leur attestation de moudjahid et des 10.000 Algériens qui travaillaient dans l’administration marocaine et qui étaient rentrés au pays en 1962.» On les appelait au Maroc «2ème franciss», français de deuxième collège, ou «Wasti», interprètes et intermédiaires entre les indigènes marocains et l’armée française. Leur retour et leur insertion ont été favorisés et encouragés par les Marocains de la SM.

Il serait très opportun de relire le procès de l’affaire Khalifa avec cette nouvelle révélation des Marocains du MALG et de la SM. Le père de Rafic, Laroussi Khalifa était l’adjoint de Boussouf et le directeur du 1er stage des «recrues marocaines» du MALG. Devenus dirigeants du pays, ils ont manifesté leur reconnaissance à son fils, en l’aidant à monter son groupe et à dilapider les deniers publics tout en se servant au passage. On peut affirmer aujourd’hui que Bouteflika était le réel «parrain ordonnateur» de cette «gabegie nationale» du groupe Khalifa qui a commencé en 1999, et dont son propre frère Abdelghani était l’avocat.

Cette nouvelle mystification de l’affaire Khalifa n’est que l’aboutissement scandaleux des réseaux de cooptation et de corruption institutionnelle que les «Marocains du MALG» ont instauré depuis l’indépendance. Ils se sont accaparés des nominations de tout ce qu’on appelle les «postes à mangeoire», en écartant les indésirables par leurs fameuses «enquêtes d’habilitation».

Les «familles du pouvoir» se sont réservées les postes diplomatiques auxquels les Algériens de l’intérieur ne pouvaient avoir accès qu’au prix d’une recherche éperdue de pistons et de recommandations, jusqu’à en perdre leur dignité et leur décence. Tous les concours d’accès n’étaient que des mascarades pour cacher les réels critères de sélection claniques.

Il en est de même pour les entreprises qui offraient des perspectives de voyages ou de nominations à l’étranger (Sonatrach, Air Algérie, CNAN, APS, etc.). L’accès à l’encadrement dans ces sociétés était quasiment interdit aux fils du peuple. Même le sport n’a pas échappé à leur gourmandise. Plusieurs «Marocains du MALG» se sont retrouvés présidents de fédérations sportives et de clubs… simplement pour voyager à l’œil. D’autres se sont carrément créés des «tirelires personnelles», qui servaient accessoirement d’officines de la SM, comme l’ex-adjoint de Boussouf, Lakhdar Bentobbal qui présida l’Union Arabe du Fer et de l’Acier à Cheraga, que dirigeait un certain Mohamed Laid Lachgar.

On se rappelle tous de ces étudiants en fin de cycle, qui se questionnaient les uns les autres sur leurs connaissances mutuelles et les possibilités d’intervention pour obtenir des bourses à l’étranger ou intégrer tel ou tel secteur d’activité juteux. Le mérite et l’intelligence étaient secondaires, il fallait être introduit et coopté systématiquement.

Quitter le pays pour étudier ou travailler «à l’étranger» était devenu un sport national, une compétition ouverte à tous les reniements nationaux, régionaux et toutes les dérives familiales et personnelles.

C’est de cette haine cumulée des réseaux de corruption et de cooptation que sont nés la corruption insurrectionnelle et les secteurs informels tacitement admis par les citoyens exclus des bienfaits de la cooptation, et qui sont devenus aujourd’hui ingérables par l’administration et la justice. (3)

Le déracinement des cadres algériens

Les «Algériens du Maroc», 2ème franciss, qui ont découvert l’Algérie après l’indépendance pour s’accaparer des pouvoirs sécuritaire, militaire, administratif et judiciaire, ont vécu le syndrome des «déracinés». Ils ont donc fait du déracinement des cadres algériens un «principe de gouvernance» et ont «trouvé normal» de leur imposer des affectations systématiques, contre leur gré, hors de leurs wilayas et leurs régions d’origine. Ils ont camouflé et justifié ce déracinement «au nom de l’unité nationale».

C’est ainsi que des directeurs de la culture, du tourisme, de la jeunesse, des domaines, de l’habitat, du social, etc. se sont retrouvés affectés d’office, avec leurs familles, dans des wilayas et des régions dont ils ne connaissaient rien. Ni la langue dans les zones berbérophones, ni les traditions, coutumes, histoires, géographie, territoires, tribus, familles, etc. Ils n’ont donc jamais pu gérer correctement des problèmes et des citoyens dont ils ne comprenaient rien. Le temps qu’ils apprennent quelques bribes superficielles de la culture locale, ils sont déjà affectés ailleurs, et le cycle s’est reproduit indéfiniment depuis l’indépendance. Le déracinement des cadres de l’administration a été érigé en principe national d’autodestruction des tissus économiques, sociaux, culturels, touristiques, sportifs, etc. En outre, ils se sont arrangés pour «faire venir leurs cousins et leurs copains» et leur offrir des postes subalternes ou des terrains, locaux, avantages, etc. Des commerçants, agents, plantons et chauffeurs se sont retrouvés travaillant en «j’menfoutistes» à des centaines ou des milliers de kilomètres de chez eux. Ils n’avaient aucun état d’âme dans leurs actes puisque personne ne les connaissait, ni ne savait même d’où ils venaient pour certains. Les fonctionnaires des collectivités locales «déracinés» se sont blindés dans une «soumission» à leur hiérarchie en se moquant sans scrupules de ce que pouvaient penser d’eux des citoyens qui leur étaient «étrangers» et à qui ils n’avaient aucun compte à rendre. Rares sont ceux qui se sont intégrés et installés dans le tissu local.

On constate aussi cette dérive dans les corps constitués. De jeunes soldats, gendarmes, policiers «gaspillent» plusieurs années de leur jeunesse loin de leurs familles. Certains d’entre eux ont passé des journées entières à tenir des barrages fixes se sentant imprégnés «d’une totale inutilité» isolé d’une population qui ne les connaît pas.

Par exemple, dans le Grand Sud, aucune brigade ne se risque à se déplacer sans les indispensables «guides touarègues». La dernière affaire des otages d’Illizi a démontré l’impuissance de toute une armée à se mouvoir sans les pisteurs touarègues. Et on ne peut s’empêcher de se poser la question : Depuis 1962, pourquoi n’y a-t-il aucun officier touarègue dans aucun corps constitué ?

C’est de ce déracinement administratif, social et culturel du personnel qualifié, des démembrements locaux de l’Etat que sont nés les travers de la société algérienne que décrivent les journalistes depuis plusieurs années sans jamais oser en citer nommément les causes réelles et les responsables, astreints à une censure aliénante.

Le coup de gueule d’Abdou B. sur la déconstruction culturelle algérienne est significatif et accablant :

«Le pays s’est trouvé déguisé d’oripeaux afghans, pakistanais, wahabites, soudanais, iraniens, tous n’ayant aucune filiation avec les traditions millénaires, les costumes, les musiques, la fête, l’altérité féconde, les cuisines, les boissons soft ou hard qui font la richesse, la séduction, l’histoire et l’attrait qu’exerce depuis des milliers d’années la Méditerranée. Des gouvernances sages, intelligentes, tournées vers l’avenir, immergées dans leur propre histoire, respectueuses des femmes et des hommes, qui ont fait que la Méditerranée n’est à nulle autre pareille, ont œuvré pour que leur pays méditerranéen le reste. Ces pays ont intégré, sans rien renier de leur originalité, de leur génie, de leurs apports à la civilisation mondiale, les empires, les colonialismes, les invasions et les apports dans tous les domaines de leurs envahisseurs, colonisateurs, pour les ingérer, les digérer, les «nationaliser» et s’épanouir aux yeux du monde. Les diverses religions, les rites et rituels, les danses, les costumes, les arts culinaires et sportifs, les fêtes de la plus petite, locale à celle d’envergure nationale, les grands pays méditerranéens les ont parfaitement adoptés, adaptés et surtout fructifiés. Prenons la langue française, les ruines romaines, l’arrivée des Arabes avec l’Islam, la colonisation «soft» turque, les «courses», les pirates et les corsaires, l’amazighité dans toutes ses déclinaisons, de tout cela, qu’ont fait les premiers décideurs nationaux. De 1962 jusqu’à l’été 2008, qu’ont-ils fait de ces couleurs, de ces richesses propres à la Méditerranée ? […] Ce pays, pour des raisons historiques, indiscutables est africain, musulman, amazigh, aux frontières de l’Europe, arabe depuis des siècles par la langue, mais il est foncièrement méditerranéen par ses rivages. Comme le sont le Liban, l’Egypte, la Tunisie, l’Espagne, etc. Il l’est par le métissage de ses musiques andalouses, berbères, de l’extrême sud, des Aurès, du mélange orano-espagnol, […]» (4)

Abed Charef laisse aussi éclater sa colère contre les Marocains Bouteflika, Zerhouni, Ould Kablia et Tounsi sans les nommer :

«Le drame de Sidi Aïssa a montré à quelles dérives peut mener la déliquescence sociale et institutionnelle. L’engrenage commence en haut de l’échelle, où opèrent des responsables aveugles. Malgré Chlef, Oran, Berriane et toutes ces villes algériennes qui se sont embrasées, parfois pour des prétextes futiles, souvent pour des revendications légitimes, ces hommes à qui incombe la gestion des affaires du pays se sont montrés incapables de comprendre cette colère sourde qui traverse la société, et qui ne cherche que des prétextes pour exploser.

Ces hauts responsables sont relayés, au niveau local, par une administration aveugle, incapable elle aussi de gérer une société déchirée, déstructurée, sans perspective. Préoccupé d’abord par l’impératif d’asseoir son pouvoir, de gérer ses réseaux de clientèle et rester dans les bonnes grâces du prince, le responsable local n’a guère de temps à consacrer à ce qui préoccupe ses sujets. Cette alliance entre un pouvoir central aveugle, et une administration locale tout aussi aveugle, débouche inévitablement sur cette violence aveugle, faite de haine et de destruction, qui explose régulièrement dans les villes algériennes et constitue un élément central dans la gestion des villes. A un point tel que, pour nombre de responsables locaux, c’est devenu une hantise : comment éviter l’émeute sans régler les problèmes des citoyens ? Ils ne cherchent ni à gérer, ni à apporter des solutions, mais simplement à faire en sorte que l’accumulation des doléances ne se règle pas dans la rue.» (4)

Les Algériens d’ici et de là-bas

On peut mesurer la déstabilisation de l’Algérien du terroir dans sa vie quotidienne quand on le compare à l’Algérien de là-bas. Au fil de l’amélioration de ses conditions sociales, professionnelles et financières, l’émigré ou l’exilé, qui a quitté les entraves et le carcan de son pays pour réussir sa vie ailleurs, mesure au jour le jour la dégradation identitaire de ses proches causée par le système qui gouverne ce pays depuis 1962.

Il suffit de rester quelque temps dans un taxiphone pour constater la névrose déconstructive qui oppose les émigrés à leurs parents restés au bled. Un vieux retraité eut un geste de dépit en raccrochant le téléphone et en grommelant des insanités. Rappelé à l’ordre par le gérant du taxiphone, il déclara impuissant : «Ça fait 40 ans que j’ai émigré et jamais, je n’ai pu finir une conversation avec mes proches avec le sourire, la joie, le bonheur, toujours des insultes ! J’en ai marre d’entendre les faux problèmes du bled !»

Par ailleurs, on peut voir dans certains quartiers de Paris, Londres, Rome ou Madrid le nombre hallucinant d’Algériens en situation irrégulière. Ils souffrent le martyre (chômage, crise de logement, marginalisation, délinquance, drogue, clochardise,…), mais ils préfèrent cette misère plutôt que de retourner vivre dans la hogra et le désespoir en Algérie. Ils offrent un contraste saisissant avec les fils de la nomenklatura qui vivent la belle vie et bénéficient de bourse d’études, voitures, appartements, etc. Le contraste est très saisissant à la rue du Mont Blanc à Genève, où les corrompus du régime cigare à la bouche côtoient la plèbe de l’émigration algérienne vivant de menus larcins, drogue ou prostitution.

L’image de l’Algérien s’est considérablement dégradée. Il n’est plus considéré comme le révolutionnaire fier, rebelle et belliqueux, fer de lance du tiers-mondisme. L’authenticité de son identité a été gravement brouillée et on en connaît maintenant l’explication.

Il est temps de passer de la République des «Marocains de la Sécurité Militaire» à une véritable République Démocratique et Populaire d’une Algérie Authentique, par la dissolution immédiate du DRS et un rajeunissement radical des états-majors de l’ANP.

Saâd Lounès
15 août 2008


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