Édition du
22 July 2017

Entrevue – L'Algérie de Yasmina Khadra

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Danielle Laurin
Édition du samedi 30 et du dimanche 31 août 2008
Yasmina Khadra
Dès les premières pages, on le sent. À la fin, on est soufflé. C’est un grand roman. Un grand roman sur l’Algérie, qui va des années 1930 jusqu’à aujourd’hui. «J’ai le sentiment d’avoir écrit tous mes livres précédents pour mériter d’écrire celui-là», indique Yasmina Khadra.

Ce que le jour doit à la nuit, c’est un retour aux sources pour lui. «C’est comme le saumon: il quitte la rivière pour les vertiges de l’océan, et puis il faut qu’il revienne à sa source pour se reproduire», lance le petit homme au regard noir, installé bien droit dans son fauteuil de directeur du Centre culturel algérien, à Paris.

Ses premiers livres, parus sous son vrai nom, Mohammed Moulessehoul, se passaient en Algérie. Tout comme la série de polars extrêmement noirs, extrêmement sarcastiques, qu’il a publiée ensuite, sous son pseudonyme.

Puis il y a eu son départ de l’armée algérienne, où il était entré contre son gré enfant, où il a passé 36 ans. Et son arrivée en France, où il a dévoilé sa véritable identité avec L’Écrivain. C’était en 2001.

L’année suivante, changement de registre. Yasmina Khadra publie Les Hirondelles de Kaboul, où un couple s’entredéchire sous le régime des talibans. Il y aura ensuite L’Attentat, Prix des libraires 2006, en cours d’adaptation pour le cinéma. Il y est question d’un médecin arabe vivant en Israël qui découvre avec stupéfaction que sa femme est une kamikaze.

L’auteur mettra aussi en scène un jeune bédouin irakien qui perd complètement ses repères, dans Les Sirènes de Bagdad. Fin d’une trilogie consacrée aux grands enjeux internationaux de l’heure.

«Après avoir parlé de l’Algérie, résume Yasmina Khadra, j’ai été interpellé par les chamboulements qui chahutent les rapports planétaires, mais il fallait que je revienne à ma littérature. Et la base de ma littérature, c’est mon pays, c’est l’Algérie.»

Dans Ce que le jour doit à la nuit, l’auteur de 53 ans revisite l’histoire de son pays par le biais d’un petit Arabe né dans l’Algérie coloniale qui sera plongé dans la tourmente de la guerre d’indépendance. Il devra choisir son camp.

Toute l’habileté du romancier consiste à placer son héros dans une situation impossible. Dès l’enfance, le petit Younes tourne le dos à la pauvreté crasse de ses parents pour être élevé par un oncle nanti. S’ouvre alors à lui un monde insoupçonné. Où il côtoiera des Européens éduqués, bien mis, des pieds-noirs dont il deviendra l’ami.

Toute sa vie il sera déchiré, cherchera son identité. Même l’amour lui tournera le dos, faute de savoir qui il est, ce qu’il veut. Quand éclatera la révolte sanguinaire, que son entourage sera chassé du pays, il aura tout perdu.

À la fin de Ce que le jour donne à la nuit, le héros devenu vieux rencontre ses anciens amis. Nous sommes dans le sud de la France, en 2008. Tandis que le chaos se poursuit en Algérie, l’heure est à la «nostalgérie».

Retour au pays natal

Pour Yasmina Khadra, «l’Algérie fait rêver. Elle fait encore rêver les gens qui l’ont connue. Les pieds-noirs n’ont jamais cessé d’être Algériens».

Il ajoute: «Dans ce livre, j’ai voulu dire aux Français et aux Algériens l’histoire commune qu’on a vécue, et j’ai essayé de réconcilier les deux camps.»

En d’autres mots, il a essayé «d’être fidèle dans la reconstruction du passé. Ce passé qui a été ruiné, qui a disparu à travers les frustrations, les hostilités, les haines, les rancoeurs». «J’ai essayé, ajoute-t-il, de proposer aux hommes qui ont vécu cette histoire un nouveau départ.»

Lui-même rêve de retourner vivre dans son pays. Il s’est fait construire une maison à Oran. Songe à s’y établir avec sa femme, quand ses trois enfants, dont l’aîné est âgé de 18 ans, auront terminé leur scolarité. «Ils seront libres alors de choisir, de faire ce qu’ils voudront de leur vie», laisse-t-il tomber.

«Mon problème avec l’Algérie, explique-t-il, c’est que j’ai envie d’elle tous les jours, et à peine l’avion se pose-t-il sur le tarmac que déjà je suis dégoûté. Parce que dès qu’on ouvre la portière, on tombe sur des douaniers véreux, des policiers corrompus, et puis ça vous gâche tout. La population est dans le désarroi, la colère permanente, les gens ne croient plus que l’Algérie puisse produire des gens honnêtes tellement la corruption est partout.»

Il s’inquiète pour les jeunes, particulièrement. «Regardez aujourd’hui toute cette jeunesse qui est bouillonnante, pleine de talents, en Algérie. Elle est en train d’aller mourir sur des bateaux de fortune, elle quitte le pays. C’est blasphématoire.»

Alors, où est l’espoir? Yasmina Khadra rêvait de révolution dans les années 1980. Plus aujourd’hui. «J’ai découvert, à travers la révolution islamiste, que dans l’appel de nouveaux horizons, il y avait surtout l’appel du sang.»

Il reproche aux dirigeants de son pays d’avoir trahi les aspirations de son peuple. «Il suffit d’une présence d’esprit pour que les responsables algériens se rendent compte que ça ne servira à rien de se construire un palais sur un dépotoir!»

Il broie du noir: «Qu’est-ce qu’on va laisser aux enfants d’Algérie? Nos aigreurs, nos rancoeurs, nos colères, notre médiocrité? La corruption, le népotisme, le passe-droit? À quoi auront servi tous ces morts, que ce soit pendant la guerre d’indépendance ou la guerre intégriste?»

Si, à ses yeux, l’Algérie a failli politiquement, la culture demeure un outil de changement formidable, une porte ouverte sur l’espoir. «C’est la culture qui est capable de donner une unité, un sens à l’Algérie», martèle celui qui a été nommé en novembre 2007 à la tête du Centre culturel algérien… par le président Bouteflika.

Yasmina Khadra affirme avoir les coudées franches, ne pas subir de pression. «Je vous assure que j’occupe ce poste tout en étant en dehors du système. C’est quoi, vivre dans un système? C’est accepter ses directives. C’est s’identifier à lui, ou profiter de lui. Moi, je suis là pour servir la culture de mon pays. Mon bonheur, c’est de pouvoir aider trois ou quatre artistes algériens à rayonner sous les feux de la rampe, de redonner confiance à tous les écrivains d’Algérie qui vivent dans le désarroi le plus enténébré.»

Il insiste: «Je ne serai jamais dans le système. Vous savez pourquoi? Parce que financièrement je suis à l’abri. Et parce que j’ai l’écriture. Je suis dans mon rêve d’enfance. C’est un miracle: un enfant de neuf ans enfermé dans une caserne militaire qui rêve de devenir écrivain… et le devient.»

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Collaboratrice du Devoir

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Ce que le jour doit à la nuit

Yasmina Khadra

Julliard

Paris, 2008, 413 pages


Nombre de lectures : 558
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