Édition du
26 March 2017

Le temps de comprendre

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Ahmed Saïfi Benziane

Pendant que le monde se refait, que les stratégies se mettent en place dans les coulisses diplomatiques, que les technologies militaires se mettent au service de la circulation des richesses, que des hommes nouveaux naissent avec dans leurs couches déjà un espoir de bonheur, nous continuons à nous demander ce que deviendra l’Algérie dans l’avenir.

Perdus entre comprendre et apprendre, entre partir et rester, entre se jeter dans les bras de la corruption et conserver une relative virginité comportementale, l’Algérien se rend bien compte, aujourd’hui, que son pays n’en n’est pas un et il en fait une devise, que son Etat est incapable de le défendre et que seule la débrouille lui permettra de survivre dans une société qui peine à former des rangs pour aller plus loin et plus vite.

Là, chacun a sa stratégie, chacun son code. Chacun a raison et tort à la fois. Mais chacun attend que les rangs se forment pour les rejoindre ou non. Emeutes destructrices, terrorisme criminel, chômage déguisé, prostitution galopante et circulation de drogues, cherté de la vie, école fondamentalement en dehors du circuit de l’intelligence, administration minée par l’immobilisme et le vol, discours creux et fétides, puant le mépris, privatisation sauvage, sont autant de constantes résultant d’une politique de destruction du tissu social, déchiré par un appauvrissement inexplicable par les seuls chiffres, et une volonté de repousser à ses derniers recoins une «classe moyenne» sans attributs, tuée dans l’œuf, avilie par consentement mutuel.

On peut même avancer à ce niveau que tout est fait volontairement. Que reste-t-il? Une colère latente sur fond d’insatisfaction même lorsque quelques signes d’amélioration tentent de convaincre que la vie, ici, reste préférable à l’exil là-bas. Mais qui peut encore le croire sans douter du jeu habituel des pouvoirs publics qui consiste à compter sur la reproduction à l’identique de pratiques immorales élevées au rang de normes sociales dans l’impunité la plus totale, une savane sans maître? La religion qui a constitué le lien historique entre les individus et les groupes a mué en une inquisition organisée tant au plan physique qu’à celui des idées. Le peu de valeurs solidairement partagées disparaissent devant la course folle vers l’argent sans création de véritables richesses et les perversions qu’il engendre. La famille n’est plus qu’une source de conflits par perte du droit d’aînesse et l’inaccessibilité à la consommation. L’école est tout simplement malade. Que reste-t-il? Des réseaux dont le but est d’accaparer les biens, détruisant le paysage, les terres, avec pour seul mode d’emploi la corruption qui gagne, chaque jour, du terrain mais sans laquelle tout le système politique, administratif et économique serait bloqué, paralysé.

Un système «enrichissement en main» soutenu par un pouvoir en flagrant délit de non-assistance à jeunesse en danger, se plaisant à jouer avec l’Histoire comme d’une épée et avec des discours comme des crachats jetés à la face d’une géographie historiquement compliquée.

Il ne faut pas se leurrer car il reste des ressources naturelles en quantité suffisante pour perpétuer le système, le reproduire à l’infini et brûler toute forme de contestation à petit feu, l’opposition devenant l’appendice indispensable pour faire avaler les pilules. Après le pétrole et le gaz nos scientifiques dans leur illustre naïveté habituelle conseillent de se diriger vers le soleil et là aussi l’Algérie est riche. Même trop riche pour espérer une quelconque réforme de ce que nous avons toujours appelé faussement «les institutions».

Pourquoi veut-on réformer un système qui donne satisfaction à ses dirigeants, où le peuple crève en souriant, où les erreurs y compris criminelles sont pardonnées. Qui peut dire aujourd’hui combien coûte l’Algérie, en dehors des réponses sentimentales devenues obsolètes et insolentes car source de manipulation? Combien d’argent est sorti des caisses de l’Etat, depuis la fin de la guerre, et où est-il parti? Où? où sont nos économistes et autres comptables de la vérité des chiffres? Il est facile de s’imposer à un peuple conciliant et lassé par les aléas de la vie en faisant usage du droit du plus fort, tant qu’il y a quelque chose à grignoter, des miettes à ramasser.

Mais il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un peuple qui maîtrise l’applaudimètre au point de se faire éclater les mains et qu’il a toujours applaudi les suivants des suivis tant qu’il se reconnaissait dans la distribution de la rente. Mais il s’agit aussi d’un peuple nouveau, qui ne traîne aucune culpabilité envers l’Histoire de la guerre et qui est littéralement tourné vers des modes de consommation occidentaux. C’est un peule qui veut tellement vivre qu’il est prêt à se jeter paradoxalement en mer. Les jeunes d’aujourd’hui savent ce qu’il veulent: il veulent de l’argent pour se libérer des discours archaïques.

C’est ce qu’on en a fait. Il est vrai que pour l’ancienne génération qui tarde à réformer sa compréhension des temps nouveaux, il parait difficile de se soustraire à une langue ancienne porteuse de nationalisme, de religiosité pour mieux cacher ses sous-entendus et l’irrespect des valeurs avec lesquelles elle a construit une façon de voir. Aujourd’hui la seule langue qui reste est celle qui permet de convertir un dinar déformé par des pseudo réformes quitte à pactiser avec le diable. Le chemin tracé par les anciens a été suivi à la lettre et pour peu que l’on prête l’oreille à la jeunesse, il y a de quoi comprendre que tout a changé.

Le fameux flambeau a été transmis éteint. Le drame ne réside plus dans cet amour de l’argent qui a su gagner tous les cœurs, mais plutôt dans le mauvais usage que peut faire une nation des richesses que ses frontières renferment.

Après le coup d’Etat qui a fait basculer les acquis démocratiques en Mauritanie, un homme du peuple s’exprimant devant une caméra française faisait part de son accord avec la junte militaire parce que dit-il «le président passait son temps à voyager pendant qu’il n’y avait rien à manger dans le pays». Simpliste raisonnement certes, mais reproduction d’un discours qui a été largement diffusé par les généraux au pouvoir. Devant l’incapacité à défendre des frontières, le seul rôle qui reste aux généraux est celui de renverser les pouvoirs vomis par les peuples, le temps d’une pause. Le temps de ravaler les façades pour un nouveau départ vers la même reproduction.

Il en a toujours été ainsi dans les pays qui mettent du temps pour comprendre. Seules les formules changent.


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