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28 March 2017

LES GUERRES DE BUSH POUR LE PETROLE (SUITE)

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LE DARFOUR : GENOCIDE OU PETROLE ?
Hocine Malti

Par Hocine Malti, Algeria-Watch, 4 septembre 2008

Le procureur de la Cour Pénale internationale a émis, le 14 juillet dernier, une demande de mandat d’arrêt international à l’encontre du président soudanais Omar El Bachir pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre au Darfour.

Le Soudan a connu deux guerres civiles depuis 1984. La première a opposé durant 21 ans les forces gouvernementales aux insurgés de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) dirigée par John Garang. Les médias internationaux ont relayé à profusion la thèse selon laquelle cette guerre était une guerre de civilisations, une guerre de religion qui opposait le nord musulman au sud chrétien. C’était, nous a-t-on dit, pour s’opposer à l’instauration de la Chariaa par le gouvernement soudanais, dans un pays qui compte 75% de musulmans, 20% d’animistes et 5% de chrétiens, que ces derniers s’étaient révoltés. La réalité est qu’à l’origine de cette guerre, on trouve la découverte par Chevron – Texaco d’immenses réserves de pétrole au sud Soudan. La compagnie américaine avait investi 1,2 milliards de dollars de l’époque dans des travaux de prospection dans la région. Elle a été amenée à suspendre, en 1984, ces travaux à la suite d’attaques et d’assassinats qui ont ciblé ses hommes et ses installations, avant de quitter définitivement le pays. Elle a, plus tard, vendu les intérêts qu’elle possédait au Soudan. En représailles, l’administration américaine, agissant par l’intermédiaire de pays de la région (Ouganda, Ethiopie, Erythrée et Tchad), a armé et financé l’APLS qui a réussi à tenir en échec l’armée soudanaise de 1984 à 2005, année au cours de laquelle a été signé l’accord qui a mis fin aux hostilités et au cours de laquelle est intervenue la mort de John Garang. Les Etats-Unis ont également contribué à la formation des troupes de l’APLS ; John Garang a, lui-même, bénéficié d’une telle formation à l’école des Forces Spéciales de Fort Benning en Géorgie. Fort Benning est un des centres nerveux pour la formation et l’entrainement des forces subversives américaines et étrangères, des forces que l’on retrouve présentes sur les théâtres d’opérations secrètes américaines. L’école des Forces Spéciales, est une des composantes de ce que l’on appelle le Western Hemisphere Institute for Security Cooperation, dont le siège se trouve également dans cette même ville.

Le protocole d’accord de juillet 2002, qui a servi de base à l’accord final de janvier 2005 entre le gouvernement de Khartoum et l’APLS, venait à peine d’être signé, qu’une nouvelle rébellion était déclenchée au Darfour. Il est clair que la paix qui était en voie d’instauration au Soudan déplaisait beaucoup aux Américains qui, cette fois-ci, allaient agir par l’intermédiaire de leur nouvel allié du moment, le président tchadien Idriss Deby. Une dizaine d’années auparavant, le président Bill Clinton avait déjà ordonné le bombardement d’une usine de fabrication de lait pour bébés, qui servait en réalité, nous avait-on dit, à la fabrication d’armes chimiques destinées à des groupes terroristes anti américains. Selon Washington, le futur leader d’Al Qaïda, Oussama Ben Laden se terrait aussi à l’époque au Soudan.

La découverte de pétrole au Tchad voisin a été fatale pour la paix au Soudan. C’est en 2001 que le consortium à la tête duquel se trouvaient Exxon – Mobil et encore une fois, Chevron – Texaco produisait les premiers barils de pétrole dans le bassin de Doba au Tchad, à la suite de quoi il posait un pipeline en direction du terminal de Kribi au Cameroun où les premières livraisons arrivaient en 2003.

Pour garantir la sécurité du pipeline et pour protéger les intérêts des gros majors pétroliers, le gouvernement américain a alors renforcé le pouvoir du président tchadien en lui fournissant un soutien militaire conséquent. Les études et travaux menés par Chevron, tant au Tchad qu’au Soudan, avaient démontré que la région à cheval sur le centre et le nord-est du Tchad et le sud/sud-ouest du Soudan, c’est-à-dire le Darfour, était extrêmement prometteuse. Les compagnies américaines ne pouvaient donc pas ne pas s’y intéresser.

Durant cette même période on avait vu arriver à la tête de la Maison Blanche le clan des pétroliers texans emmenés par George W. Bush. Moins d’un mois après son élection à la présidence, celui-ci avait mis en place un groupe de travail, le NEPD (National Energy Program Development) qui lui recommandait de mettre en tête des priorités de son gouvernement la sécurité énergétique des États-Unis. Le Conseil national de sécurité (NSC) émettait de son côté sa théorie selon laquelle les groupes terroristes d’Al Qaïda, vaincus en Afghanistan, allaient s’installer dorénavant dans la zone qui s’étend depuis la Corne de l’Afrique jusqu’à la Mauritanie. La suite, on la connaît. En application des recommandations de ces deux organes, ce fut la guerre et l’invasion de l’Irak qui a permis l’accaparement des richesses pétrolières du pays ; ce fut le lancement de la Pan Sahel Initiative, suivie de la Trans Saharian Counter Terrorism Initiative qui, sous couvert d’assistance militaire fournie à une dizaine de pays du Sahel – dont le Tchad a été l’un des premiers participants – a abouti à l’installation permanente de l’armée américaine dans la région.

Le Darfour se trouve au cœur même de cette zone. C’est une région aride où l’herbe est très rare et dans laquelle les tribus se sont, de tous temps, disputé les maigres pâturages. Mettant à profit l’instabilité qui prévalait déjà dans la région, Idriss Deby a utilisé sa propre garde présidentielle pour déclencher, en 2003, les premières attaques contre les forces gouvernementales soudanaises. Ce sont aussi des milices entraînées et armées par les Américains, en provenance du Tchad, de l’Ouganda, d’Ethiopie et du sud Soudan qui ont constitué les premiers noyaux de la rébellion au Darfour. Celle-ci s’est par la suite renforcée grâce aux armes et moyens de transport, dont des véhicules tous terrains absolument nécessaires pour les déplacements en zone désertique, fournis par le Tchad. On a vu également intervenir au Darfour des milices – des armées privées américaines – telle que la DynCorp International, présente aussi en Irak, qui ont “combattu” les Janjaweed. Ces milices ont pignon sur rue aux États-Unis et sont membres de l’International Peace Operations Association, un syndicat d’armées privées subventionné par le State Department.
Il existe, aujourd’hui au Darfour, deux groupes rebelles qui combattent le gouvernement central de Khartoum, l’Armée de libération du Soudan (ALS) et le Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE). L’ALS, plus importante, est dirigée par Minni Arkou Minaoui, qui a été reçu par George W. Bush, en juillet 2006, à la Maison Blanche, comme un véritable chef d’Etat. Une grande partie des armes utilisées par ces groupes sont fournies par un marchand d’armes célèbre, un ex-agent du KGB, qui agit en toute quiétude depuis ses bureaux du Texas et de Floride, alors même qu’il est recherché par Interpol, pour blanchiment d’argent. Le véritable maître d’œuvre de l’ensemble de ces manipulations et opérations n’est donc pas à N’Djaména, mais bien à Washington.

Pour mâter la rébellion, le gouvernement soudanais a utilisé ses propres forces armées qui ont apparemment mené des opérations extrêmement violentes. Il a aussi lancé contre les factions rebelles d’autres tribus, dont celle des Janjaweed, qui se sont livrées à d’horribles exactions. A ce jour, ce sont environ un million de personnes qui ont fui les zones de combat pour se réfugier au Tchad voisin, tandis que le nombre de victimes varie entre 70 000, chiffre avancé par les Nations Unies, et 300 000 selon certaines ONG, dont la plus fameuse est The Save Darfour Coalition, animée par l’acteur américain George Clooney et qui bénéficie du soutien total d’Hollywood (1). Peut-on pour autant dire que le gouvernement soudanais et son président Omar Al Bachir ont commis un génocide au Darfour ?

Les Nations Unies ont dépêché plusieurs missions dans la région ; elles ont toutes conclu que des crimes contre l’humanité y ont été commis. Elles n’ont jamais parlé de génocide. Aucun gouvernement au monde n’a jamais déclaré qu’il y avait un génocide au Soudan.

Seuls les Etats-Unis – soutenus depuis une période récente par quelques uns de leurs alliés – n’ont cessé de proclamer, depuis 2003, qu’un génocide était en cours au Darfour et ont tenté à maintes reprises de faire endosser leur point de vue par les Nations Unies. De même, de toutes les organisations non gouvernementales présentes sur le terrain, seule The Save Darfour Coalition affirme qu’un génocide a été commis au Darfour.

Pourquoi Washington s’acharne-t-il à faire admettre la thèse du génocide ? L’article 16 du texte constitutif du Tribunal pénal international, que l’on appelle le statut de Rome, prévoit “qu’aucune enquête ou poursuite ne peut être engagée, ni poursuivie, dans le cadre du présent statut durant une période de 12 mois après que le Conseil de sécurité eût mandaté la Cour à cet effet”. Il faudrait donc que le Conseil de sécurité des Nations Unies reconnaisse qu’il y a génocide au Darfour avant que le tribunal ne puisse entamer une quelconque action judiciaire. Or, à ce jour, il n’a pas retenu cette accusation. S’il devait l’accepter, il donnera alors suite à la requête du président du Tribunal pénal international pour des poursuites à l’encontre du président soudanais Omar Al Bachir. Une telle acceptation rendrait aussi et surtout possible une intervention militaire de l’OTAN, comme ce fut le cas en Serbie ou celle d’une coalition internationale, comme en Afghanistan ou en Irak. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les Etats-Unis qui prendraient la direction des opérations.

On sait, par ailleurs, qu’actuellement se trouve au Soudan une force mixte Nations unies/Union Africaine de maintien de la paix (UNAMID) qui essaie tant bien que mal de s’interposer entre les belligérants et de protéger les populations civiles. Ce que l’on sait par contre moins bien c’est que cette mission connaît de grosses difficultés financières, car la plus importante contribution, celle des États-Unis précisément, n’arrive qu’au compte-gouttes. De l’avis de nombreux spécialistes, les Américains font en sorte que cette mission échoue afin de favoriser une intervention extérieure à l’Afrique. Est-ce réellement par compassion pour les populations du Darfour que le gouvernement américain brûle d’envie d’envoyer des troupes à leur secours ? Hélas, non.

D’après les statistiques officielles du gouvernement américain, les réserves pétrolières du Soudan s’élèveraient à 5 milliards de barils, ce qui placerait ce pays en cinquième position en Afrique derrière la Libye, le Nigéria, l’Algérie et l’Angola. La production annuelle de pétrole du Soudan a été jusqu’à présent de l’ordre de 500 000 barils par jour (environ 25 000 000 de tonnes par an) ; le gouvernement escompte atteindre un niveau de 50 000 000 d’ici la fin de l’année en cours.

Après le départ de Chevron – Texaco du Soudan, c’est un groupe indépendant canadien qui prit la relève, en 1996, sur les permis attribués jusque là au major américain. Très vite, la compagnie nationale chinoise CNPC (China national petroleum company) allait entrer dans la danse et prendre la direction des opérations à l’intérieur d’un consortium dans lequel on retrouve les Malaisiens de Petronas, les Indiens de l’ONGC (Oil and natural gas corporation) et la compagnie nationale soudanaise Sudapet. C’est ce consortium qui a construit le premier pipeline d’évacuation vers Port Soudan, dont la mise en exploitation en 1999 avait permis au pays d’exporter ses premiers barils de pétrole. Depuis cette date, la CNPC est devenue le principal acteur du développement de l’industrie pétrolière soudanaise ; il ne s’est pas écoulé une seule année sans qu’elle ne mette en exploitation un nouveau gisement. Elle est désormais présente, pour ce qui est du secteur de l’exploration/production, sur quasiment l’ensemble des blocs pétroliers, qui s’étendent aujourd’hui jusqu’au Darfour. Elle a aussi construit deux autres pipelines, l’un destiné à évacuer la production de champs situés dans la région sud-est du pays vers le terminal de Port Soudan, le second relie le champ de Fula au Darfour à la raffinerie de Khartoum. Elle est d’ailleurs propriétaire de cette raffinerie, en partenariat à parts égales avec le gouvernement soudanais. A ce jour, la CNPC a investi plus de 15 milliards de dollars dans le secteur pétrolier soudanais. D’autre part, le gouvernement chinois envisage d’investir dix autres milliards de dollars dans différents autres secteurs de l’économie soudanaise.

Ce n’est évidemment pas par philanthropie que les Chinois agissent de la sorte. La Chine est aujourd’hui le deuxième plus gros importateur de pétrole dans le monde, après les Etats-Unis. Des besoins en énergie de plus en plus importants font que ses importations de pétrole depuis l’étranger augmentent au rythme fantastique de 30% par an. Un quart de la consommation chinoise en pétrole provient d’Afrique. Le Soudan qui, à lui seul, fournit le tiers de cette quantité, arrive en quatrième position pour ce qui est des quantités de pétrole d’importation consommées par la Chine, qui lui achète environ 70% de sa production.

C’est donc une course effrénée vers les sources d’approvisionnement en pétrole, africaines en particulier, à laquelle se livrent la Chine et les Etats-Unis. A l’inverse des Américains, les Chinois ont une approche beaucoup plus respectueuse des intérêts des partenaires en la matière. Les offres de financement qu’ils proposent pour les projets auxquels ils participent sont généralement faites à des taux préférentiels et souvent accompagnées de propositions de transfert de technologie. De même, la Chine lève plus facilement ses barrières douanières à l’entrée des marchandises en provenance des pays auxquels elle achète son pétrole.

Les Américains, eux, se comportent en maîtres du Monde ; ils cherchent à imposer d’abord et avant tout leur puissance. Chaque fois que des compagnies pétrolières américaines, les plus grosses en particulier, ont pris en mains l’exploitation de gisements d’hydrocarbures à travers le monde, elles ont été précédées ou suivies par l’armée américaine. Celle-ci intervient pour ouvrir le chemin aux intérêts étasuniens dans le domaine de l’énergie ou pour les “protéger”. Cela a été le cas de l’Irak, bien entendu, mais aussi de l’Afghanistan, des républiques d’Asie centrale (Ouzbékistan, Géorgie, etc. …). C’est aussi le cas en Afrique où le gouvernement américain travaille actuellement à la création d’un commandement particulier pour le continent, l’AFRICOM. Quand ce n’est pas l’armée qui intervient, ce sont les services secrets (CIA, NSA, FBI) qui se chargent de la tâche et qui fomentent assassinats, troubles et coups d’Etat, comme ce fut le cas au Venezuela et en Bolivie. Au Soudan, ce fut d’abord le soutien à John Garang et sa tentative de sécession, le bombardement d’une usine au prétendu motif que les Soudanais y fabriquaient des armes chimiques, puis l’intervention par alliés ou milices interposés pour créer et faire perdurer la crise au Darfour. Aujourd’hui les Américains veulent se débarrasser du chef de l’Etat en l’accusant de génocide. Que Omar Al Bachir soit un dictateur et qu’il n’hésite pas à massacrer son peuple, rien d’étonnant à cela. Quel est le chef d’Etat arabe qui ne se comporte pas en tyran vis-à-vis de son peuple ? Nous savons tous que les pays arabes sont loin d’être des modèles de démocratie, que tous les rois, émirs ou présidents y bafouent, tous les jours, les droits de l’Homme et n’accordent aucun respect à leurs citoyens. Certains parmi eux n’hésitent pas à assassiner ou à massacrer leurs “sujets”.

Ce fut le cas de Saddam Hussein. Que l’on ne vienne cependant pas nous dire que c’est par compassion et amour pour le peuple irakien que les Américains lui ont fait la guerre, l’ont détrôné avant de le faire exécuter. Que l’on ne nous dise pas non plus aujourd’hui que c’est pour sauver le peuple soudanais de la tyrannie que les États-Unis volent à son secours. Ce ne sont pas des sentiments nobles qui les animent, mais bel et bien leurs intérêts qui les font agir. C’est bel et bien pour s’accaparer du pétrole soudanais et pour chasser le gros concurrent chinois de la région que les Américains entretiennent le feu au Darfour et y rajoutent de l’huile en permanence. Après l’Afghanistan, l’Irak, la Géorgie, le Kosovo, le Sahel et autres régions du monde, ce n’est qu’une guerre de plus de George W. Bush pour le pétrole. Quant à parler de génocide …

1. Vijay Prashad, professeur et directeur des études internationales au Trinity College à Hartford dans le Connecticut, titulaire d’un doctorat en histoire de l’Université de Chicago nous apprend que cette ONG a été créée en 2004 par le Musée du mémorial de l’Holocauste U.S. et par le Service du monde juif américain, qui la financent en partenariat avec des milieux du cinéma hollywoodien.

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