Édition du
22 July 2017

De l'autre côté de la "harga"

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AVEC LES SANS-PAPIERS ALGÉRIENS EN BELGIQUE
harragas algériens

De notre bureau de Bruxelles, Aziouz Mokhtari – La plupart n’arriveront pas, n’accéderont pas au statut de sans-papiers en Europe. Ceux qui sont arrivés “peuvent-ils être heureux ?”. A Charleroi, en Wallonie, sud de la Belgique, beaucoup d’entre eux ont accepté de raconter leur calvaire. De dire leur drame, leurs souffrances et leur désespoir.
Nous les avons écoutés. D’ores et déjà, une synthèse s’impose : les harragas sont la honte du système algérien. Ils sont le miroir à travers duquel les gouvernants de ce pays peuvent, si l’envie les en prend, constater et valider leur inhumanité. Leur incompétence. Leur laideur. Au siège de la Fédération algérienne de la communauté algérienne de Belgique (FCAB), ils sont toujours une cinquantaine ou une soixantaine tourmentés à être présents au f’tour. Ce repas ramadanesque quotidien est offert gratuitement, c’est à acter, par la FCAB. Louable et généreuse initiative de Amine Benchicou, homme d’affaires algérien installé à quelques rondes de là, à Nivelles. Combien sont-ils au total à avoir pu fouler le sol belge en quittant, dans des conditions infra-humaines, l’Algérie ? Selon l’un d’eux “il y a ici, à Charleroi, au moins 800 sans-papiers”. Un autre, accostant à bord de son embarcation de fortune à Lampedusa (Italie), en compagnie de quatre autres compagnons d’infortune avant de rejoindre Charleroi par le train, est encore plus précis : “Nous sommes plus. Il y a parmi nous des femmes qui sont même avec leurs enfants.” “Si tu veux, ajoutera- t-il, je peux leur demander de te rencontrer et tu pourras discuter avec eux”. Un troisième, tout juste arrivé en Wallonie, plus calme et d’évidence, modérateur du groupe, intervient : “Nous sommes ici parce que nous l’avons voulu. Nous n’attendons rien de l’Algérie si ce n’est qu’elle nous reconnaisse, qu’elle nous identifie en tant qu’Algériens…” Plus loin, il dira, presque gêné : “Pour le moment, nous n’existons ni ici, ni là-bas.” Après plusieurs tentatives de cadrer la discussion, de lui donner quelque cohérence, l’évidence s’impose à nous d’elle-même : pas question pour eux de laisser passer cette aubaine de dire leur tragédie à la presse algérienne. Il est vrai que notre rencontre avec les ex-harragas devenus, ici, des sans-papiers, a coïncidé avec deux drames majeurs qui les secouent jusqu’à maintenant. Le premier : en mai dernier, un harrag “wahrani”, qu’ils disent, trouve la mort dans des circonstances particulièrement horribles. Comme ce pauvre “Wahrani” portait, pour échapper à la traque policière euro-belge, plusieurs identités falsifiées, il a été enterré, ici, à Charleroi. En incognito. Le procureur du roi ne démordant pas de sa position à laquelle, d’ailleurs, la loi fédérale belge l’oblige, pas question de permettre l’exhumation puis le transfert du corps en Algérie, sans l’identification précise de sa véritable identité. Le député de la Zone 3 Europe, Mustapha Taibi, les a informés que le consulat d’Algérie en Belgique a entamé toutes les démarches nécessaires et que ne reste, seulement, que l’accord d’Alger pour que le corps du défunt soit rapatrié à Oran. La véritable identité de ce pauvre Wahrani ayant pu, en fin de compte, être établie. A la fin septembre 2007, le malheur frappera encore une fois la “communauté algérienne” des sans-papiers. L’un, d’entre eux est décédé des suites de coups de poignard reçus en plein cœur. Cette affaire se corsera davantage lorsque les auteurs de cette mortelle altercation seront connus : il s’agit de commerçants algériens installés depuis longtemps à Charleroi. Et que rien ne destinait, à l’évidence, à tuer un malheureux harrag. Aujourd’hui, les autorités belges maintiennent cet ex-harrag, décédé dans cette rixe de la dernière désespérance, dans la morgue jusqu’à ce que les autorités algériennes déterminent son identité et actent son algérianité. Bouleversés et complètement déboussolés par cette énième tragédie, les sans-papiers algériens de Charleroi ne savent plus à quel saint se vouer. Leur existence déjà précaire et fragile risque, hélas, de se dégrader davantage. La Belgique, comme l’ensemble des pays européens, a décidé de resserrer l’étau autour de l’immigration clandestine. Rares seront parmi les harragas de Charleroi à pouvoir régulariser leur situation. Et pourtant, la Belgique n’est pas le pays qui les pourchasse le plus. “Si nous sommes aussi nombreux, ici — nous relateront des jeunes de Chlef — c’est que par rapport à la France ou à l’Espagne, ici, nous avons des chances de nous en sortir.” J’ose une question : “Quelles sont vos chances de rester et de régulariser votre situation en Belgique ?” Omar : “Moi, je n’ai pas de souci à me faire. Ma femme du Luxembourg va pouvoir m’obtenir la régularisation parce que nous sommes déjà enregistrés comme mariés à la commune…” La présence de Omar à Charleroi est mue, selon lui, par un seul objectif : “Que le consulat d’Algérie me délivre un passeport et des pièces d’identité qui prouvent mon algérianité.” Quadrature du cercle : le consulat ne peut pas délivrer des papiers en règle à des sans-papiers. Ni les lois algérienne ou belge ne le permettent. Mounir de Mascara est une autre histoire : “Je suis à Charleroi, parce que je m’en fous des papiers, j’ai une fausse carte d’identité et tous mes faux papiers sont en règle. Dans quelques mois, le temps de ramasser un peu d’argent et je suis parti au Canada.” Bien évidemment, Mounir de Mascara n’existe pas. J’ai changé son prénom et sa ville algérienne de résidence pour ne pas, comme je le lui ai promis, lui mettre aux trousses la police fédérale belge. D’autres sont dans le cas de “Mounir”. Certains, comme Abdelkader de Bouira, jurent, mordicus, qu’ils pourront, “d’ici peu rejoindre Londres”. “Parce que, estiment-ils, en Angleterre, si tu travailles, tu peux tout régler”. Les plus optimistes ou ceux qui croient être nés sous la bonne étoile ne désespèrent pas de sauver leur existence, ici- même, à Charleroi. En tout cas, en Belgique. Cette catégorie de harragas compte sur le mariage mixte pour asseoir leur belgitude. D’autres ont déjà connu les affres et la traque de la plupart des polices européennes. La française (la plus impitoyable, selon leurs dires) l’espagnole (ça dépend des régions), l’allemande (correcte mais rigoureuse), l’italienne (pas très emmerdante, mais là-bas il est difficile de trouver du travail). “Etre sans-papiers est une malédiction”, constate, amer et pertinent, Youssef : “Rentrer au pays serait une catastrophe alors que rester devient invivable.” Youssef, relevons-le, a terminé un cycle d’études universitaires (bac + 5). Et ils sont nombreux parmi les harragas à avoir soit des diplômes universitaires (ingénieurs, ingénieurs d’application, professeurs de lycée, juristes, licenciés en socio ou en psychologie..), soit avoir suivi, pour les interrompre, des années d’études du cycle supérieur. Youssef me promet de me faire rencontrer quelques-uns, “après le Ramadan”, précisera-t-il. Alors, combien sont-ils les harragas algériens à survivre en Belgique en tant que sans-papiers ? Selon les informations et les recoupements les plus sérieux et les plus crédibles, ils se répartissent, à peu près, ainsi : de 500 à 900 à Charleroi ; 700 à 1 000 à Bruxelles ; 100 à 200 à Liège (Wallonie sud du pays) et 500 en prison. C’est effarant ! Rendez-vous est pris pour une rencontre plus large juste après Ramadan.
A. M.


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