Édition du
29 July 2017

Emigration : neurones bouillis, frontières brûlées et vies grillées

header5.jpg

par Zerouali Mostefa *

«L’Homme d’aujourd’hui est colossal par l’énormité des responsabilités qui pèsent sur lui et minuscule devant l’immensité des tâches qui, de toute part, l’appellent».
Abbé Pierre(1)

Pourquoi est un adverbe interrogatif très présent dans l’esprit du fils du pauvre(2), très pesant pour ses interlocuteurs lorsque les réponses sont indisponibles, non convaincantes ou même honteuses. Pourquoi est le début de toutes les questions gênantes pour les interpelés, incapables de répondre aux questionnements des misérables des temps modernes, pour les orateurs à fonds de commerce très rentable et pour les marchands du désespoir très répandu. Le pourquoi fait rarement partie des réponses nettes, responsables et satisfaisantes. Il n’est utilisé dans des phrases affirmatives que lorsque la vision est claire, l’attitude responsable et le résultat convaincant.

Pourquoi une personne serait-elle tentée de brûler les frontières au risque de se griller la vie définitivement ? Pourquoi quitterait-elle sa patrie, sa nation, ses concitoyens, sa famille et ses proches au risque de ne plus jamais les revoir ? Pourquoi s’aventurerait-elle à «lâcher ce qu’elle détient déjà dans la main»(3) tant peu soit-il pour aller chercher ce qu’il y a dans un «trou» noir et profond au risque de s’asphyxier fatalement ? Pourquoi une personne irait-elle servir volontairement sa jeunesse sur un plateau aux nouveaux seigneurs de la traite indirecte des êtres humains ? Pourquoi irait-elle cotiser de sa chair et de son sang pour payer les retraites de personnes qui chérissent jusqu’à l’adoration les pièces sonnantes et trébuchantes ? Pourquoi suivrait-elle un rêve dont la fin serait peut être cauchemardesque ? Pourquoi persisterait-elle à s’accrocher à un fil de fumée qui annonce, à coups sûrs, un feu mortel à son bout ?

En Algérie, comme dans la plupart des pays arabes en dehors du Golfe, des pays africains ou latino-américains, les médias ne cessent de nous annoncer des départs de plus en plus massifs mais toujours aussi risqués et tragiques. Des jeunes et des moins jeunes, des femmes et des enfants, des personnes de tous les âges et de toutes les couleurs se sacrifient quotidiennement pour un seul but, même s’il parait lointain : rejoindre l’autre monde(4)!! Ces caravanes de jeunes martyres qui passent quotidiennement devant nos yeux relatés par tous les moyens de communication comme des images de dessins animés sauf qu’eux ils sont inanimés, pour ne pas dire l’expression qui risquerait de heurter la sensibilité des aristocrates aux âmes fragiles «des êtres humains suicidaires ou morts»(5). Des centaines de jeunes à qui personne n’a répondu courageusement, sincèrement et honnêtement. Chacun d’eux a un pourquoi sur le cœur l’ayant poussé à aller chercher une réponse ailleurs, loin de son doux et affectueux nid d’enfance.

En Algérie, comme ailleurs, il s’agit de pauvres et de fils de pauvres, pour reprendre encore une fois l’expression de notre feu et célèbre romancier Mouloud Feraoun. Il s’agit de personnes qui refusent d’admettre leur situation de pauvres et de fils de pauvres. Il s’agit de personnes qui rêvent de changer leur situation en ayant recours à tous les moyens même les plus fous. Il s’agit de personnes à qui justice n’a jamais été rendue, à qui richesse et chance ne leur ont jamais souri et à qui la liberté rêvée est prise définitivement en otage. Il s’agit en fait de personnes n’ayant aucun horizon et aucun espoir sauf peut-être, selon eux : El-Harga, El-Hadda, El-Harba. Pourquoi donc, ces jeunes esprits choisissent-ils de déployer leurs ailes de cire sous le soleil et de mettre des voiles en cartons à leurs barques de fortune dans les océans et sous les pluies ? Pourquoi donc, ces jeunes âmes choisissent-elles de tenter le diable et d’éveiller le démon dans ce vaste cimetière de valeurs ? Est-ce un problème de concept de fuite lui-même ? Est-ce un problème de trop de rêves ? Est-ce plutôt la faillite morale et spirituelle ou est-ce juste un problème de maturité ? Est-ce peut-être un problème d’environnement ? Le phénomène est-il une forme de rébellion ou est-ce plutôt un message et un signal à décoder ?

La fuite est une forme de défense ou de tactique afin d’éviter un risque incalculable ou un danger éminent insupportable. Elle exprime une réaction instinctive des être vivants lorsqu’ils font face à leurs pires craintes et elle est caractérisée par un mouvement incontrôlable de l’être vivant d’une position dangereuse et risquée vers une autre plus paisible et plus sûre.

Donc, si ces jeunes fuient parce qu’il faut fuir, c’est qu’ils ressentent un danger ou un risque potentiel auquel la seule forme de défense adéquate est la fuite. Dans ce cas, le problème est instinctif. Ils sont alors à la recherche de la sécurité physique et corporelle, voire même morale. Or, l’une des caractéristiques de ce phénomène de fuite est le courage qui l’accompagne. Ce qui exclut de facto la fuite par crainte ou par peur ou du moins comme seul facteur explicatif. Donc, ce n’est pas un problème de concept de fuite lui-même qui expliquerait cet ultime recours.

Le rêve est également une réaction instinctive, mais cette fois-ci c’est celle de l’esprit et non celle du corps consistant en la conception d’une image composée de tous les éléments de la vie que l’être humain aurait aimé vivre mais qu’il ne peut avoir là où il est. Il se manifeste également de façon incontrôlable par des comportements aberrants et des réactions irréfléchies voir même extrêmes et illogiques.

Si ces jeunes fuient, donc, pour mettre en œuvre des idées roses longuement mûries et réaliser des rêves intimes fortement chéris du type liberté totale, richesse infinie, force et puissance absolue, beaux amours, les supers stars et les soirées bien arrosées, alors les premières noyades collectives, les premières blessures mortels des barbelés, les premiers coups de feu d’une longue chasse à l’homme et les premiers cadavres gonflés et puants, les auraient certainement réveillés pour leur annoncer que c’est plutôt des cauchemars qui les guettent. Cependant, ces jeunes ne renoncent pas et essayent après toutes ces souffrances d’autres tentatives encore plus dangereuses les unes que les autres. Ce qui exclut également le rêve comme seule variable explicative de cette aventure infernale.

La faillite morale et spirituelle, avancée par certains, est une forme de perte d’identité, de perte de repères et de perte des principes fondamentaux de la personnalité. Elle se manifeste, ou bien par un mépris total de toutes les règles de la vie sociale, communautaire, nationale et humaine ou bien par l’instauration de règles personnelles irresponsables où les valeurs physiques, personnelles et matérielles trouvent tout leur sens. Si ces jeunes fuient parce que leurs principes et leurs repères sont fragiles ou vagues voire même abominables, alors ils se seraient rendus compte que la mort les guette également à chaque étape de leur ténébreux voyage et se seraient éclipsés dès leur arrivée à bon port.

Mais ne voilà-t-il pas qu’après la concrétisation de leur projet-acte, ils se manifestent de façon plus ressentie et se rendent plus utiles pour aider les leurs. Ceci exclut également l’égoïsme et l’absence de repères ou de valeurs et élimine la faillite morale et spirituelle comme facteur explicatif. Au contraire, leur acte démontre le courage d’avoir affronté les conditions ô combien dramatiques de leur passé, le courage à faire face aux conditions tout aussi terribles de leur voyage et le courage à assumer les conséquences souvent tristes de leur avenir.

La maturité, quant à elle, est une étape de la vie de l’être humain qui exprime le passage d’une situation physique et émotive incomplète à une phase de plein développement corporel et moral. L’absence ou le manque de maturité des émigrants est avancé par certains pour expliquer cet ultime geste car ils n’ont pas les capacités de mesurer le degré de dangerosité et les conséquences souvent fatales de leurs procédés. Or, la maturité physique est exclue parce que dans les barques de fortune menant en douce vers l’Europe ou vers les îles fortunées et sur les chemins torrides des frontières américaines jalousement protégées des enfants, des adolescents, des adultes et même des vieillards qui ont tenté l’aventure et la tentent quotidiennement.

Reste donc, la maturité émotive qui pourrait expliquer le phénomène. Probablement !!!

En fait, l’examen de l’environnement dont sont issus ces Sinbad (5) auto-kamikazes contemporains démontrera également leur maturité émotive et leur si grande responsabilité même si l’actualité médiatique veut faire croire au contraire.

Souvent, les fuyards sont issus de pays pauvres, en proie à la guerre, à la famine, au chômage, à la corruption, à la bureaucratie, à la dictature et à la répression. Ils n’y disposent ni de sécurité ni de revenu ni de liberté ni de perspectives mais ce serait eux l’essence de tous les feux qui ravagent leurs nations. Leur seul lien avec la vie est justement l’espoir : l’espoir de pouvoir un jour changer leur destin, l’espoir de vaincre, un jour, ces misérables conditions qui leurs sont imposées, l’espoir de donner un jour un avenir meilleur à leurs familles. Leur environnement, à la fois répulsif et défiant, les pousse à le défier et à lui exprimer leur refoulement total. Ce qui se manifeste par l’utilisation de tous les moyens à leur disposition, y compris les plus risqués et les plus fous afin de trouver des échappatoires, quitte à avancer le moment fatidique de leur si courte vie. Qu’importe ! De toute façon, cet instant est presque inévitable dans leur vie passée et actuelle.

Donc, ces jeunes fuient pour exprimer une réaction à des actions de leur environnement hostile ou pour défier des conditions qui défient leur jeunesse, leur vivacité et leur courage. C’est, qu’on le veuille ou non, une forme de rébellion, une sorte de révolution et une façon de faire la guerre à cet environnement impitoyable, injuste et inchangeable autrement que par le sacrifice. Le formidable développement des nouvelles technologies d’information et de communication leur a fourni les rêves, la motivation, une partie des moyens et une conclusion sans équivoque : une vie autre que celle qu’ils ont vécue jusqu’à présent est possible.

D’un autre côté, une autre forme de fuite non moins tragique, qui concerne des personnes non moins jeunes et non moins nombreuses s’installe dans l’ensemble de ces pays déjà saignés par tous les maux à l’origine de l’émigration clandestine, à savoir la fuite de leurs intellectuels. Ces bougies du savoir et du savoir-faire qui sont sensés éclairer l’avenir de leurs sociétés, soigner leurs blessures et soulager leurs souffrances sont, quant à elles, habilement acquises et délibérément volées pour appuyer la croissance économique de l’autre monde. Cette forme qui ne fait pas partie de la misère du monde, mais plutôt de choix délibéré d’immigration choisie(7) n’attire l’indignation de presque personne. Pourtant, la résolution du problème de la première émigration ne se fera que par la résolution de la deuxième. Autrement dit, le premier phénomène n’est en fait que la conséquence du deuxième. Même si les motivations et les causes de chacune des deux formes sont différentes, les conséquences, quant à elles, sont convergentes : plus d’enrichissement pour les riches, plus d’appauvrissement pour les pauvres. Le point commun de cette situation inacceptable et humainement honteuse c’est la jeunesse de ses acteurs et le détournement de leur potentiel pour servir des circuits d’esclavagisme indirect soit de façon visible ou occulte. De jeunes âmes qui alimentent par leur sang pur et leur chair fraîche les bourses des trafiquants légaux et illégaux dans les pays de départ et les pays d’arrivée.

A ces jeunes migrants, nous devons des réponses à la mesure des questions. A ces jeunes, nous devons des explications à la mesure des étonnements et de l’ambiguïté. A ces jeunes, nous devons des droits à la mesure des obligations qui nous incombent. A ces jeunes, nous devons des actions et des réactions à la mesure des enjeux et des conséquences dramatiques. A ces jeunes, nous devons et nous devrons l’avenir de nations et de peuples entiers qui se voient vider de leur essence.

Les laisser mourir passivement relève de l’absurdité, de la honte et de l’insensibilité assassine. Alors, de grâce, cessons de les regarder comme des énergumènes primitifs, arrêtons de les considérer comme un fléau physique dangereux sans âme et cessons de les traiter comme une menace à notre bien-être ou au bien-être d’autrui.

Ceci n’est qu’une tentative de résumer, d’un point de vue humain, des causes d’une ancienne-nouvelle forme d’expression humaine qui interpelle l’humanité par rapport à tous ses principes de sacralisation de la vie et qui démonte toutes ses belles affirmations d’un monde meilleur ou d’un développement humain durable sans sacrifices, car leur misère à eux ne doit pas faire partie de ce monde.

Je ne peux m’empêcher de revenir à notre adverbe de départ pourquoi non pas en forme affirmative, mais toujours en forme interrogative, car je viens de lire dans un journal que, pour la énième fois, de nombreux clandestins ont péri au fin fond de la Méditerranée en tentant de fuir ce qu’on essaye de leur imposer comme fatalité.

Hélas, je crains que personne ne sache et ne puisse modifier la forme de notre fameux adverbe pour le compte de ces milliers de chercheurs de la vie à qui j’exprime ce qu’exprimait Abbé Pierre dans sa célèbre réplique «Je souffre de la souffrance des souffreteux».

*Cadre de banque
Diplômé de l’ESB et de la SIBF en Algérie.

Notes et références :

(1) de son vrai nom Henri Grouès (1912-2007), Homme religieux et grand intellectuel français, fondateur de l’association Emmaüs, Testament, BAYARD, 2005.

(2) Titre d’un roman de Mouloud Feraoun (1913/1962), Le Puy Cahier du nouvel humanisme, 1950.

(3) Translation du dicton algérien:
«laa t’atlag ma fi yaddak wa t’tabbaa ma fi’lghar»

(4) Dans le sens propre du terme : rejoindre le monde de leurs rêves et dans le sens figuré : tout simplement rejoindre celui des morts.

(5) Amnesty Internationale a annoncé en 2006 plus 5.000 immigrés clandestins morts aux portes de l’Europe depuis 1988. Selon les ONG espagnoles, près de 900 personnes sont mortes aux frontières européennes en 2007.

(6) Personnage mythique de légendes perses, contant des aventures fantastiques d’un marin courageux dans l’océan indien.

(7) Forme d’immigration réglementée et instaurée en France par le Président Nicolas Sarkozy, Mai 2006, correspondant du côté des pays de départ à la fuite des cerveaux.


Nombre de lectures : 420
PAS DE COMMENTAIRES

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

Congrès du Changement Démocratique