Édition du
26 July 2017

Pour Mahmoud Darwich

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par Akram Belkaïd
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Ils ont dit : il est temps que tu traces tes lignes pour pleurer le Poète. Ignores-tu qu’il sommeille désormais dans le ventre d’une colline de Ramallah ? J’ai répondu, de l’art de l’élégie, je n’ai jamais rien appris. Priez pour la résurrection de Toumâdir, fille d’Amr. Elle, saura dire d’une traite les paroles qui captureront notre peine. Ils ont dit : nous insistons, ton silence n’est pas convenable. J’ai répondu, Ramadan approche. Ils sont nombreux à peupler mes pensées. Ali de Ténès, les anonymes aux ailes brisées des Issers et de Bouira, Isaac de Memphis. Ils ont dit : nous compatissons mais la mort du Poète est un grand malheur qui élargit la blessure purulente de son peuple.

Pour éloigner leur vacarme, j’ai récité : « Quand les martyrs vont dormir, je me réveille et je monte la garde pour éloigner d’eux les amateurs d’éloges funèbres. » Puis, j’ai lancé : « Est-ce cela que vous manigancez ? Que je profite de son absence pour trahir le Poète ? » Ils ont souri et se sont exclamés : « voilà un bien bel emprunt. C’est un bon début. Continue ! » Comme je ne pouvais fuir, je suis allé aux Roses.

Poète, le dernier adieu t’est un jour apparu. Tes yeux ont alors saisis le dernier instant et ton calame a écrit : « Je serai mis dans une rime de bois (…) / On me pardonnera en une heure tous mes péchés, puis les poètes m’insulteront (…) / Mais je ne vois pas encore la tombe. N’ai-je pas droit à une tombe après toute cette peine ? ».

Poète, tu as vu juste. On t’a absout mais déjà, oui déjà, des va-nu-pieds à peine chaussés t’insultent, souillent ta mémoire, moquent ton engagement, nient tes sacrifices. Les uns disent que tu as tenu, jadis, des propos interdits. Les autres pensent te célébrer en affirmant que tu avais fini par oublier le chemin des luttes. N’aie crainte, poète, ceux-là ne sont pas des nôtres, ils ne peuvent comprendre.

Poète, tu as eu droit à une tombe mais était-ce celle que tu espérais ? Ils ont rasé Al-Birwah et même mort, ils ont continué à t’interdire la Galilée. C’est toujours ainsi qu’ils se grandissent, pourquoi en serions-nous surpris ? Poète, ils ont banni tes poèmes et on peut les entendre rire et vociférer qu’au bout de la route, c’est bien toi qui es mort n’importe où mais pas chez toi ; n’importe où mais pas chez eux.

Poète, il nous faut relire tes vers : « Nous sommes ce que produit la terre qui ne nous appartient pas / Nous sommes ce que nous produisons dans la terre qui fut nôtre / Nous sommes les traces que nous laissons en exil et en nous / Nous sommes les plantes du pot brisé / Nous sommes ce que nous sommes et qui nous sommes, alors, qu’importe le lieu ? / Nous devons tourner maintenant autour de la planète grosse de ce qui lui ressemble / Et qui le déposera de son haut trône / Pour que nous soyons enterrés n’importe où. »

Poète, ton peuple te pleure. Pour lui, rien ne change, tout empire. Son voyage continue et il s’en ira, répétant, encore et encore : « Sur le chemin, il y aura encore du chemin. Il y a de quoi voyager encore dans le chemin (…) / Et sur le chemin, il y a encore du chemin à parcourir et parcourir. Vers où m’emportent les questions ? / Je suis d’ici et je suis de là-bas, et je ne suis ni ici ni là-bas. Je jetterai tant de roses avant d’atteindre une rose en Galilée. » Poète, tu es parti avant l’arrivée de l’automne. Que t’a dit la vie à ton départ ? T’a-t-elle proposé de revoir ton village ? T’a-t-elle donné quelques nouvelles de l’enfant de Tâlibîya ? Lui as-tu dit que lui aussi nous manque ? Qui donc va vous remplacer ?

Poète, en étais-tu sûr ? La poésie n’a-t-elle vraiment rien gagné ? Qui trouvera les mots pour décrire le mur de béton qui fend le tronc des oliviers ? Qui consolera la vieille qui ploie sous la fournaise et les insultes de brutes venues de Moscovie et de bien au-delà ? Qui écrira la poésie de la pluie, de la boue, de l’attente et du checkpoint ? Poète, en sommes-nous réduits à espérer que les gagnants seront les perdants ? Et qu’un jour, « bonnes dames, braves messieurs, la terre des hommes sera pour tous les hommes » ?

Poète, qui va défendre l’humanité de ton peuple ? Qui fera taire ceux qui affirment que les tiens n’ont ni âme ni mère ? Ils devront être nombreux à clamer : « Je suis de là-bas. Et j’ai des souvenirs. Je suis né comme naissent les gens. J’ai une mère (…) / Je suis de là-bas. Je restitue le ciel à sa mère quand il pleure sa mère. / Et je pleure pour que me reconnaisse le nuage à son retour (…) J’ai appris tout le langage et je l’ai défait pour composer un seul mot : Patrie… » Il leur faudra hurler car, ici et là, sycophantes et imprécateurs veillent, eux qui n’ont de cesse de nier les pleurs de leurs victimes. Le monde que tu quittes n’est pas près de changer, peut-être même va-t-il empirer. Petit à petit, se prépare une autre tragédie que l’on nous obligera à appeler « transfert », « rééquilibrage des populations » ou que sais-je encore… Alors, les tiens soupireront : « Et nous, nous aimons la vie autant que possible / Nous dansons entre deux martyrs (…) / Nous aimons la vie autant que possible / Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués. »

Poète, tu avais raison. « C’est mort qu’ils m’aiment » avais-tu prédit. « C’est mort qu’ils m’aiment afin de pouvoir dire : il était des nôtres, il était nôtre. » Tous ont dit que tu étais des leurs. Les tiens, comme leurs ennemis qui se sont toujours prétendus ennemis de vos ennemis. Tu les connaissais bien poète, ceux qui du Tigre au Jourdain en enjambant l’Oronte et le Barada vous ont enlacés pour mieux vous égorger. « Il étreint son meurtrier pour gagner sa clémence (…) / Frère, ô mon frère ! Qu’ai-je fait pour que tu m’assassines ? (…) / Tu me tueras pour que l’ennemi s’en retourne à sa maison-notre maison et que tu retournes au jeu de la grotte ? »

Mais… Poète. Rien n’est perdu, rien n’est assouvi. Nous irons un jour sur une colline de Galilée et nous la couvrirons d’un lit de roses écarlates.


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