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25 March 2017

31 ans après la mort de Biko, le défi de la mémoire sud-africaine

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(De King William’s Town, Afrique du Sud) Un vent glacial balaye le modeste cimetière coincé entre la route et le township en bordure de King William’s Town, dans l’est de la province du Cap. Il y a trente et un ans, j’assistais ici à un moment de ferveur et de mobilisation exceptionnels qui a marqué la lutte anti-apartheid : les funérailles de Steve Biko, le “père” de la Conscience noire, le mouvement qui, dans les années 70, a remis en route une histoire qui débouchera bien plus tard sur la fin de l’apartheid et la libération de Nelson Mandela.

Trois décennies après sa mort brutale entre les mains de policiers blancs, le crâne fracassé puis laissé sans soins jusqu’à son décès, la mémoire de Bantu Stephen Biko pèse encore sur l’Afrique du Sud post-apartheid. Et certains Sud-Africains, trop jeunes pour l’avoir connu, s’emparent de ses idées comme une hypothétique antidote à certaines des dérives de la société actuelle.

A King William’s Town, le cimetière où repose Steve Biko a été rebaptisé “jardin du souvenir”, et place en exergue une citation attribuée au leader de la Conscience noire :

“Il vaut mieux mourir pour une idée qui survivra, plutôt que de vivre pour une idée qui finira par mourir.”
Et la maison familiale des Biko, dans le modeste township de Ginsberg, a été transformée en musée, avec un buste du jeune homme inauguré par nul autre que Nelson Mandela lorsqu’il était président, en hommage à un héros qui n’appartient pourtant pas à l’histoire du Congrès national africain (ANC) au pouvoir.

La mort de Steve Biko, le 12 septembre 1977, avait provoqué un choc considérable au sein de la population noire. Le jeune homme, brillant, charismatique, déterminé, avait acquis un statut exceptionnel au sein de la jeunesse noire à laquelle il avait insufflé fierté et rébellion. Plus de 20 000 personnes avaient convergé sur cette petite ville rurale le jour de ses funérailles, et des milliers d’autres en avaient été empêchées par les barrages de police.

Lorsque le cercueil de Steve Biko apparut dans le stade où se déroulait la cérémonie, porté par six militants de la Conscience noire, l’émotion traversa la foule, le poing levé, chantant “Nkosi Sikelele Afrika”, “Que Dieu bénisse l’Afrique”, devenu depuis l’hymne national sud-africain. L’évêque Desmond Tutu, plus tard Prix Nobel de la paix, présidait cette cérémonie, marquée par une colère profonde contre ce régime qui venait de priver la majorité noire d’un leader de grand talent.
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Dans une maison de King William’s Town, Jongi Hoza travaille à la Fondation Biko, qui tente de faire vivre la mémoire du dirigeant assassiné. Poète à ses heures, Jongi Hoza n’avait que quatre ans quand Steve Biko est mort. Mais lorsqu’il a découvert ses écrits des années plus tard, il trouvé que ses idées conservaient une grande pertinence dans l’Afrique du Sud de l’après apartheid.

“La Conscience noire est encore plus pertinente aujourd’hui, car elle porte sur la solidarité, sur le rejet de l’égoisme et de la corruption. Elle nous oblige à nous définir nous mêmes plutôt que de laisser les autres nous définir. À croire en nous-mêmes”.

Pour Jongi Hoza, Steve Biko a dû se “retourner dans sa tombe” lorsque se sont déroulées les violences xénophobes contre les immigrants étrangers en Afrique du Sud au printemps dernier.

“Dans la vision de Steve Biko, se libérer n’était que le début d’un processus. Aujourd’hui, nous avons la liberté, mais qu’en avons nous fait ? Les défis pour les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que ceux des années 70, ce sont ceux du chômage, du VIH, de la criminalité. Mais on peut toujours utiliser la Conscience noire comme une arme.”

Les héritiers de Steve Biko sont pourtant largement absents de la scène politique. Plusieurs groupuscules se réclament de la Conscience noire et ne pèsent pas lourd. L’ANC, hégémonique au pouvoir après avoir repris la tête de la lutte anti-apartheid dans les années 80, a habilement su récupérer les principaux camarades de Steve Biko, comme Barney Pityana, aujourd’hui président de l’immense université par correspondance Unisa.

Mais l’influence intellectuelle de la Conscience noire reste non négligeable, surtout à un moment où beaucoup de Sud-Africains considèrent que l’ANC a perdu son âme dans la gestion depuis quatorze ans, et se complaît dans des luttes intestines pour le pouvoir -et pour l’argent du pouvoir.

Un observateur de la vie politique sud-africaine à Johannesburg confie :

“Il y a eu beaucoup de discussions entre anciens de la Conscience noire ces derniers temps, qui pensent qu’il y a une opportunité pour relancer leurs idées. Mais certains pensent qu’il vaut mieux peser en tant que force intellectuelle et culturelle, alors que d’autres rêvent de lancer un nouveau parti qui reprendrait le flambeau de Steve Biko.”

Vu de King William’s Town, il y a déjà fort à faire à garder intacte la mémoire de l’homme, de ce qu’il a représenté dans l’histoire de la libération du pays. Si l’évocation de son nom suscite une grande émotion, et même la larme à l’œil auprès de Sud-Africains en âge d’avoir connu l’époque –pas si lointaine- de la lutte, tout ceci ressemble fort à des histoires d’anciens combattants pour une bonne partie de la jeunesse confrontée aux difficultés, et aux désillusions, de l’après-apartheid.

La Fondation Steve Biko a justement été fondée il y a une décennie pour maintenir en vie cette mémoire, et la communiquer aux plus jeunes. Elle a mis sur pied un “Steve Biko Memorial Tour” à King William’s Town, pour les visiteurs et en particulier ceux des écoles. Un circuit qui va de sa maison à sa tombe en passant par le bureau qu’il a occupé un temps près d’une église.

Dans la maison familiale numéro 698, des photos de famille émouvantes de sa femme et ses enfants -dont l’un fut prénommé Samora, en hommage à Samora Machel, premier président du Mozambique indépendant en 1975, un épisode qui redonna espoir aux Noirs d’Afrique du Sud.

On peut voir également la “une” du Daily Dispatch, le quotidien libéral blanc anglophone d’East London, la grande ville la plus proche. “Nous saluons un héros de la nation”, écrit le journal blanc.

Un titre qui peut surprendre et mérite explication : le rédacteur en chef de ce journal, Donald Woods, libéral au sens politique du terme, avait rencontré Steve Biko et avait été frappé par la vision du jeune homme. A sa mort, Donald Woods entra en croisade contre le pouvoir afrikaner pour obtenir la vérité et la justice. Il n’obtint que des menaces, notamment l’envoi de T-shirts imprégnés d’acide destinés à ses enfants, ce qui le décida à partir en exil.

Cette semaine, à l’occasion du trente-et-unième anniversaire de la mort de Steve Biko, Jimmy Matuya, chroniqueur noir du Daily Dispatch, écrit :

“J’ai le cœur brisé quand je vois comment ces martyrs de notre cause semblent oubliés, et comment les organisations qu’ils ont aidé à bâtir se déchirent.”

Même regret chez Jongi Hoza, le jeune disciple posthume du leader assassiné :

“L’héritage de Nelson Mandela est en train d’être dilapidé. Steve Biko aurait aurait pu être un bon héritier de Mandela. A 30 ans, il était déjà reconnu internationalement, alors que la plupart des gens, à cet âge-là, ne sont même pas connus de l’autre côté de la rivière. Mais ses idées survivent.”

Il reste à voir si de tels propos sont des illusions dans l’Afrique du Sud des années 2000, ou si la désillusion avec le parti au pouvoir fera ressurgir un espoir assassiné il y a trois décennies.


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