Édition du
26 March 2017

Misère de l'intellectualisme

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par Addi Lahouari

Le Soir d’Algérie a abrité, en juillet et août derniers, un débat sur la construction de l’Etat en relation avec le mouvement national et le rôle de l’armée dans cette construction. La dernière contribution dans ce quotidien, signée Tarek Allaouache, datant du 21 août et répondant à la mienne parue dix jours auparavant, dénie à ma position toute scientificité et se pare d’une posture qui ne cache pas un parti pris idéologique en faveur du régime.

Derrière un intellectualisme pédant, M. Allaouache défend trois positions que je vais exposer brièvement en le citant pour ne pas dénaturer sa pensée. Le premier argument développé est que mon analyse repose sur « la domination supputée ou postulée des services de renseignement algériens sur l’appareil d’Etat », analyse menée « sur des sources invérifiables et sur des vérités que chacun sait et que personne ne peut vérifier ». Je serais, par conséquent, obsédé par le DRS, produit par mon imagination : « [Addi] contribue à construire le mythe du DRS et du pouvoir pour mieux l’abattre » ! A travers une lecture symptômale de mes écrits, M. Allaouache conclut que « au nom de la morale et de mes convictions politiques, je n’aime ni les services de renseignement algériens, ni le gouvernement du pays que j’accuse d’être une façade ». Mon procureur de fortune avoue même admirer « mon culot et mon audace intellectuels qui essaient de maquiller en procès politique et moral intenté aux militaires algériens en science ». M. Allaouache n’accepte pas que le pouvoir soit critiqué du point de vue scientifique ni moral, parce que d’une part, il doute que le « pouvoir … corresponde à quelque chose de réel » et d’autre part « il confesse son incompétence crasse dans la détermination de ce qui peut être moral dans une société comme la nôtre… ». Il faut rester muet et vivre sa vie à Lyon ou Nantes car le pouvoir ne peut être critiqué ni scientifiquement (il n’existe pas) ni moralement (de quel droit). Souhaiter des réformes démocratiques, c’est faire preuve de naïveté car M. Allaouache « pense que la démocratie n’est ni la seule forme d’organisation politique possible ni, dans l’état actuel des choses, la plus souhaitable pour notre société ». Surtout que « l’Occident n’est ni plus moral ni plus libre que nous ». Et « nous ne sommes pas obligés d’emprunter [sa] religion : l’humanisme démocratique ». Et de toute façon, poursuit M. Allaouache, Lahouari Addi escamote le vrai enjeu en Algérie qui est celui du « monopole de l’étatisation légitime dans une société globalement rétive à l’institutionnalisation rationnelle-légale ». En résumant, M. Allaouache a essayé de montrer que le DRS est un mythe, la société algérienne refuse la construction étatique menée par le pouvoir; elle refuse aussi la démocratie qui est un leurre. Sous une forme pompeuse, la montagne critique accouche d’une souris idéologique. L’intellectualisme est une pathologie de la pensée qui se fige dans des problématiques théoriques coupées de la réalité sociale.

Je vais répondre à l’article en question, dans la tradition universitaire et sans polémique, en mettant l’accent sur quatre éléments soulevés directement ou indirectement et qui concernent de près la vie sociale en Algérie. Le premier est celui de l’importance des sciences sociales dans le développement d’une nation, importance liée à la nécessité de répondre aux questionnements du public à travers la construction d’un objet réel constitué de pratiques. Le second est relatif à la conception du politique, dominante en Algérie, partagée aussi bien par les militaires que par les citoyens qui votent pour les partis islamistes. Le troisième élément soulève la question de l’éthique, fondamentale dans l’institution pacifique de rapports sociaux liant des personnes en dehors de liens familiaux ou lignagers. L’homme est un être moral qui sait distinguer le bien du mal, pour peu qu’il ait conscience de ses pratiques. Enfin, le quatrième élément, lié au précédent, est ce mythe à la vie dure qu’est le relativisme culturel qui veut que les groupes humains sont marqués à jamais par une culture dont ils demeurent prisonniers.


Le rôle des sciences sociales

Le défaut de l’article de Allaouache est qu’un aspect essentiel est oublié : la sociologie est une science empirique et a un objet empirique. Que cet objet soit construit par des problématiques appropriées et des concepts analytiques ne signifie pas que ces problématiques se substituent à lui. La sociologie n’est pas un exercice livresque, ni une démonstration pédante pour salonnards ; c’est une production théorique menée sur la base de l’observation des pratiques quotidiennes relatives à l’objet construit et délimité. Le domaine du sociologue n’est pas seulement la bibliothèque, encore moins les salons; c’est la rue, c’est le complexe d’El-Hadjar et autres espaces publics où se produit et se reproduit l’interaction sociale. C’est ce que les anthropologues appellent le fieldwork, le travail de terrain, en contact direct avec les pratiques sociales, dont les rapports avec l’administration sont un aspect. Evidemment, il ne suffit pas d’observer la rue pour produire une analyse sociologique, car il est nécessaire de construire l’objet, c’est-à-dire de détacher de la diversité et de la richesse de l’activité sociale l’aspect sur lequel porte l’investigation, et de l’approcher avec des concepts, à inventer ou à emprunter, qui neutralisent les préjugés du sens commun. Dans le débat qui m’a opposé à Chafik Mesbah, il y a un objet concret : le pouvoir d’Etat en Algérie, sa structure, son lien avec le mouvement national, ses crises, sa légitimité. Le pouvoir, sous ses aspects institutionnels et non institutionnels, est l’objet principal de la sociologie politique qui réfléchit sur les rapports d’autorité et les formes qu’ils prennent selon les systèmes sociaux dans le passé et dans le présent. Allaouache semble avoir des difficultés à définir le pouvoir, à la réflexion duquel des auteurs comme Machiavel, Hobbes, La Boétie, Montesquieu, Locke, Rousseau, Weber, Foucault, Crozier, etc. ont apporté des contributions décisives. Mais ce qu’il faut souligner, et qui semble échapper à Allaouache, c’est que ces problématiques ne sont pas des épures théoriques, des constructions d’idées détachées du réel. Elles renvoient toutes à des expériences historiques singulières, notamment de pays européens construisant l’Etat ou cherchant à rendre compte de son articulation (ou de sa non-articulation) à la société. Machiavel a exprimé la conscience de l’autonomie du pouvoir par rapport à la morale, à une période où l’Europe inaugurait le début de la séparation du politique et du religieux; Hobbes a attiré l’attention sur son enracinement dans la société par le contrat; Montesquieu se souciait de l’hégémonie du pouvoir et de la nécessité de le limiter; Weber a dressé une typologie en fonction des systèmes sociaux, etc., etc. Bref, la problématique théorique a un contenu historique lié aux changements des conditions de la vie sociale et des mutations intellectuelles qui les accompagnent. Les débats d’idées en Europe, qui ont culminé avec Les Lumières, ont accompagné les profondes mutations de la société, marquées par l’émergence de la bourgeoisie qui a lutté contre l’absolutisme du pouvoir politique pour mettre l’Etat au service de la rationalité économique qui lui profitait en tant que détentrice du capital.

Les sciences sociales ont pour vocation de casser le caractère routinier de nos croyances et nos pratiques, pour dire qu’elles ont un contenu historique et qu’elles peuvent entrer en contradiction avec nos aspirations du moment. De ce point de vue, les sciences humaines et sociales participent à l’éveil des consciences et permettent aux hommes de mieux maîtriser leur destinée. Pierre Bourdieu écrit dans Questions de sociologie « une loi ignorée est une nature, un destin; une loi connue apparaît comme la possibilité d’une liberté » (p. 46). Parce que, poursuit-il, lorsque la sociologie dénaturalise les croyances et les pratiques sociales, elle défatalise en même temps. La connaissance du fait social est déterminante pour le développement de la société en ce qu’elle élève le niveau intellectuel de la population et fournit les éléments cognitifs avec lesquels les composantes du mouvement social forgent leurs projets et leurs revendications. Le rôle de l’universitaire dans cette entreprise est celui du passeur d’idées et d’analyses pour sortir du manichéisme moral qui divise la société en bons et en méchants. Mais il faut que l’universitaire ne s’isole pas dans une tour d’ivoire, utilisant des concepts abstraits en se délectant dans un pédantisme et une préciosité d’où il croit puiser son statut de savant. Ce qui caractérise un intellectuel, ce n’est ni le discours savant ni l’abstraction spéculative; c’est plutôt la rigueur du raisonnement, connectée à un objet concret et aux questionnements de l’heure du grand public. Si nous enfermons le débat dans une spéculation intellectualiste qui n’a pas de rapport direct avec les questionnements du grand public, nous desservons notre cause qui est celle d’injecter des connaissances scientifiques dans la culture générale de la population. Il faut probablement mettre le retard des pays arabes en rapport avec l’absence de philosophes, de sociologues, d’historiens, de psychanalystes, de linguistes… de stature internationale. Et si la presse en Algérie, pourtant l’une des meilleures dans le monde arabe, est pauvre intellectuellement, c’est parce qu’il n’y a pas une université nationale productrice de savoir où les journalistes viendraient puiser et qu’ils présenteraient dans leurs styles aux lecteurs.

Dans mes différents travaux de sociologie, j’ai construit un objet : le pouvoir d’Etat en Algérie. Je ne l’ai pas fait sur la base de rumeurs comme l’écrit Allaouache. J’ai pris en compte l’évolution politique du pays de l’indépendance à nos jours et les politiques publiques qui y ont été décidées et appliquées; j’ai reconstitué, comme dans un puzzle, les différents éléments de la vie officielle de l’Etat pour découvrir une logique interne à ce pouvoir d’Etat : il est marqué par une structure double qui prend son origine dans l’histoire du mouvement national. L’opposition entre l’OS et le MTLD officiel est reproduite par l’antagonisme entre l’état-major de l’ALN et le GPRA. Ils préfigurent le coup d’Etat du 19 juin 1965, la désignation de Chadli Bendjedid par la Sécurité militaire en décembre 1978, le départ de celui-ci sous la pression de 180 officiers supérieurs qui ont signé une pétition dans ce sens, la démission de Liamine Zéroual qui avait refusé l’opacité des accords entre le DRS et l’AIS en été 1997, et enfin la faiblesse de Bouteflika qui disait en personne qu’il ne voulait pas être un ¾ de président. Ce ne sont pas là des rumeurs; ce sont des faits, et dont la conséquence est l’absence de l’autorité de l’Etat que subit le citoyen qui s’est réfugié tantôt dans la passivité, tantôt dans l’émeute.

L’Algérie vit une crise profonde des rapports d’autorité qu’il est inutile de cacher, et le citoyen ne sait pas qui détient l’autorité au sommet de l’Etat. Il est vrai que le système politique algérien est opaque (et cette opacité sert à cacher la double structure du pouvoir), mais ce système vit et émet des signaux qui sont des informations. C’est sur la base de ces symptômes que le chercheur en sciences politiques peut reconstituer la logique d’ensemble du système, en commençant par observer et questionner le rapport d’autorité à la base, dans l’administration locale. « Qu’est-ce qu’un rapport d’autorité » ? Comment se définit un tel rapport ? C’est un mode d’obtenir l’obéissance sans usage de la force physique, dit la sociologie politique. Par quel miracle cela se produit-il ? Machiavel dit par la force, la ruse et la corruption; Hobbes dit par le contrat social; La Boétie dit par la servitude volontaire des administrés; Marx dit par la domination de l’argent; Weber dit par le charisme dans les sociétés traditionnelles et par une bureaucratie exerçant l’autorité légale-rationnelle dans la société moderne, etc. Où en est l’Algérie dans tout cela et quel est l’auteur qui serait le plus utile ? Probablement tous, mais il faudrait recourir à l’histoire de l’Algérie, sa sociologie, son économie… A suivre

La sociologie politique de l’Algérie sera spécifique parce que son expérience est singulière comme l’est n’importe quelle société. Les sciences sociales analysent la singularité des différentes expériences humaines. L’expérience historique de l’Algérie avec le système de pouvoir qui en a découlé, est une variante de la diversité humaine. A ce titre, il faudra problématiser cette expérience pour lui trouver son cadre d’analyse, ses concepts et sa méthode. Les auteurs occidentaux précités seront d’un apport théorique, mais il faudrait, auparavant, construire l’objet qui est l’ensemble des rapports d’autorité qu’a mis en place l’Algérie pour s’organiser en tant que collectivité politique centralisée et souveraine. Ces rapports d’autorité constituent une pyramide au sommet de laquelle il y a les détenteurs du pouvoir central, légitimant et mandaté. Comment alors analyser cette pyramide étatique ? Suffit-il de lire la Constitution ? Si l’on répond oui, ce serait comme si, pour connaître les sociétés musulmanes, il suffirait de lire le Coran.

La conception du politique

L’une des critiques principales que m’adresse Allaouache est que je « refuserais de comprendre que ce gouvernement, que ce service et cet Etat sont également des produits de mécanismes historiques autrement plus complexes que la simple mise en accusation morale du système et de ses acteurs ». L’enseignement élémentaire de la sociologie est qu’un système politique est le produit d’une dynamique historique et non le choix arbitraire des dirigeants. Ceci est le b.a.ba de la sociologie qui, en se constituant, s’est distinguée de la psychologie. L’hypothèse centrale qui traverse mes écrits est que l’Etat algérien est issu du mouvement national et porte en lui-même une idéologie politique qui est entrée en contradiction avec la situation post-coloniale. Le pouvoir d’Etat s’est construit sur la légitimité historique et a un ancrage socio-historique qui se réduit de plus en plus. Aucun pouvoir ne tient que par la force, mais il est vrai aussi que plus il perd en légitimité, plus il recourt à la force jusqu’à son effondrement. La crise à laquelle est confrontée l’Algérie est une crise de légitimité, et le personnel de l’Etat n’a pas su – ou n’a pas voulu – opérer le passage de la légitimité historique (qui a décliné en raison du renouvellement des générations et de l’échec des politiques publiques de 1962 à nos jours) à la légitimité constitutionnelle.

La légitimité, qu’elle soit historique ou constitutionnelle, puise sa pertinence et sa force dans les structures symboliques de la société. C’est ce que veut dire l’adage populaire, que je trouve démobilisateur, « les peuples n’ont que les gouvernants qu’ils méritent ».

Le système politique algérien est le produit de l’histoire et aussi d’une conception apolitique du politique cristallisée dans le DRS. Service dépendant de l’armée, celui-ci a été institué pour combattre l’ennemi extérieur et intérieur. La question est alors de savoir qui est l’ennemi intérieur après l’indépendance? Comme dans la tradition soviétique, il est la police politique chargée de neutraliser « les ennemis du peuple »; ce qui est révélateur d’une conception qui refuse de reconnaître que la société algérienne comporte en son sein des antagonismes politiques. Cette conception repose sur la croyance qu’entre Algériens il n’y a pas de divergences politiques, supposées exister seulement avec les étrangers. Quand on veut disqualifier un Algérien avec qui on ne partage pas les idées, on l’accuse de « hizb frança » ou d’être à la solde du Maroc. Cela signifie que les différends politiques ne nous opposent qu’aux étrangers, surtout les Français, et nos cousins marocains que nous accusons souvent d’exporter leurs maux chez nous. La société algérienne serait saine, mais ses problèmes viennent soit de la France, soit du Maroc. S’il y a opposition entre Algériens, c’est que l’une des deux parties est dans la trahison. Cette conception du politique repose sur la négation du politique qui justifie la culture du parti unique. La société algérienne n’a besoin que d’un seul parti puisqu’elle n’est pas divisée. Nous n’avons pas besoin de partis, ni d’élections, ni de justice autonome. Nous sommes une nation composée de frères (et de soeurs confinées dans l’espace domestique ou portant le hijab quand elles sortent dans la rue). En tant que phratrie, nous confions à l’Armée, prolongement de l’ALN, la tâche de désigner les meilleurs d’entre nous pour diriger l’Etat. Cette même armée mettra sur pied un service – le DRS – pour traquer ceux qui voudraient provoquer la fitna, ces faux Algériens, ces traîtres qui critiquent et qui sèment la division de la communauté, en revendiquant la liberté d’expression, des élections libres, l’autonomie syndicale, le respect des droits de l’homme…

Par conséquent, le DRS, épine dorsale du régime, n’est pas un corps étranger à la société. Il est la manifestation institutionnelle d’une conception refoulée du politique à laquelle adhèrent beaucoup d’Algériens. Quelle est cette conception et d’où vient-elle ? Pour l’exposer, il faudra faire un retour en arrière dans l’histoire. En 1830, l’Algérie était une société traditionnelle à prédominance rurale, où l’esprit de groupe est le moyen de survie pour l’individu. Celui-ci s’identifie à son groupe villageois ou tribal et valorise son unité par la solidarité. A l’intérieur du groupe, les conflits d’intérêts sont gérés dans le respect des valeurs de l’honneur, de la solidarité et du sacrifice, légitimées par une idéologie religieuse représentée par les saints qui enchantent le monde. L’individu craint le saint qui a le pouvoir de bénir et de maudire (la fameuse baraka), refoulant ainsi les divergences à l’intérieur du groupe. La colonisation a détruit ce système et sa base matérielle, l’activité agro-pastorale, introduisant l’échange monétaire sans permettre aux Algériens de s’intégrer dans les institutions qui étaient en vigueur dans leur pays. Le code de l’indigénat leur interdisait de s’émanciper par l’école, leur déniant les droits civiques. Après l’échec des soulèvements tribaux tout au long du XIXème siècle, la revendication nationaliste demandait l’assimilation que l’administration coloniale refusait, ce qui a radicalisé cette revendication portant désormais sur le mot d’ordre de l’indépendance. La conscience nationale s’est cristallisée dans l’opposition contre le code de l’indigénat, mais elle n’avait pas dépassé – comment aurait-elle pu le faire ? – l’idéologie communautariste et a reproduit la conception apolitique du politique.

Pour exister comme collectivité politique souveraine, les Algériens ont dû combattre militairement le système colonial qui les niait. Apparu suite à ce combat, l’Etat n’est pas le résultat de contradictions internes à la société; il n’est pas né d’un mouvement social qui aurait arraché l’institutionnalisation du pouvoir et les libertés publiques. Il est le fruit d’une résistance militaire opposant l’écrasante majorité de la population à des étrangers. L’histoire a fait qu’en Algérie c’est le moyen militaire qui a mis fin à la principale contradiction sociale et politique. L’histoire a militarisé le champ politique et c’est ce qui explique que le DRS, dépendant de l’armée, est le seul acteur politique officiel réel, avec pour mission de protéger les Algériens des divisions politiques pour préserver la paix civile. L’Etat est une conquête militaire et l’armée cherche à le préserver des luttes politiques. Des civils sont nommés aux responsabilités de l’Etat avec la mission de faire fonctionner l’administration gouvernementale, attendant d’eux qu’ils répondent aux besoins sociaux de la population afin d’éviter un mécontentement social que les ennemis de la nation n’hésiteront pas d’exploiter pour créer la fitna. Cette approche du politique en Algérie, qui se nourrit de l’histoire, n’a rien à voir avec un jugement moral sur les militaires. Ou s’il en est un, il est en leur faveur puisque le modèle qu’ils essaient de mettre en oeuvre est empreint de bonnes intentions. Ce que je souligne est qu’il est utopique et en rupture avec l’anthropologie humaine, et génère une crise aux dimensions multiples.

La conception du politique des militaires est partagée par les islamistes qui souhaitent non pas un changement de régime, mais un changement dans le régime. Elle est aussi celle de la majorité de la population pour qui le pouvoir est une réalité méta-sociale, c’est-à-dire qu’il est en dehors de la société. Pour l’armée, la source du pouvoir est le sang des martyrs dont elle est le symbole du fait de son rapport historique avec l’ALN. Pour les islamistes, la source du pouvoir est Dieu. Dans les deux cas, l’Etat s’enracine dans le sacré et non dans le profane. Il est étranger aux hommes, au-dessus d’eux, et c’est pourquoi ils n’ont pas le droit de le contrôler ou de lui demander des comptes. Dans les deux cas, il tourne le dos au monde et au présent. Avec les militaires, l’Etat appartient aux martyrs et non à leurs descendants. Avec les islamistes, l’Etat devrait appartenir à Dieu, au nom de qui parlent des croyants ayant pour mission d’imposer la morale et la perfection sur terre. Cette conception du politique, centrée autour des martyrs ou de Dieu, est dangereuse parce que chaque fois que le politique puise dans le sacré, l’homme devient violent et sème la mort, considérant ses opposants comme les ennemis soit des martyrs, soit de Dieu. Dans le premier cas, ce sont des traîtres à torturer, et dans le second, des fils du diable à exterminer. L’Europe a connu, dans son histoire, cette folie meurtrière et l’Algérie en souffre aujourd’hui. Si le sacré est politisé, ou si la politique est sacralisée, il y a nécessairement violence. En religion, dit Hobbes, il y a toujours un pur plus pur qui épure. Dieu est l’image de la perfection, et il y aura toujours des hommes qui prétendront être plus proches de cette image que d’autres. Cette conception sacrée du politique correspond à la société traditionnelle et non à la société contemporaine minée par l’individualisme et déchirée par les lois du marché et ses inégalités sociales.

L’Algérie a eu une opportunité de rompre avec cet unanimisme lors des élections de décembre 1991 remportées par les islamistes. C’était la première fois que l’Etat allait être occupé par voie pacifique et non militaire. Ce fait, à lui seul, était susceptible de créer une nouvelle tradition et de rompre avec la légitimité historique désormais inefficace aux yeux des générations nées après l’Indépendance. Ce n’est pas le point de vue de Allaouache pour qui « l’alternative choisie par la société était pire que celle qu’elle voulait changer ». Pire pour qui et par rapport à quoi ? Allaouache se réserve le droit d’émettre des jugements moraux mais le refuse à d’autres. En fait, il fait partie de cette élite qui n’a pas pris réellement la mesure de ce qu’est réellement l’islamisme en Algérie, au-delà des effets de démonstration verbale de certains imams-enseignants qui faisaient de la surenchère les uns sur les autres. Face à l’échec des politiques publiques menées depuis 1962, et suite à l’incapacité de l’Etat à moderniser le pays comme promis, l’utopie mobilisatrice, qui avait marqué le mouvement national, a été captée par l’islamisme, produit contradictoire de la modernité. D’un côté, celui-ci fait des masses populaires un acteur politique du champ de l’Etat – et en cela, il est révolutionnaire et moderne – et d’un autre côté, il construit son idéologie sur les ‘ibadates, ce qui est une vision politique du passé qui produira les mêmes contradictions et le même rejet dont a souffert le FLN.

Comme l’avait écrit l’historien Mohamed Harbi, « le FLN est le père du FIS », et tous deux sont révolutionnaires dans l’opposition et conservateurs dans la gestion de l’Etat. Au pouvoir, ce qui avait rendu impopulaire l’un, allait rendre impopulaire l’autre.

Avec l’islamisme, l’utopie mobilisatrice atteint son dernier stade et amorcera un processus de reconstruction de son idéologie sur la base des mou’amalates, comme l’ont fait en Europe les mouvements politiques qui se réclamaient du christianisme et qui ont évolué vers la démocratie chrétienne.

C’est ce que j’ai appelé la « régression féconde », expression restée au travers de la gorge de certains « modernistes » effarouchés par la colère du peuple. Mais ce qu’on oublie, c’est que cette alternative n’était pas un souhait personnel, et le chercheur travaille sur les dynamiques sociales qui puisent dans l’histoire lointaine et récente et qui s’expriment avec les représentations culturelles et l’imaginaire politique de la société. Tout ce qu’on peut faire, avec quelque chance de succès, c’est de défendre les principes universels auxquels le peuple est attaché, comme le respect de la vie humaine qui est central dans le Coran. Si l’Algérie change de régime, de gouvernement, de président par des élections libres et sans verser une goutte de sang, nous serions entrés dans l’histoire par la grande porte. Le système politique se construit par plusieurs générations. Celle de l’ALN a permis qu’il soit indépendant de la puissance coloniale, et celles de l’après-indépendance y apporteront leurs contributions respectives, et l’essentiel est que ce processus ne s’arrête pas. Pour cela, il faut défendre l’alternance électorale et la liberté d’expression. Le plus important n’est pas que les islamistes ou un autre courant gagnent les élections; le plus important c’est qu’il y ait une véritable compétition électorale libre et que l’alternance ne soit pas abolie par le parti vainqueur. Le peuple aspire à la modernité et il n’existe pas de société qui souhaite sa propre destruction. C’est aux soit-disant modernistes d’aller gagner la confiance de l’électorat et de lui apprendre qu’on ne juge pas un candidat sur ses ‘ibadates mais sur sa capacité à gérer les biens publics. Il n’y a pas d’autre alternative à des élections libres opposant des partis qui luttent pour arracher la confiance des électeurs.

La question de l’éthique

Allaouache insiste sur l’aspect moral de ma réflexion et la rejette parce que nous n’aurions pas la capacité d’affirmer ce qui est moral ou immoral. « Quelles vies humaines faut-il protéger quand des vies humaines sont menacées par d’autres vies humaines ? » écrit-il, se murant dans la position du sophiste qui ne veut pas prendre position et qui se réfugie dans une position agnostique confortable. Pour moi, cette position est une démission et elle est immorale. Ma posture se base sur une conviction : le meurtre d’un militaire par un islamiste est une tragédie, et l’assassinat ou la torture d’un islamiste par un policier est une autre tragédie. De cette conviction, je déduis une hypothèse : l’usage de la force militaire n’est légitime que face à l’ennemi en temps de guerre; or, à l’intérieur de la collectivité nationale, il n’y a pas d’ennemis; il y a des adversaires en compétition pour le pouvoir et la richesse et ils doivent accepter la Constitution et le Droit pour les départager. Pour que cette mécanique fonctionne, il faut que l’usage de la force publique soit sous le contrôle d’une justice indépendante, pour la simple raison que dans un conflit, un protagoniste ne peut pas être juge et partie. La violence a éclaté parce que la Constitution n’a pas été respectée, et la justice n’est pas autonome. Je ne me contente pas de déplorer les morts et de me dire qui du militaire ou de l’islamiste est immoral.

Je donne une explication susceptible de mettre fin à la tragédie comme l’aurait fait n’importe quel intellectuel engagé.

Toute société repose sur une conception du Bien et du Mal et sur le principe du respect de la vie humaine, et c’est ce qui rend incontournable la question de l’éthique. Ce qui change cependant d’une société à une autre et aussi dans l’histoire, ce sont les formes culturelles de cette conception et de ce principe. Jusqu’à l’avènement de la modernité, l’impératif moral était assuré par la religion, mais celle-ci n’a plus, comme par le passé, d’emprise sur l’individu, y compris dans les pays musulmans. Cette affirmation paraît paradoxale, voire choquante, dans des pays où la religion est présente dans l’espace public. Et pourtant, la religion n’a plus la force pour imposer la morale à des individus anonymes, vivant dans des cités de plusieurs centaines de milliers d’habitants. Il faut prendre la mesure des bouleversements intervenus en moins d’un siècle en Algérie suite aux changements de la morphologie de la société et de la mentalité des gens. Sur le plan de la psychologie sociale, nous sommes différents des générations nées au début du siècle et dans les années 1920, c’est-à-dire, pour certains, nos parents et grands parents.

La nya, qui marquait les rapports entre ces hommes, n’existe plus. Mot intraduisible en français, son sens pourrait se rapporter à la bonne foi. On disait à l’époque naytah naksa pour parler de quelqu’un de suspicieux, qui n’avait pas confiance. Mais le sens de la notion s’est modifié : Nya veut dire aujourd’hui crédulité. La société a changé et a imposé un nouveau contenu sémantique à cette notion qui, de vertu, est devenue un défaut. Où est en effet nya d’antan à Alger, Oran et Annaba ? Qui, dans les rapports quotidiens au travail, au marché, dans l’administration, dans la rue, etc., respecte la morale comme l’enseigne la religion ?

L’état des lieux des hôpitaux, le fonctionnement de l’administration, la léthargie de l’université, pour ne citer que quelques exemples, indiquent que nous sommes loin de l’éthique contenue dans l’idéal religieux. Un dicton populaire apparu dans les années 1980, et qui est malheureusement encore plus vrai aujourd’hui, indique que les gens sont conscients de cet aspect de la vie sociale : « Je ne te souhaite d’avoir affaire ni à la justice ni à l’hôpital » ! Ce dicton est révélateur de la soif profonde d’institutions publiques conformes à leur vocation.

Quand on observe la rue algérienne, peuplée pourtant de gens qui sont pour la plupart des croyants pratiquants (il n’y a qu’à voir comment les mosquées sont pleines), nous constatons des comportements que la morale islamique réprouve. Il semble que l’Algérien ne craint Dieu que lorsqu’il fait la prière. Il s’investit dans les ‘ibadates et néglige les mou’amalates, alors que ces dernières doivent être menées avec l’éthique contenue dans les premières.

L’individu croit s’en tirer en faisant un marché avec Dieu : je lui donne sa part (prières, ramadhan, pèlerinage …) et je fais ce que je veux en tant que fonctionnaire, commerçant, habitant d’un immeuble, oubliant les devoirs envers autrui. La Chrétienté s’est fracturée au 16è siècle en Protestantisme et Catholicisme parce que l’Eglise vendait des Indulgences, sorte de certificats payés à des curés qui assuraient à l’acheteur une place au Paradis ! Ce qui avait révolté Luther, parti en guerre contre l’Eglise de Rome et appelant les Protestants à rattacher leur foi à la terre et non au ciel. Djamel Eddine El Afghani rêvait d’un «Luther musulman» pour rappeler que les mou’amalates sont aussi importantes que les ‘ibadates. La révolution religieuse provoquée par la modernité est que le rapport à Dieu ne légitime pas le rapport à autrui. On peut être bon avec Dieu et méchant avec le voisin ou avec sa propre femme. L’islamo-business a même légitimé l’immoralité : l’Etat étant impie, selon certains islamistes, la corruption devient licite.

L’individu respecte formellement les préceptes de l’islam, mais les rapports sociaux quotidiens ne sont pas conformes à la morale islamique. La religiosité domine l’espace public mais l’esprit religieux a disparu, souligne Clifford Geertz, un des plus grands anthropologues du Maghreb et de l’islam. Il y a une manière d’obéir qui est la pire des désobéissances, disait El Hallaj au Xè siècle. La religiosité envahit l’espace public mais fait bon ménage avec des comportements répréhensibles. Dans un passé récent, celui des générations nées dans les années 1920 et 1930, l’individu avait la crainte du saint, mort ou vivant, ce qui garantissait l’ordre moral. Mais qui aujourd’hui respecte le saint ? La corruption et les agressions se déroulent à quelques mètres des mausolées de Sidi Lahouari à Oran ou Sidi Abderahmane à Alger (ya’tina rdahoum, disait mon père). Il ne s’agit pas de revenir à cette époque irrémédiablement révolue; il s’agit plutôt de créer de nouvelles institutions pour assurer le fondement éthique du comportement social. Il convient de réorganiser les bases institutionnelles de l’éthique parce que la foi seule ne suffit pas à l’assurer dans la société contemporaine. Nous vivons dans un monde désenchanté où les saints ne sont d’aucun secours.

Ils ont été chassés par la salafiya qui n’a pas proposé d’alternative. L’homme est un être moral certes, mais souvent inconscient de l’immoralité de certains de ses actes. Il lui faut des institutions qu’il respecte et qu’il craint.

Par le passé, le saint rappelait au devoir moral, et aujourd’hui c’est au juge de remplir ce rôle, à condition que la justice soit autonome du pouvoir exécutif. Or le régime né de l’indépendance, se disant au service du peuple, ne voulait pas que ses opposants soient protégés par une justice autonome.

Il s’est créé un vide et l’éthique ne trouve pas d’ancrage institutionnel qui la mette au-dessus des hommes. L’éthique n’est pas seulement une conviction qui provient de l’expérience morale de l’individu; elle est aussi, elle est surtout une institution sociale qui sert à réaliser l’être humain tel que l’enseigne la morale. Toute société a des idéaux qu’elle sublime et dont elle cherche à se rapprocher.

Quels sont les idéaux de la société algérienne aujourd’hui ? Quelle est l’éthique sur laquelle repose son Etat ? Comme dans toute société, il y a certainement des Algériens qui n’ont pas besoin d’institutions pour avoir un comportement moral, mais il suffit qu’il y ait une partie de la société qui déroge aux valeurs morales pour que le lien social soit basé sur l’animosité et la méfiance. Sans autonomie de la justice, la société perd ce qu’elle a d’humain. Le maintien du régime a un prix très élevé pour la société devenant de plus en plus violente. L’éthique a pour source la conscience morale de l’individu, mais elle a besoin de s’objectiver dans des institutions, hier la sainteté, aujourd’hui le droit.

Ce passage d’un mode institutionnel de régulation moral à un autre est l’expression de mutations socio-psychologiques profondes, déjà à l’oeuvre dans la société algérienne, mais il doit être accompagné et soutenu par une éducation civique, dispensée à l’école, et par les institutions de l’Etat crédibles aux yeux de la population. Est-ce le cas en Algérie ?

La distinction conceptuelle qu’opère le Coran entre ‘ibadates et mou’amalates indique que l’islam est susceptible de fonder une éthique moderne, mettant en oeuvre le principe kantien que l’homme est une fin en soi et non un moyen.

C’est dans ce sens que la modernité n’est pas anti-religieuse; elle invite seulement à rattacher le comportement moral à la vie quotidienne, ce qui est conforme à l’esprit religieux, car comment peut-on prétendre respecter Dieu à travers les ‘ibadates sans respecter sa créature avec qui nous sommes en rapport à travers les mou’amalates ? Sur ce registre, n’est-il pas choquant que l’Etat projette de construire une mosquée estimée à cinq milliards de dollars à Alger, alors que la capitale manque d’infrastructures de sport et de bibliothèques dignes de ce nom? Comment peut-on construire la plus grande mosquée du monde dans un pays où il n’y a pas d’eau courante pour les ablutions ? Pourquoi l’Etat investit dans les ‘ibadates alors que sa tâche est de gérer les mou’amalates ? Les sages ancêtres auraient dit que c’est un temple et non une mosquée qui est en projet. La religiosité mène souvent à la ‘ouboudiya, idolâtrie de la pierre. Compte tenu du coût du projet, il devrait être soumis à référendum avec la question suivante : L’Etat doit-il aider les citoyens à aller au Paradis ou à améliorer leurs conditions de vie sur terre ? Vivement un Luther musulman.

L’individu est un sujet moral qui discerne de façon autonome le bien du mal, et il est souverain, mais du fait de « l’insociable sociabilité » dont parle Kant, il est nécessaire que l’éthique ait des cadres sociaux soutenus par l’idée de droit. Kant opère le basculement du lien social régulé par l’éthico-juridique – efficace dans la société traditionnelle – à celui régulé par le politico-juridique indispensable à la paix civile de la société moderne. Le désenchantement du monde (le concept est de Weber, encore lui) impose de réorganiser les bases institutionnelles de l’éthique afin que les besoins moraux de l’individu soient satisfaits par des institutions qui leur soient conformes dans un monde où nya n’existe plus. C’est sur cette posture kantienne que Weber construit la problématique des éthiques de responsabilité et de conviction. Elle interpelle directement l’Algérie, dans le sens où il est à se demander s’il est moral que la richesse provienne de la spéculation, que la corruption soit un moyen d’acquérir un droit ou une faveur, que l’on paye un magistrat pour gagner un procès que l’on soit coupable ou innocent et, plus grave encore, que l’islamiste tue pour fonder un régime soit-disant moral, ou qu’un fonctionnaire de police torture des opposants soupçonnés de vouloir renverser le régime.

Il y aura probablement quelqu’un qui aura mal lu Marx qui objectera qu’une justice formelle n’assure pas l’égalité.

Il est vrai que Marx a distingué les libertés formelles des libertés réelles, mais il n’a jamais écrit qu’il faudra remplacer celles-là par celles-ci, car il savait qu’il n’y a pas de libertés réelles sans libertés formelles.

La distinction vise uniquement à souligner que les libertés formelles sont insuffisantes; c’est différent de dire qu’elles ne sont pas nécessaires. L’URSS l’a appris à ses dépens après une expérience de 70 ans qui avait sacralisé les dirigeants qu’elle avait mis au-dessus des lois.

Sans les libertés formelles (d’expression, de réunion, de conscience…), la substance humaine de la société est en danger parce qu’il n’y a rien de plus destructeur, dans la société contemporaine, que le pouvoir absolu, c’est-à-dire un Etat où les pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif sont confondus et ne forment qu’un bloc.

C’est cela qui explique le mal-être des Algériens qui, aujourd’hui, commencent à idéaliser l’Europe, rêvant de s’organiser économiquement, socialement et politiquement comme les Européens, tout en gardant leur culture et tout en étant respectueux de leur histoire. « Les Français seraient parfaits s’ils étaient musulmans », me disait un jour ma mère qui me rendait visite en France. Pourquoi El Hadja, lui dis-je. « Leurs rues sont propres, leurs ascenseurs fonctionnent, leurs hôpitaux prennent soin des malades, ils sont polis entre eux, ils n’ont pas de coupure d’eau …

C’est cela l’islam… Mais, ajouta-t-elle, peut-être que leur paradis est sur terre et le nôtre au ciel ».

Peut-être… En tout cas ma mère avait compris l’importance des mou’amalates et exprimait dans sa culture l’aspiration de beaucoup d’Algériens, cette aspiration que Allaouache prend pour quantité négligeable.

Je conclurais cette section sur l’éthique par une digression pour attirer l’attention sur la nécessité d’une culture scientifique produite par l’université pour répondre aux questionnements du grand public. Sur cet aspect, je dirais que la philosophie est la discipline-mère de l’université, car c’est elle qui forge la vision intellectuelle du monde et des rapports sociaux qui se propage dans la société, et sert de soutien théorique à toutes les sciences sociales et humaines à qui elle fournit le fondement épistémologique.

Je fais l’hypothèse que si l’enseignement de la philosophie ne s’imprègne pas de Kant, nous resterons une université sous-développée, voire un pays sous-développé. Il convient d’« islamiser » Kant comme les Mu’tazilas avaient « islamisé » Platon et Aristote, ce qui avait permis à la philosophie musulmane d’exprimer l’universalité à son époque et de faire un apport à la pensée humaine à travers le rationalisme qui avait pris racine ensuite en Occident, ce même rationalisme combattu par les ash’arites qui donnaient plus d’importance aux ‘ibadates qu’aux mou’amalates.

La querelle du relativisme culturel

Allaouache écrit sur le ton du reproche: « Lahouari Addi a un projet tout fait qu’il veut emprunter à l’Occident pour l’adapter à l’Algérie … ». Cette phrase est du pur relativisme qui postule que la démocratie et les droits de l’homme ne correspondent pas aux sociétés non occidentales. Beaucoup d’auteurs, en effet, estiment que la culture de l’aire arabo-musulmane est réfractaire à la démocratie et aux institutions de l’Etat de droit, posant implicitement que la différence avec l’Occident est irréductible, ce qui expliquerait la forme autoritaire de gouvernement dans les pays arabes.

Cette posture exagère la spécificité des cultures et sous-estime l’anthropologie, au sens que donne Kant à ce concept, c’est-à-dire l’étude de l’homme dans ce qu’il a d’humain. Le pouvoir est partout autoritaire, et ceci est une donnée universelle qui concerne aussi les Occidentaux qui ont inventé dans le passé des dictatures aussi violentes, sinon plus, que celles du tiers monde. L’homme a une soif insatiable de pouvoir après pouvoir, soif qui ne cesse qu’à la mort, écrit Hobbes (né en 1588) qui n’avait pourtant pas connu Boumédiène. Seul le pouvoir arrête le pouvoir, lui fait écho Montesquieu (né en 1689) qui n’avait jamais entendu parler de Larbi Belkheir.

Plus proche de nous, le philosophe Alain (né en 1868) estime que tout pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, comme s’il avait prévu l’avènement du régime algérien à l’aide d’une boule de cristal. Ces trois auteurs cités semblent parler de l’Algérie contemporaine, ce qui indique bien que l’autoritarisme, dans sa dimension anthropologique, est universel. L’histoire montre aussi que chaque société invente ses propres institutions pour résoudre la contradiction gouvernés-gouvernants en fonction des ressources politiques qu’ont les uns et les autres. L’Europe a mis longtemps pour passer d’un Etat privatisé par les dynasties royales à une autorité émanant du suffrage populaire.

Cette évolution n’a pas eu pour cause la volonté de dirigeants raisonnables et éclairés; elle est l’oeuvre du mouvement social qui, de mobilisations populaires en mobilisations populaires, a arraché les libertés publiques et l’institutionnalisation de l’autorité, rendant illégal l’abus de pouvoir ou son détournement à des fins privées. Cette institutionnalisation est l’expression d’un rapport de force entre gouvernés et gouvernants. Prenons le cas de l’Algérie. Qu’est-ce qui s’oppose à la construction de l’Etat de droit ? Deux facteurs essentiellement : les représentations culturelles d’un ordre politique méta-social et la nature rentière de l’économie. Le premier retarde l’exigence du contrôle institutionnel de l’autorité parce que la population n’a pas pris conscience qu’elle est source de pouvoir et que l’autorité est un bien public qui lui appartient. Les Européens ont opéré cette révolution intellectuelle il y a seulement deux siècles, et tout indique que le processus est en cours en Algérie. Le second facteur, favorisé par l’existence de revenus financiers externes, donc non produits localement, incite les dirigeants à utiliser l’argent public pour se maintenir à la tête de l’Etat. De ce point de vue, la manne pétrolière est un obstacle quasi-absolu à la démocratisation. Dans un pays pétrolier, le gouvernement ne dépend pas du travail local de la population, c’est plutôt la population qui dépend du gouvernement.

Par conséquent, la différence avec l’Occident est historique et les spécificités culturelles ne renvoient pas à une essence immuable qui ferait que l’Algérie soit hostile à la modernité et à la démocratie. La conclusion de ce relativisme est que les sociétés non occidentales sont condamnées à l’autoritarisme, à la corruption et à la torture comme mode de gouvernement, parce que cela ferait partie de leur essence culturelle. Le relativisme culturel, à la mode aujourd’hui, même si à l’origine, en anthropologie, il était animé de bonnes intentions, enferme les sociétés non occidentales dans les conceptions politiques pré-modernes, comme si elles n’avaient pas subi les profondes transformations sociales durant les XIXème et XXème siècles, notamment l’échange marchand. Il y a plusieurs types de relativisme (moral, culturel…), et le plus faible théoriquement et le moins recevable est le relativisme politique parce que premièrement il justifie l’autoritarisme et deuxièmement il ne voit pas l’évidence : le mouvement national et son projet politique de créer une nation, c’est-à-dire une collectivité politique centralisée, organisée en Etat, dans laquelle il y a une forme ou une autre de légitimité qui permet à la population de se reconnaître dans ses dirigeants. Dans une phase transitoire, le charisme est susceptible d’être une étape vers l’institutionnalisation de l’autorité. En tout cas, l’ancien système des pouvoirs locaux est définitivement détruit. Les tribus n’existent plus, si ce n’est à titre résiduel; l’auto-subsistance s’est réduite; les chefferies traditionnelles ont été démantelées. L’individu a été libéré des solidarités mécaniques, pour parler comme Durkheim, et a des rapports abstraits avec d’autres individus : Alger compte 5 millions d’habitants, Oran regroupe 2,5 millions et Constantine presque autant. Les structures sociologiques de la situation post-coloniale imposent la forme centralisée de l’Etat, et celui-ci a besoin d’une légitimité qui ne peut être que électorale. Le relativisme serait recevable si et seulement si l’Algérie était encore tribale et que l’individu n’avait pas besoin du pouvoir central pour garantir ce que j’appellerais les bases publiques de la vie sociale : justice, sécurité, éducation, système de santé, électricité, eau, infrastructures routières, communications, monnaie réelle, etc. Les émeutes récurrentes que rapporte la presse chaque semaine ne sont pas un refus de l’Etat ou l’expression du siba des tribus des siècles passés. Au contraire, elles se produisent pour rappeler au personnel de l’Etat ses manquements dans la gestion de l’espace public. Les émeutiers expriment une demande d’Etat de droit car aujourd’hui, avec les conditions sociologiques de vie collective, structurées par l’individualisme, le salariat, la forme conjugale de vie familiale, le logement urbain, la concentration citadine, etc., il n’y a pas d’alternative à un Etat efficace et juste, dirigé par un personnel légitime et compétent. Les Algériens ne sont pas ingouvernables; ils sont à la recherche d’un gouvernement crédible qui prend en charge la gestion de l’espace public. Je vais prendre un exemple qui montre que cette population aspire à un Etat de droit. Au mois d’août dernier, des incidents graves se sont déroulés à Sidi Aïssa : il y a eu quatre morts, une vingtaine de blessés et une soixantaine d’arrestations. A l’origine, un accident de voiture qui a coûté la vie à un passant. Un groupe de jeunes s’est dirigé vers l’hôtel appartenant au père de l’auteur de l’accident et l’a lynché après avoir brûlé l’établissement. La foule a vengé la victime de l’accident dans les formes les plus barbares parce que la population n’a aucune confiance dans la justice, craignant que, moyennant quelques milliers de dinars, l’affaire sera classée sans suite.

Cet incident dramatique indique que la société est en train d’exiger une justice crédible et un Etat de droit.

Soumise aux lois du marché et marquée par un individualisme agressif, la société a besoin d’un Etat sous peine d’imploser sous la pression des lois centrifuges du marché. Cette thèse a été admirablement défendue par Karl Polanyi dans son beau livre La Grande Transformation, et tous les grands penseurs, à l’instar de J. Habermas, soulignent qu’aux lois du marché correspondent les lois de l’Etat. Sinon, c’est la jungle, où esmine yakoul hefna. Smine, c’est le spéculateur mais c’est aussi le fonctionnaire, au-dessus des lois et qui se sert en utilisant l’autorité publique dont il est investi. Il n’existe pas aujourd’hui de fortunes privées qui ne se constituent en dehors des appuis et des relais dans l’Etat. L’accumulation des richesses, basée sur la spéculation rentière et non sur le travail productif, est réservée à ceux qui ont des connections avec le personnel dirigeant. Ce n’est même pas le marché capitaliste avec sa concurrence; c’est la féodalité et ses privilèges fondés sur la force et l’arrogance. Mais la société est comme la nature; à force de violer ce qui devrait être ses règles de fonctionnement, elle se venge. Je fais l’hypothèse que ce sont des intérêts puissants qui freinent l’institutionnalisation du pouvoir, attendant que les richesses privées s’accumulent. Nous sommes dans une période de formation de capitaux monétaires et les bénéficiaires ne veulent pas être handicapés par les obstacles de la légalité. La société est traversée par la compétition et les individus, mus par leur égoïsme, cherchent à acquérir des richesses ou de la subsistance à n’importe quel prix. Il y a une guerre ouverte, sans merci, pour la richesse et les honneurs que l’ancienne idéologie quiétiste de la société traditionnelle n’arrive pas à humaniser. Nos vieux, médusés, pensent que nous sommes des mutants, estimant que « le temps s’est détraqué » (el ouakt fsad, Allah yahfad ou youstor, ne cessent-ils de répéter). Les instincts sont lâchés : le commerçant spécule, le fonctionnaire rançonne, l’ouvrier triche, l’étudiant copie, le dirigeant se désintéresse du sort des plus faibles… La scène sociale est en ébullition et elle est mûre pour la régulation politico-juridique pour peu que les élites militaires et civiles prennent conscience de la nécessité d’une justice autonome et d’une autorité fondée sur la légitimité populaire.

En conclusion, il y a une conception implicite du politique dans le texte de Allaouache qui refuse le modèle libéral qui fait croire « aux naïfs comme Addi que le peuple est au pouvoir en démocratie, le citoyen plus libre et les sociétés démocratiques [seraient] gouvernées par les valeurs universelles de justice et d’humanité consacrant le règne du droit sur l’arbitraire ». Cette critique de la démocratie n’est pas marxiste car nulle part Allaouache ne condamne les inégalités sociales et l’exploitation des travailleurs. Il n’y a pas non plus le populisme tiers mondiste qui défend le petit peuple contre une bourgeoisie compradore servant ses intérêts et les intérêts du capitalisme mondial dont elle serait le relais local. Ce qui ressort plutôt est que Allaouache, sur le mode implicite, incrimine la société qui refuse le projet modernisateur dont l’impulsion en Algérie vient de l’armée. Cette posture rappelle celle du Baath pour qui l’armée est la seule organisation révolutionnaire, et a une mission historique, celle de guider les masses vers le progrès. Si ce progrès ne s’est pas réalisé, ce n’est pas la faute de l’armée, c’est celle des masses qui résistent à la modernisation. Le problème est que le modèle de l’armée prussienne ne peut être réédité; la Turquie de Mustapha Kamel a essayé et elle a échoué. Les fondateurs du parti Baath, Aflak, Bitar, Arsouzi…, et leur prédécesseur Sati Husri, avaient pour source d’inspiration le mysticisme nationaliste de l’idéalisme prusse (Fichte, Herder).

Le Baath ne s’est pas inspiré de Farabi ou de Ibn Khaldoun, ignorant les réalités sociologiques et culturelles de la société. Il a échoué parce qu’il a ignoré un aspect fondamental de la modernité : le caractère public du pouvoir. Si le pouvoir n’est pas public, c’est le Moyen Age avec les techniques de répression du XXIème siècle.

Que reste-t-il face à cet échec annoncé malgré les formidables ressources humaines et financières ? Il reste l’indignation. Mais Allaouache me dénie le droit de porter un jugement sur les dirigeants et sur les conséquences de la mauvaise gestion de l’Etat.

« Le monde ne m’est supportable que parce que je peux m’indigner » écrivait Bourdieu. Je fais mienne cette phrase et je dirais que la situation en Algérie n’est supportable que si le citoyen s’indigne, rendant publique son indignation, et en en faisant le moteur d’une protestation pacifique pour une transition démocratique.

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* Professeur de sociologie à IEP de Lyon


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