Édition du
27 July 2017

Une démocratie spécifique pour les pauvres

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par Abed Charef
Il n’a jamais été bon d’être président de gauche en Amérique latine. Même quand on est démocratiquement élu.

Quand M. Hugo Chavez avait été élu à la présidence du Venezuela, les Etats-Unis avaient décidé que les Vénézuéliens avaient commis une erreur très grave. Washington a tout fait pour « corriger » cette erreur, y compris en participant, d’une manière ou d’une autre, à une tentative de coup d’état. Mais M. Chavez a, non seulement survécu au putsch, mais il a repris le pouvoir, en respectant scrupuleusement les règles démocratiques. Il a toutefois été contraint à un exercice unique dans l’histoire des démocraties : un référendum de confirmation organisé à mi-mandat. Alors que la Constitution lui donnait un mandat de cinq ans, ses adversaires ont exigé un référendum pour bien vérifier que ceux qui avaient élu M. Chavez n’avaient pas changé d’avis. Mis sous pression, mais sûr de lui, le président vénézuélien avait accepté le défi et obtenu gain de cause. Il a même réussi, dans la foulée, à obtenir un second mandat.

Evo Morales est en train de subir les mêmes épreuves. Elu démocratiquement, le président bolivien avait été contraint, lui aussi, à un référendum de confirmation, à mi-mandat. Et comme Chavez, il subit les attaques et menées déstabilisatrices engagées par une opposition incapable d’accepter le verdict des urnes.

Ce qui unit Chavez et Morales est immense. Ils sont indiens, pauvres, face à une minorité d’origine européenne, riche, possédant l’essentiel de la fortune du pays. Ils sont confrontés à une minorité de droite qui a gouverné les deux pays depuis des décennies, sans jamais rien prouver. La Bolivie reste l’Etat le plus pauvre d’Amérique du Sud. Malgré ses immenses richesses pétrolières, qui en font le cinquième exportateur de pétrole du monde, le Venezuela est extrêmement pauvre.

Les partis de droite qui ont géré le pays depuis la découverte du pétrole, il y a bientôt un siècle, ont si bien fait que le Venezuela est plus proche du Bangladesh que de Dubaï ou de la Norvège.

La pauvreté est endémique, et malgré son populisme et les gaspillages que peut générer sa gestion, Chavez a réussi à donner un peu d’espoir et de dignité à des millions de personnes, celles qui se trouvent en bas de l’échelle sociale.

Evo Morales a engagé, à son tour, des opérations d’envergure pour sortir les plus pauvres de leur précarité. Il est aussitôt devenu la cible d’une droite arrogante et, pourquoi ne pas le dire, raciste. Car dans ces pays, les clivages riches-pauvres recoupent souvent l’origine européenne ou afro-indienne.

En décidant d’expulser l’ambassadeur des Etats-Unis, accusé de soutenir l’agitation menée par les gouverneurs de droite dirigeant les provinces les plus riches, le président bolivien a délibérément dramatisé la situation. Mais son geste ne prête pas à conséquence. Il lui permet juste de faire preuve de fermeté, en attendant qu’une nouvelle administration américaine se mette en place et établisse de nouveaux rapports avec l’Amérique Latine.

Il n’empêche que le précédent vénézuélien risque de faire jurisprudence. Désormais, tout président élu par les pauvres et les déclassés devra prouver, à mi-mandat, que son élection n’a pas été une erreur. Il devra confirmer, à mi-mandat, le vote populaire, et prouver, à chaque coin de rue, qu’il est le président légitime. Après Chavez et Morales, ce sera bientôt le tour de Daniel Ortega, qui risque fort d’être soumis aux mêmes contraintes.

C’est là une situation largement inspirée, si elle n’a pas été imposée par les Etats-Unis. Elle dénote une curieuse manière de concevoir la démocratie. Les pouvoirs de droite, autocratiques, réactionnaires, ouvertement répressifs, ont le droit de se maintenir indéfiniment au pouvoir. Par contre, des régimes proches de leur peuple, soucieux de prendre en charge, pour une fois, les couches les plus vulnérables, sont systématiquement contestés, et contraints à une vigilance qui absorbe toute leur énergie. Ils sont contraints à cet exercice par une contestation pilotée par la droite et soutenue par les Etats-Unis.

Ceci débouche sur un paradoxe. Ces régimes populaires sont contraints à un strict respect de la démocratie, qui fait leur supériorité sur les régimes populistes traditionnels, type Nasser ou Castro : les nouveaux régimes accordent une importance centrale aux Droits de l’Homme et aux Libertés, et à tout ce qui était jadis considéré comme du formalisme démocratique. Ils estiment que le socialisme et la démocratie sont deux notions inséparables.

Ceci renforce considérablement leur position. Et leur évite les attaques frontales du temps de la guerre froide, comme celle dont avait été victime le Guatemala des années cinquante, le Chili de 1973, et plus près encore, le Nicaragua des Sandinistes. Du moins pour le moment. Car rien ne prouve que s’ils n’étaient pas englués en Iran et en Afghanistan, et contraints de gérer une crise difficile face à l’Iran et la Russie, les Etats-Unis n’auraient pas envahi le Nicaragua.


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