Édition du
24 March 2017

Et si la révision constitutionnelle ne profitait pas à Bouteflika ?

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Bouteflika
Saâd Lounès

«Le projet de révision constitutionnelle est formellement déposé auprès du conseil constitutionnel pour validation», écrit discrètement le RCD sur son site Internet, sans préciser par qui, ni ce qu’il contient. Voilà une bien curieuse façon d’apprendre comment la loi fondamentale de la Nation est traitée en catimini.

Annoncée formellement depuis l’été 2006, la révision de la Constitution fait toujours l’objet d’une éternelle discussion byzantine sans aucun consensus ni dans les sphères du pouvoir, ni dans ce qui sert de classe politique. Désorientés par des supputations très aléatoires d’une presse qui a perdu pied, les Algériens ne savent plus à quel saint se vouer entre la maladie d’Alzheimer (1) qui semble avoir atteint les gens du pouvoir et la «ménopause politique» qui a atteint l’opposition. Même des dissidents (FLN, FFS, MSP,…) n’ont plus la force ni l’envie d’aller au bout de leurs intentions de dissidence. Des sites Internet qui avaient réussi à focaliser le débat sur une sortie de crise se sont subitement désorientés dans la «politique fiction», l’analyse philosophique, ou la cogitation stérile sur l’affaire Mecili.

Les marionnettistes du pouvoir ont-ils perdu l’esprit et la notion du temps? Leurs mains tremblantes ont du mal à agiter leurs marionnettes usées jusqu’à la corde, et écrire leurs scénarios saccadés et intermittents. Ouyahia dit que la révision est «proche, proche». Pour qu’il se sente moins seul, Belkhadem, «barbéFLN» hybride du système, a été sommé d’apparaître publiquement pour déclarer que la révision aura lieu «dans deux mois». Ni l’un, ni l’autre ne précise si la révision se fera par référendum ou voie parlementaire. Abdelaziz Ziari a bizarrement rassemblé l’ensemble des députés FLN et des mouhafedhs de la capitale, pour une réunion secrète au siège de l’APN. Alors qu’une réunion de l’alliance présidentielle, d’abord annoncée par la presse, n’a pas eu lieu dans l’indifférence générale. Aucun débat, aucun avis autorisé, aucune explication médiatisée, aucune contribution de juriste et constitutionnaliste dans les médias censurés.

Personne ne peut dire s’il voit clair dans ce qui se trame autour de la prochaine échéance présidentielle à cause de ce rachitisme du pouvoir réduit à deux ou trois décideurs occultes pour un si grand pays. Dans un monde en pleine ébullition, l’Algérie paie aujourd’hui le prix d’un système politique hybride, où le pouvoir militaire censure le président et écrase l’activité partisane par la répression, la suspicion et la corruption. C’est en partie le résultat du syndrome Club des Pins. Les «élus» se sont auto coupés des masses populaires dont ils ne sentent plus les malheurs. Ils se sont mis à vivre reclus dans la facilité à l’abri de tout besoin comme les dignitaires du régime. La seule expression d’opposition radicale vient de l’extérieur par quelques exilés sur des télés étrangères ou des forumistes anonymes qui se défoulent sur le Net.

Le premier concerné par ce désastreux troisième mandat ne s’est toujours pas prononcé. Dans cette immense prison qu’est devenue l’Algérie, où tous les algériens sont en résidence surveillée, y compris d’ex-présidents, comme Chadli et Zeroual, ou des opposants de poids comme Ali Benhadj, il n’est pas impossible que Bouteflika s’astreint lui-même à un silence ambiguë. Le lourd mutisme des «sources autorisées» et le manque total de visibilité est la résultante du bras de fer engagé en sourdine entre le clan présidentiel et le clan du DRS.

Tant que le président ne s’est pas prononcé, aucune révision ne peut s’opérer. Et si Bouteflika garde le silence si longtemps, c’est qu’il n’a peut-être pas encore toutes les garanties d’exercer son troisième mandat. Il redoute que le clan du DRS lui impose un incroyable scénario sous la houlette d’Ouyahia, à la fois porte-parole et candidat du DRS. La révision de l’article 74 risque de se faire en catimini dans le huis clos du Parlement, «au nom d’un troisième mandat», mais rien ne prouve que cela profitera à Bouteflika.

Des messages lancés par voie de presse tentent de le rassurer, comme ce texte ahurissant écrit par un journaleux anonyme. «Il ne fait plus désormais aucun doute que Bouteflika brigue un troisième mandat même si le concerné lui-même n’a pas encore dit mot, ni exprimé ses intentions sur la question… La machine est mise en branle et «sauf surprise de taille ou situation exceptionnelle», Bouteflika dirigera l’Algérie pour un autre mandat.»

Si l’information révélée par le RCD s’avère vrai, on se dirige donc vers l’application de l’article 176 de la Constitution qui stipule que «Lorsque de l’avis motivé du Conseil Constitutionnel, un projet de révision constitutionnelle ne porte aucunement atteinte aux principes généraux régissant la société algérienne, aux droits et libertés de l’homme et du citoyen, ni n’affecte d’aucune manière les équilibres fondamentaux des pouvoirs et des institutions, le Président de la République peut directement promulguer la loi portant révision constitutionnelle sans la soumettre à référendum populaire si elle a obtenu les trois-quarts (3/4) des voix des membres des deux chambres du Parlement.»

Peut-on légitimement considérer que la multiplication des mandats présidentiels «ne porte aucunement atteinte» aux «équilibres fondamentaux des pouvoirs et des institutions»? Il est évident que non. Sinon, les puissances démocratiques du monde n’auraient pas instauré cette limite de mandat qui leur assure une dynamique politique et une alternance des élites au pouvoir que nous désespérons d’imaginer chez nous. Une présidence à vie signifie aussi que tous les responsables voudront être nommés à vie.

S’il valide l’amendement de l’article 74, le Conseil Constitutionnel trahira le peuple et l’Histoire de l’Algérie. L’avenir immédiat du pays est en train de se jouer à pile ou face dans le huis clos des membres de ce Conseil.

Ouyahia, qui pilote ce projet de révision depuis son retour à la tête du gouvernement, rêve d’un destin à la Benali qui avait fait un «coup d’Etat médical» pour écarter Bourguiba. Il oublie que la Tunisie ne représente même pas la superficie de la wilaya d’Illizi ou celle de Ouargla.

Le sourire narquois d’Ouyahia en dit long sur le tour qu’il s’apprête à jouer au rusé Bouteflika, qui s’en doute, à son clan qui se tait et prépare ses valises, mais surtout au peuple qu’il a toujours considéré comme un cheptel de bourricots.

Mais le plus grave est en train de se mijoter ailleurs que dans les sphères du pouvoir. Le double échec des démocrates et des islamistes modérés a ouvert la voie à une nouvelle déferlante de l’islamisme radical. C’est la seule idéologie que la jeunesse algérienne, malade de ses fléaux, sera prête à suivre dans un réflexe de rédemption et de survie.

Saâd Lounès

www.saadlounes.com

(1) http://www.lequotidien-oran.com/?news=5107713


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