Édition du
24 March 2017

Le président qui cache la forêt

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Bouteflika
Abed Charef

Abdelaziz Bouteflika attire les critiques et les assume. Ce qui permet d’occulter l’état de délabrement du pays.

La révision de la constitution? C’est le président Abdelaziz Bouteflika seul qui la veut, pour se maintenir au pouvoir de manière anti-démocratique. L’échec économique? C’est Bouteflika qui en porte l’entière responsabilité. L’extension de la corruption? La criminalité? Le regain de terrorisme? C’est Bouteflika.

Un discours simplificateur et accusateur est en train de tout mettre sur le dos du chef de l’Etat. Selon ce discours, M. Abdelaziz Bouteflika est responsable de la déliquescence institutionnelle, des injustices, du désespoir des jeunes et de la malvie. C’est à cause de lui que la justice est au pas, que les prix flambent, que l’école ne forme pas de citoyens, que les partis sont devenus sans consistance. C’est encore lui qui est à l’origine de l’insuffisance des investissements, des coupures d’électricité et des embouteillages, à cause de l’absence d’une politique des transports. Ces accusations peuvent être fondées, car la responsabilité du chef de l’Etat est fondamentalement engagée dans tout ce qui se fait dans le pays. M. Bouteflika dirige le pays depuis dix ans, et tout peut lui être imputé. Si le pays a remporté des victoires, il en est responsable. Mais il est aussi responsable des échecs, nombreux. Il ne s’agit pas d’occulter son rôle, qui est central. Toutefois, la tendance à tout mettre sur le dos d’un seul homme est à la fois partiale et dangereuse. Cette méthode a un avantage, celui de simplifier l’équation politique à un niveau extrême. Au point d’offrir une solution aussi évidente qu’erronée : selon cette thèse, il suffirait que M. Bouteflika parte pour que les choses s’arrangent. Ce qui est évidemment erroné, même si son départ peut constituer un préalable pour engager de nouveaux choix politiques. D’autre part, faire de la personne de M. Bouteflika un point de fixation risque d’occulter tout le reste, en particulier l’état de délabrement avancé dans lequel tout le pays est plongé. Sur ce terrain, il semble que l’Algérie n’a pas réellement pris la mesure d’une situation devenue extrêmement préoccupante, à un point tel qu’il faut se demander si certains secteurs peuvent être rétablis. A cause de l’affaire Khalifa, on sait qu’il n’est pas possible d’avoir une banque à capitaux algériens privés avant dix ans. Comment construire un système financier avec les seules banques étrangères comme partenaires?

Dans un autre domaine, est-il possible de réhabiliter l’UGTA, pour en faire, de nouveau, un interlocuteur crédible, ou bien faudra-t-il faire table rase de la bureaucratie syndicale actuelle et construire des organisations nouvelles lorsqu’il faudra rétablir le syndicalisme dans le pays? Comment fonder des associations locales dont l’activité principale ne serait pas de soutenir le wali et le programme du président?

Ces exemples montrent, d’une part, que l’ensemble de la vie politique et sociale est touché, et d’autre part, que la dégradation est telle que le prix à payer pour ramener le pays à des normes acceptables sera particulièrement élevé et la facture extrêmement douloureuse. En ce sens, M. Bouteflika apparaît comme l’arbre qui cache la forêt. En attirant sur lui toutes les critiques, il cache l’incompétence, le mensonge et les lâchetés qui dominent au sein de l’administration et dans les cercles de décision. Quand M. Bouteflika annonce qu’il va construire un million de logements en cinq ans, tous les experts indépendants affirment qu’il vend des illusions aux Algériens, car le pays est dans l’incapacité de les réaliser. Mais sa promesse ne serait pas possible sans des ministres qui l’assument, des techniciens qui la vantent, des «experts» qui en démontrent la pertinence, et des spécialistes qui viendront jurer, au bout du parcours, que le million de logements a été réalisé.

Autre exemple : si M. Bouteflika décide de briguer un troisième mandat, il est évident qu’il n’y a aucune force politique pour le lui contester. Il en assumera la responsabilité, et il sera possible de l’accuser d’avoir changé la constitution juste pour rester au pouvoir. Mais ce choix éventuel de M. Bouteflika ne serait pas possible si les partis n’étaient pas arrivés à la déchéance, si les institutions pouvaient fonctionner, et si, dans les sphères de la décision, les hommes avaient gardé certaines valeurs morales qui les inciteraient à mettre l’intérêt du pays au-dessus des voeux d’un citoyen, fût-ce t-il chef de d’Etat. M. Bouteflika se pose-t-il cette question? Pourtant, elle est évidente: comment un pays comme l’Algérie, un pays qui a fait preuve de tant d’obstination et consenti tant de sacrifices à travers son histoire, comment ce pays n’arrive-t-il pas à empêcher un homme de rester indéfiniment au pouvoir? La réponse est, elle aussi, évidente, et devrait inquiéter M. Bouteflika au plus haut point: si l’Algérie n’arrive pas à empêcher un homme de s’installer indéfiniment au pouvoir, c’est qu’elle a perdu son système immunitaire. Elle n’est plus capable de se défendre.


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