Édition du
24 March 2017

Aux origines de la crise financière : l’inconvertibilité-or du dollar

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par Ahmed Henni *

(L’Humanité, 1er octobre 2008)
 

Ce n’est qu’aujourd’hui que l’on mesure l’ampleur des conséquences de la décision prise par le président Nixon le 15 août 1971 de décréter l’inconvertibilité-or du dollar et, de ce fait, de faire sauter tous les verrous qui limitaient la création monétaire dans le système de Bretton-Woods. La décision du président Nixon fut prise, en pleine guerre du Viêt-nam, pour faire face à une crise conjoncturelle des paiements qui avait entraîné une défiance vis-à-vis de la monnaie américaine et conduit un certain nombre de pays, la France du général de Gaulle en particulier, à se défaire de leurs dollars pour les échanger contre de l’or, menaçant ainsi le stock d’or américain.

Certes, d’éminents économistes, en particulier l’Américain Robert Triffin et le Britannique Sir Harrod avaient dénoncé cette mesure en son temps et attiré l’attention sur les graves conséquences que pouvait engendrer ce nouveau « seigneuriage » américain. Mais ils prêchèrent dans le désert, et de Gaulle avait déjà été emporté à la suite des évènements de mai 1968. L’enjeu était et reste la présence ou l’absence d’un étalon monétaire international qui ne peut être créé par aucun pays en particulier – l’or que défendait de Gaulle, ou le bancor défendu par Keynes et rejeté par les Américains dans les négociations de Bretton-Woods, ou encore les droits de tirage spéciaux (DTS) créés en 1969 pour remplacer l’or monétaire dans les échanges internationaux.

Il est connu que la création monétaire (la monnaie de crédit) ne peut être limitée que par la détention de quelque chose qu’on ne peut pas créer soi-même. C’est ainsi que les Banques centrales peuvent la limiter en obligeant les banques commerciales à ne faire crédit qu’en relation avec une quantité plus ou moins grande de monnaie qu’elles ne peuvent pas créer : les billets de banque. Or, aujourd’hui, la détention de ces billets atteint des montants ridicules au regard des crédits accordés (la monnaie que créent les banques ex nihilo).

Il en est de même pour les États : la création monétaire y est limitée par quelque chose qu’ils ne peuvent pas créer en donnant un ordre ou en claquant des doigts ou en faisant marcher une imprimerie. Ce quelque chose c’est la production de richesses, génératrice de gains en or, en devises étrangères ou en impôts. Les autorités des États-Unis se sont affranchies de cette contrainte depuis 1971. Ils peuvent créer autant de monnaie que de besoin sans posséder quelque chose qu’ils ne peuvent pas créer.

Les conséquences de la levée des contraintes monétaires ont été de deux sortes : les unes positives, permettant d’engendrer une croissance mondiale sans précédent et de l’étendre à de nouveaux pays (sans l’émission de dollars, le crédit et l’endettement des ménages américains qui ont fait l’ouverture du marché américain, la Chine ne serait pas ce qu’elle est devenue) ; les autres négatives se traduisant par une explosion de l’émission de dollars, du crédit et de l’endettement avec, pour corollaire, un déclin de l’épargne américaine.

La masse monétaire américaine (M3) est passée de 743 milliards de dollars en août 1971 à 10.276 milliards en février 2006 (dernier chiffre publié), soit 14 fois plus, alors que, dans le même temps, le PIB réel passait de 3.916 milliards à 13.197 milliards, soit 3,3 fois plus. Depuis le 23 mars 2006, les États-Unis ne publient plus l’indice M3. Ils ne renseignent plus le monde sur les quantités de monnaie qu’ils créent.

Les acteurs de l’économie américaine et mondiale se sont habitués à cette monnaie abondante et facile. Les ménages américains eux-mêmes ont intégré dans leur comportement cette vie à crédit qui a débouché sur la crise des subprimes. Le crédit à la consommation est passé de 126 milliards en 1971 à 2.535 milliards en 2007 pendant que l’épargne des particuliers (personal saving) (81 milliards en 1971 avec un maximum de 380 milliards en 1992) est retombée à 47 milliards en 2005 pour devenir négative depuis cette date. En même temps, la dette de l’Etat fédéral bondissait de 424 milliards en 1971 à 8.506 en 2006.

C’est cette émission sans frein de dollars (les autres monnaies ont suivi) qui a permis aux opérateurs sur les marchés financiers d’acheter à crédit (à découvert) tous les titres possibles et imaginables (actions, obligations, contrats à terme, dérivés, titres hypothécaires, etc.). Les uns y ont gagné des fortunes, les autres y ont perdu leur logement. L’électronique a, de plus, démultiplié la quantité de dollars et de monnaies qui circulent : un dollar créé peut, en quelques secondes, passer de l’un à l’autre et permettre un multiple de transactions sur titres sur toute la planète.

Mais, comme les marchandises, les titres doivent, à un moment ou un autre,  être livrés et payés ou réalisés. Une cargaison de pétrole représentée par un contrat peut, durant le trajet du tanker, passer d’une main à l’autre mais le dernier acheteur devra en prendre physiquement livraison. Si le pétrole a entretemps diminué de prix l’acheteur perdra un peu mais aura le pétrole. Le dernier acheteur d’un titre peut, lui, se retrouver avec un titre qui ne vaut rien si l’émetteur du titre a, entretemps, fait faillite. C’est ainsi que, grâce à l’endettement permis par le crédit, des banques se sont retrouvées titulaires de titres qui ne valaient plus rien parce qu’entretemps leurs émetteurs étaient devenus insolvables (dans la crise des subprimes on a abondamment cité le cas des ménages achetant à crédit un logement et devenus insolvables).

Le jeune trader français Jérôme Kerviel a pu engager, à découvert, des sommes de l’ordre de 50 milliards d’euros (équivalent du PIB du Maroc). Lorsqu’un individu peut acheter à crédit l’équivalent de la richesse produite en un an dans un pays comme le Maroc, le monde ne peut qu’aller à la catastrophe.

La solution évidente, bien entendu, serait de restaurer le système d’avant 1971 et de limiter la création monétaire par la détention de quelque chose que personne ne peut créer : les DTS, le bancor, ou autre. Les États-Unis, mais les autres pays aussi, ne le voudraient pas.

Invoquant l’immoralité des individus, les États préfèrent se diriger plutôt vers des solutions répressives comme si la cupidité des individus (Kerviel) pouvait être arrêtée par des lois. Les solutions de fond renvoient au comportement des États eux-mêmes, de plus en plus alliés aux miraculés des rentes financières, vivant aussi à crédit et heureux de cette création monétaire qui leur permet déficits et financement des guerres (Irak). En mettant 700 milliards de dollars sur la table (l’équivalent du PIB du continent africain), ils effaceront les dettes de ceux qui ont déjà pris l’argent. Pour les autres, on voit déjà que les restrictions actuelles au crédit ne touchent finalement que ceux qui n’ont pas d’entregent.

La création monétaire est chose trop grave pour échapper au contrôle de représentants élus. Il ne s’agit pas de retomber dans les financements démagogiques obtenus auprès de Banques centrales soumises à des gouvernements de plus en plus liés aux marchés financiers. Tout en laissant les Banques centrales indépendantes, on devrait ajouter à leur conseil d’administration des représentants élus.

* Économiste, Professeur d’économie à l’université d’Artois


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