Édition du
20 July 2017

Ramadhan : l'image d'une société autiste

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par Amara Khaldi
Le poète, comme ses amis l’appellent affectueusement, arpentait la rue tout en marmonnant. Il regardait évasivement la foule de gens qui grouillaient autour de lui sans les voir ou entendre leurs palabres.

Son esprit vadrouillait quelque part et était insensible à toute présence extérieure. Entre ses mains, une feuille qu’il froissait avec une rage difficilement contenue. C’était la facture de la Sonelgaz qui venait de lui tomber sur la tête en cette première matinée du Ramadhan et qu’il faut nécessairement payer. En jetant un coup d’oeil au montant, il découvrit que de la pension de retraite minable qu’il reçoit il ne lui resterait pratiquement rien pour affronter ses autres obligations et elles étaient nombreuses et incompressibles au seuil de ce mois sacré. Pour corser le reste, le hasard du calendrier a fait coïncider le Ramadhan et ses dépenses induites par les inévitables changements des habitudes de consommation avec la rentrée scolaire et les préparatifs de l’Aïd qui prépare lui-même l’approche de l’Aïd El-Adha et le fameux mouton dont le prestige s’évalue proportionnellement aux nombres des torsades de ses cornes.

Prétextant le respect de la Sunna, on se saigne pour l’acheter juste pour être exhibé devant ces envieux de voisins. Il n’y a qu’à voir l’usage qu’on fait de sa chair qu’on stocke dans son congélateur pour la consommation familiale au lieu de la partager conformément à la tradition.

Dans son for intérieur, il peut toujours prétendre trouver la volonté, si ce n’est la résignation de fermer les yeux sur certaines pratiques onéreuses et facultatives qu’on cultive surtout pour la frime et un mimétisme aveugle en voulant singer ridiculement l’exemple des nantis ou ceux qui reçoivent toutes ces belles choses en «cadeau». Tout est brouillé dans son esprit mis à rude épreuve pour rechercher en vain l’ombre d’une solution en dehors de la lâcheté du renoncement, lui qui s’est toujours battu pour survivre.

Avec le passif qu’il traîne sur le plan financier et la période de grandes dépenses qui s’installe, il n’a aucune chance de sortir sa tête de l’eau avant de traverser d’éprouvantes épreuves devenues endémiques.

Mais jusqu’à quand, lorsque rien n’indique la proximité d’une quelconque détente dans la rigueur des conditions de vie et que même ses enfants sont toujours chômeurs et à sa charge malgré des dizaines de promesses et les statistiques abusivement manipulées du marché de l’emploi.

Un de ses vieux amis qui partageait avec lui les mêmes douceurs de vivre et qui avait surtout le don de déchiffrer et de comprendre les onomatopées par lesquelles son compagnon s’exprimait lorsqu’il est confronté à ce genre de situation, jurait qu’il n’arrivait pas, cette fois, à donner un sens logique aux bribes de mots que son ami répétait sans cesse tout en marchant «Ramdhan âla edhalma oua echah’ma !».

Intrigués par l’ésotérisme des expressions utilisées, ses amis ont fini par prendre la décision de l’arrêter, de le faire asseoir et de lui donner un grand verre d’eau où ils avaient dissous un tranquillisant avant de lui demander de leur traduire la litanie qu’il ruminait depuis que l’agent Sonelgaz lui a remis la facture.

Devant l’insistance générale, il prit une grande inspiration comme pour irriguer un corps asséché par l’adversité et les larmes aux yeux il osa avouer à ses amis de toujours qu’avec les dettes contractées pour soigner la vieille et l’arrivée de toutes ces échéances en même temps, il ne sait plus comment manoeuvrer avec le peu de moyens pour faire face à ses obligations.

La seule alternative à laquelle il est parvenu est de se résoudre à préparer psychologiquement ses proches à accueillir le Ramadhan dans le noir, l’électricité allant être coupée incessamment pour non-paiement de la consommation antérieure. Il doit en plus convaincre sa famille à cuisiner la traditionnelle chorba du pauvre à l’ancienne, c’est-à-dire avec la graisse animale, achetée au kilo chez le boucher du coin à la place de l’huile devenue inabordable. Quant à d’autres plats, ils devraient s’interdire de les évoquer même en pensée.

L’un des milliers de pères de famille et ancien cadre pionnier d’un pays qui regorge de ressources flirte avec la démence à la veille d’un mois sacré parce qu’il se retrouve dans l’incapacité matérielle de faire face aux frais avec sa scandaleuse pension de retraite. Nos décideurs ne doivent pas pourtant ignorer à ce point les difficultés quotidiennes liées aux aberrations du système de retraite et des couvertures sociales.

Ce que perçoit ce retraité, votre homologue d’il y a à peine deux ou trois décades, correspond dans la plupart des cas à l’argent de poche quotidien du moins exigeant et dépensier de vos rejetons !

A quoi peut-on penser lorsqu’on continue de trouver normal de rembourser toujours les frais médicaux sur la base de 50 DA la visite chez le généraliste et 100 DA chez le spécialiste ? Dans les faits, une tournée chez un praticien est souvent assaisonnée d’un passage obligatoire devant un appareil, quelquefois obsolète d’après les mauvaises langues mais d’une grande utilité pour mettre plein les yeux au patient-pigeon et justifier la saumure d’une facture qui sera remboursée sur la base des tarifs du début des années soixante.

Le sommet du ridicule se trouve cependant inégalé pour les soins dentaires ou les yeux ! Pour les opérations lourdes, il faut demander à Dieu de vous éviter de passer par les cliniques privées avant de se retrouver dans ses vertes prairies. Tant qu’on n’actualise pas tout ce système par une judicieuse indexation sur la réalité d’un pouvoir d’achat nécessaire à un vie décente, toutes les mesures ne sont qu’une fuite en avant indigne et ne peuvent avoir d’autres effets que celui d’exacerber les disparités et l’injustice.

Pour la majeure partie de la population et en l’absence de la morale communautaire qui prohibait toute manifestation des insultantes différences des niveaux de vie, le Ramadhan devient le douloureux révélateur de l’impitoyable intensité et l’incommensurable amplitude des privations dont les classes même moyennes doivent subir de plein fouet la perfide agression. Un mois où s’étale l’insolence de toutes les fractures de la société. Ni l’assistance à la limite de l’humiliation de l’Etat et de ses démembrements avec leurs actions maladroites et nettement insuffisantes, ni le prosélytisme hypocrite des mosquées pourtant archicombles n’arrivent à endiguer la précarité envahissante ou cacher la misère de larges pans de la population.

On ne s’empêche pas pourtant de s’offrir le luxe de ramener des artistes avec des cachets faramineux pour le plaisir d’une soirée ou d’organiser de somptueuses réceptions et autres rencontres que personne n’a encore daigné nous en expliquer l’opportunité ni l’utilité pour la culture, l’économie ou même autre chose.

Pour l’anecdote, quelqu’un jure que pour une contribution de cinq minutes dans une fête bidon, en plus de son cachet, il a été pris en charge intégrale pendant dix jours au Sheraton !

Multiplier l’exemple par ce que vous voulez sans hésiter et étendez-le aux fameuses missions et soins à l’étranger pour une certaine classe et vous aurez une idée sur la frénésie de certains de nos managers à reproduire à l’infini les sources de la gabegie tout en vantant pour les autres les vertus de l’austérité et l’esprit nationaliste pur et dur. On fait tout ostensiblement pour rappeler combien on respecte les préceptes de Dieu, mais on indiffère royalement le sort de ses créatures qui, elles, ont vraiment besoin de notre attention !


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