Édition du
26 July 2017

Le nouveau Saladin

saladin 21 mai 2007

Pepe Escobar, grand reporter à Asia Times, nous propose une longue et forte méditation sur les multiples crises qui meurtrissent le Moyen Orient, avec en toile de fond, cette lancinante question : où se trouve aujourd’hui le nouveau Saladin qui saurait restaurer la dignité du monde musulman ?

Pepe Escobar, Asia Times, 18 mai 2007
Les meilleurs manquent de conviction tandis que les pires débordent d’une intense passion.
W. B. Yeats, le Deuxième Avènement.

Damas – La tombe verte et blanche, discrète, du plus grand guerrier de l’Islam, Saladin – à la magnifique mosquée Ummayad dans l’ancien siège du Califat – est peut être l’endroit idéal pour méditer si, où et quand l’Islam sera de nouveau secoué par la venue d’un nouveau Saladin, neuf siècles après les illustres faits d’armes du célèbre général musulman.

Saddam Hussein, non pas tant parce qu’il venait de Tikrit (bien que Saladin était un Kurde), a prétendu revêtir les attributs de son modèle en combattant par deux fois les armées des chrétiens infidèles des Etats-Unis. Il n’est plus maintenant que le martyr d’une minorité. Osama Ben Laden a soigneusement construit son iconographie au carrefour de celle de Saladin, de Che Guevara, et du prophète Mohammed. Mais comme le dit la célèbre réplique d’Apocalypse Now de Francis Coppola « ses méthodes sont inconvenantes ». Malgré les succès marketing du développement de la marque « Al Qaida », Ben Laden ne sera jamais capable de d’entraîner la conscience collective de la communauté musulmane, la oummah.

Le nouveau Saladin pourrait être le fils d’un réfugié palestinien victime de la Nakhba (« catastrophe ») il y a 59 ans. Il pourrait être un as de l’ordinateur trop sophistiqué pour être tenté par le jihadisme Salafiste d’Al Qaida. Ce pourrait être un jeune homme en colère sortant tout droit des « générations sanction » en Irak – dépouillé de tout pendant qu’il grandissait, grâce à la « Communauté Internationale ».

Ce ne sera pas un entrepreneur touristique à Dubai, auto proclamée « ville aux captivants contrastes » (entre les élites arabe occidentales du business et les esclaves de l’Asie du sud, peut être ?). Il ne sera pas le fils dorloté d’une aristocratie sunnite du milieu des affaires à Damas, paradant dans sa Porche Cayenne. Ce ne sera pas un play boy milliardaire international posant au politicien à la Saad Hariri à Beyrouth. Il ne sera pas non plus un directeur commercial au paradis pétrolier du Qatar.

Diviser et s’en réjouir

Les conditions sont plus que réunies pour la venue d’un nouveau Saladin – après la Nakhba, la victoire éclair de 1967 israélienne contre les arabes, les échecs du pan arabisme, l’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak, l’attaque israélienne contre le Liban, les succès limités du jihadisme Salafiste, l’étouffement non stop des mouvements nationalistes par des dictatures/monarchies clientes, brutales et soutenues par l’Occident.

Lorsque le futur Saladin considère ce Moyen Orient accablé de problèmes, la première chose qu’il voit c’est le vice président US Dick Cheney en tournée de préparation pour encore une autre guerre – évitant l’ « Axe du Mal » (l’Iran, la Syrie, membre non officiel) et exigeant le soutien de l’« Axe de la Peur » (l’Arabie Saoudite, l’Egypte, la Jordanie, le Koweït, les Emirats Arabes Unis) dans sa diabolisation incessante de l’Iran. Après avoir enflammé l’Irak avec le sectarisme, cette fois l’arme de choix du « diviser pour régner » impérial réside dans l’opposition des Arabes contre les Perses.

L’Administration du président Bush suit peut être l’exemple de l’ancienne puissance coloniale, la France – qui a inventé le Grand Liban comme état confessionnel, par conséquent livré à des turbulences pérennes – pour l’appliquer à l’Irak. Mais plonger l’Irak dans la guerre civile pour mieux le contrôler ce n’est pas suffisant (reste encore le problème de la sécurisation des champs pétroliers).

Forcer une partition pratiquement déjà existante de l’Irak en trois pseudo-états conflictuels – un Kurdistan, un Chiitistan au sud et un petit Sunnistan au centre privé de pétrole – plongés dans un bain de sang au cœur du Moyen Orient n’est pas suffisant. Pour Cheney, le complexe militaro industriel et les guerriers associés Siocon (Sionistes/néo conservateurs), le gros lot c’est la vassalisation de l’Iran. Parce que l’Iran, mis à part ses richesses naturelles, est la seule puissance capable – au moins potentiellement – de défier l’hégémonie régionale des Etats Unis.

Pourtant, les menaces de Cheney, proférées dans le décor habituel d’un porte avion High Tech, n’ont pas beaucoup d’effet. Al-Jazeera a été le lieu d’un bataille réthorique, où tout le monde – des anciens généraux à la retraite égyptiens aux analystes politiques des Emirats – a affirmé que le Moyen Orient ne soutiendrait pas une autre guerre menée par les Etats-Unis. Le président iranien Mahmud Ahmadinejad vient d’effectuer une manoeuvre surprise en se rendant aux Emirats Arabes Unis – la première visite d’un dirigeant iranien depuis que les Emirats sont devenus indépendants en 1971, visite d’autant plus cruciale compte tenu d’une dispute non réglée à propos d’une poignée d’îles dans le Golfe Persique.

La Maison des Saoud – pour laquelle la seule chose qui compte c’est sa propre survie – veut désespérément une solution dés que possible pour la tragédie palestinienne, avant qu’elle ne se voit inhumée sous six pieds de terre par les vents terribles qui soufflent de Mésopotamie (pensez aux hordes de jihadistes Salafistes endurcis au combat rentrant à la maison après avoir combattu les Etats-Unis en Irak).

Le roi Abdallah n’est pas enclin à manifester de l’hostilité envers l’Iran, au contraire. Récemment, lors de la conférence de Riyadh, l’invité le plus important était le ministre des affaires étrangères iranien Manoucher Mottaki. Les saoudiens et les iraniens veulent empêcher que le conflit confessionnel provoqué par les USA en Irak ne s’étende à toute la région. Et le roi Abdallah veut un meilleur accord pour les sunnites arabes irakiens (d’où sa qualification du premier ministre irakien Nuri al-Maliki de marionnette de l’Iran).

Tandis que Cheney veut pousser l’Arabie Saoudite contre l’Iran, un pacte discret, en coulisse, entre les saoudiens et les iraniens est peut être inévitable, d’après ce qu’ont dit des diplomates à Asia Time Online. Le prince Saud al Faisal ministre des affaires étrangères saoudien a dit ouvertement : « stop à toute tentative ayant pour but d’étendre le conflit confessionnel dans la région. »

L’Iran bien sûr peut être très persuasif, possédant dans sa manche quelques bonnes cartes – telle que des renseignements chèrement acquis impliquant les saoudiens dans l’entraînement des arabes sunnites muqawama (résistance) en Irak dans les EFP, engins explosifs pénétrants, au sujet desquels le Pentagone persiste déraisonnablement à dire qu’ils viennent d’Iran. Chacun sait en Irak que se sont les agents des alliés de « l’Axe de la Peur » l’Arabie Saoudite et l’Egypte, – et aussi le Pakistan- qui ont fourni aux guérillas sunnites arabes en Irak la technologie et l’entraînement de ces engins explosifs improvisés les EFP.

Nous avons donc à faire à une autre spécialité en politique étrangère de l’Administration Bush : Cheney dorlotant ceux qui arment les guérillas sunnites arabes – celles-là même qui facilitent le massacre des soldats américains en Irak – pour soutenir une attaque sur les chiites perses (alliés avec les chiites irakiens soutenus par les américains…).

Quoi qu’il en soit, les chiites irakiens sont les grands gagnants du « renfort » américaine visant à la sécuration de Bagdad. Les soldats US envoyés en renfort combattent les différents courants de la résistance sunnite et Al Qaida en Irak. Pendant ce temps là, la milice Badr, jouit d’un statut officiellement reconnu, et ses escadrons de la mort sont libres, dans l’ombre, d’exercer une répression meurtrière sur la population arabe sunnite. L’Armée de Medhi, sur les ordres de Muqtada al-Sadr, fait profil bas – ne s’aventurant pas à combattre les américains. Rien ne viendra dans les mois à venir modifier la réalité de cette opération de « renfort » américaine.

Au sujet de cet affrontement

Une entente possible entre saoudiens et iraniens entrerait dans le schéma classique de puissances locales prenant le destin de la région dans leurs propres mains. Dans un registre parallèle, le sud de Beyrouth – territoire principalement contrôlé par le Hezbollah – est rempli de bannières accrochées devant les immeubles détruits par Israël l’été dernier qui proclament « l’ennemi Sioniste détruit, la République Islamique d’Iran construit. »

L’unité du monde musulman n’est pas une chimère : les bavardages pseudo scientifiques de l’Occident du type « les Arabes sont en voie d’extinction » sont complètement stupides, comme le sont les pontifications du nonagénaire Bernard Lewis sur le « clash des civilisations » – la « réaction peut être irrationnelle mais sûrement de dimension historique d’un ancien rival de notre héritage judéo chrétien ». Le nouveau Saladin dirait à Lewis de se pencher sur la réalité, et d’admettre que la répression politique constante, l’inégalité sociale énorme et le désastre économique qui prévalent partout au Moyen Orient sont les conséquences directes de décennies de « diviser pour régner » imposé par l’impérialisme occidental, plus quelques décennies supplémentaires d’ingérences incessantes couplées à des élites rapaces, arrogantes et ignorantes.

Le nouveau Saladin sait comment les Etats-Unis et la Grande Bretagne ont d’abord soutenu les Frères Musulmans – avant que ceux-ci soutiennent la création du Hamas. Il sait aussi que les USA et la Grande Bretagne ont d’abord soutenu les religieux iraniens – tout spécialement l’Ayatollah Khomeini – contre le Shah. Il sait comment les USA et la Grande Bretagne ont d’abord soutenu les Talibans. L’objectif a toujours été de briser toute forme de mouvement progressiste laïque conduit par des socialistes, des communistes ou des nationalistes arabes .

Une possible entente entre l’Arabie Saoudite et l’Iran reste un rêve. On assiste parallèlement à l’émergence d’une coalition des membres dominants de l’« Axe de la Peur » – l’Arabie Saoudite, l’Egypte, la Jordanie – avec la Turquie et parmi tous les acteurs, Israël. Ils ont un objectif commun : contenir l’Iran. Et pas seulement l’Iran, mais aussi le Hezbollah, et le Hamas. Le roi Abdallah en a été persuadé par le célèbre Prince Bandar bin Sultan, connu sous le nom de « Bandar Bush » ancien ambassadeur saoudien aux USA pendant 22 ans, un ami proche à la fois de Bush et de Cheney, et actuellement à la tête du Conseil de Sécurité National.

Cette stratégie a en fait été conçue par une version pédestre des quatre cavaliers de l’Apocalypse : Cheney, Bandar, Elliott Abrams, le conseiller à la sécurité nationale US et Zalmay Khalilzad, ancien ambassadeur US en Irak et en Afghanistan qui est de tous les coups fourrés. Ce que peuvent en penser les masses populaires au Moyen Orient n’a bien sûr aucune importance pour eux. Dans l’Egypte à majorité sunnite, par exemple, les hommes politiques qui sont de loin les plus populaires sont le Sheikh Hassan Nasharallah, Khalil Meshal du Hamas, et Ahmadinejad. Deux chiites et un sunnite largement soutenu par des chiites.

Au sujet de la « guerre contre le terrorisme »

L’Administration Bush essaie habilement, via la propagande, de promouvoir le thème de la « solidarité sunnite » pour enfoncer encore plus le couteau de la « fitna » (discorde) au cœur de l’Islam, se concentrant toujours sur le même objectif : la domination totale et indisputée du Moyen Orient.

Cheney a aussi rallié le président pakistanais le général Pervez Musharraf (qui facilite des opérations clandestines innombrables des renseignements américains à l’intérieur du sud est iranien, organisées à partir du Balouchistan au Pakistan). Cependant, certains acteurs commencent à devenir nerveux. La Turquie a du annoncé qu’elle ne se joindrait à aucune « alliance anti chiite ». La Turquie ne peut pas se permettre de se confronter à l’Iran – pas avec le prochain référendum de novembre sur l’autonomie du Kurdistan irakien.

Le nouveau Saladin voit aussi que « la guerre contre le terrorisme » est loin d’être finie – elle développe des métastases sous des formes plus subtiles d’islamophobie, en lien direct avec la tentative de s’emparer du pétrole et des « gros lots » que sont l’Irak et l’Iran. La stratégie privilégiée de conquête des fabuleuses richesses naturelles en terres d’Islam était prévisible dés le début ; instruire un procès contre le monde musulman « barbare », « non civilisé » et « pré moderne » ; diaboliser l’Islam en tant que religion et la culture musulmane et maure ; faire la promotion d’une discrimination de fait et dans bien des cas manifester un racisme direct contre les musulmans dans les riches pays du nord ; établir l’équation Islam = terrorisme.

Le nouveau Saladin le sait, tout comme pratiquement la totalité des 1,5 milliards d’humains qui appartiennent à la puissante oummah.

Et puis il y a le monde chiite. Tant que les soit disantes élites américaines ne parviennent pas à comprendre le pouvoir phénoménal de l’Islam chiite, toute stratégie conçue loin des réalités, aussi brillante soit-elle, est vouée à l’échec.

Les chiites en Irak ne se rallieront jamais à un plan américain – et peu importe les Himalayas de pensées pieuses déployées. Ils ne sacrifieront jamais leur conscience collective – forgée par l’oppression et l’exclusion – ni leur profond sens de leur victimisation historique, pour le bénéfice d’une utopie libérale fabriquée par l’Amérique. Les chiites continueront à manifester leur formidable hostilité au Sionisme ; à la corruption de leur société par une sous-culture populaire occidentale – et tout spécialement américaine – ; et plus que tout, aux objectifs impériaux sur les terres musulmanes et leurs richesses naturelles. Cela fait partie de l’ADN des chiites que de se percevoir comme les gardiens du véritable islam.

L’heure du loup

Donc d’où viendra le nouveau Saladin ?

Ce pourrait être Nasrallah – qui a contraint l’armée israélienne, jusqu’à présent imbattable, à reculer, et qui dominera inévitablement dans un gouvernement élu à la majorité lors d’élections démocratiques au Liban.

Ce pourrait être un jeune saadriste qui n’est jamais entré dans la zone verte, et qui avant cela faisait partie des « générations sanctionnées », grandissant dans une totale marginalisation. Aujourd’hui, il va à l’Université Al Mustansiriya à Bagdad, il y obtiendra son diplôme, et sera mieux équipé pour combattre pour la vraie libération de l’Irak. Ce pourrait être Muqtada al-Sadr lui-même – le dirigeant légitime populaire d’un mouvement de libération nationale.

Il pourrait être le fils d’un réfugié palestinien qui a grandi à Damas ou Beyrouth, a reçu une éducation, émigré au Canada pour perfectionner ses compétences, appris le meilleur de ce que l’Occident peut enseigner, et qui un jour reviendra pour entrer en politique avec une vengeance à assouvir.

Il pourrait être un intellectuel appartenant aux Frères Musulmans en Syrie. Il soutiendrait complètement la résistance arabe sunnite en Irak. Il soutiendrait complètement un renversement de la monarchie Hashémite en Jordanie. Il soutiendrait complètement le Hamas. Comme le Saladin des Frères Musulmans, il combattrait pour la Grande Syrie arabe sunnite, capable de ramener un peu Israël à la raison.

Il pourrait être un tireur d’élite arabe sunnite à Bagdad, qui a été entrainé en Arabie Saoudite et publie les vidéos de ses exploits et ses manifestes sur internet. Ou il pourrait même ne pas être arabe, mais perse – un héro de la résistance en cas d’attaque nucléaire tactique des USA.

L’âme de Saladin est peut être impatiente de trouver son héritier. De même que le sont des centaines de millions dans la oummah. Quel est ce combattant aguerri, dont l’heure vient enfin, qui va nonchalamment vers Jérusalem, Damas ou Bagdad pour voir le jour ?


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