Édition du
22 July 2017

Les familles des moines de Tibhirine veulent la vérité

MARIE BOËTON, La Croix, 7 juillet 2009

La déposition d’un général français pourrait relancer l’enquête

Saura-t-on un jour la vérité sur la mort, au printemps 1996, des sept moines trappistes de Tibhirine ? Depuis treize ans, l’enquête des magistrats français patine. Face à eux, les autorités algériennes martèlent leur version, selon laquelle les religieux auraient été enlevés et tués par le Groupe islamique armé (GIA).
Un élément peut-être décisif a été versé au dossier, le 25 juin, par un général français aujourd’hui en retraite, François Buchwalter. Selon Le Figaro, l’officier a affirmé au juge antiterroriste Marc Trévidic que la mort des moines résulterait, en fait, d’une bavure de l’armée algérienne. Au cours d’une mission antiguérilla, des hélicoptères auraient tiré sur le bivouac de djihadistes qui les détenaient en otages, tuant notamment les moines. Pour se disculper, les forces de sécurité algériennes auraient ensuite procédé à une sordide mise en scène, ne donnant à voir que les têtes des sept moines, séparées de leurs corps.
Le général Buchwalter assure s’être vu intimer l’ordre de garder le silence.
Le général Buchwalter assure avoir informé sa hiérarchie de ce qu’il savait et s’être vu intimer l’ordre de garder le silence. Le tout, afin de ne pas nuire aux relations franco-algériennes. Selon l’AFP, il a aussi accusé les autorités algériennes d’avoir assassiné l’évêque d’Oran, Mgr Pierre Claverie. Celui-ci avait été tué le 1 août 1996 par une charge d’explosive. Ce témoignage constitue une lueur d’espoir pour les familles des moines assassinés, autant qu’il les scandalise. « Ces propos constituent une piste intéressante et tout à fait crédible, et ils confirment que la raison d’État a prévalu dans cette enquête », souligne Patrick Baudoin, conseil des parties civiles et président d’honneur de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). L’avocat entend mettre à profit ce rebondissement pour exiger des autorités françaises et algériennes l’accès à des pièces décisives pour l’avancée de l’enquête.
Côté français, il réclame d’abord la levée du secret-défense. Et ce, afin que les rapports de François Buchwalter, attaché militaire en Algérie au moment des faits, soient livrés au juge d’instruction. « La lecture de ces documents […] nous permettrait d’avoir une idée précise de ce qui se savait en haut lieu à Paris », explique l’avocat.
Hier après-midi, Nicolas Sarkozy a d’ailleurs demandé à ce que « la justice fasse son travail, aille jusqu’au bout de son travail ». Autre gageure pour les parties civiles : obtenir les auditions d’Hervé de Charette, à l’époque ministre des affaires étrangères, et de Michel Lévêque, ambassadeur à Alger au moment des faits.
Côté algérien, les requêtes des familles des moines assassinés se résument, pour l’heure, à la restitution des corps. Les officiels algériens n’ont consenti jusqu’à présent qu’à montrer les têtes des religieux, assurant que leurs dépouilles n’avaient jamais été retrouvées. « Nous demandons au juge d’instruction de lancer une nouvelle commission rogatoire en Algérie afin de localiser les corps », précise Patrick Baudoin. Une première demande avait été ordonnée par le juge Jean-Louis Bruguière. Sans succès.

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ENTRETIEN

« Nous pouvons espérer savoir où se trouvent les corps »
P. Armand Veilleux, abbé de Notre-Dame de Scourmont (Belgique)
RECUEILLI PAR JULIA FICATIER

L’ancien procureur de l’ordre cistercien de la stricte observance, juge crédible les affirmations du général Buchwalter
Comment recevez-vous les informations données sous serment par le général François Buchwalter selon lesquelles la mort des sept moines de Tibhirine serait due à une « bavure de l’armée » ?

P. ARMAND VEILLEUX : Dès 1996, diverses personnes en Algérie avaient évoqué cette hypothèse d’une « bavure de l’armée ». J’avais rencontré à ce moment-là, à Alger, le général François Buchwalter, alors attaché de défense à l’ambassade de France. Quelqu’un de très crédible et de sérieux. Il avait remis un rapport écrit à l’ambassadeur, Michel Levêque. La réponse de ce dernier avait été claire : il y avait black-out sur cette affaire pour ne pas nuire aux relations entre la France et l’Algérie. Mais, nous le savons, il était toujours disposé à parler.
La famille de Frère Christophe et moi-même avions donné une liste de témoins à interroger sur laquelle figurait son nom. Certes, ce n’est pas une preuve, mais c’est un témoignage. Enfin, l’enquête commence à avancer, à pas très lents. Mais elle avance.

Que pouvez-vous espérer ?

Savoir enfin où sont les corps des moines, « criblés de balles » selon son témoignage. Les autorités algériennes le savent puisque ce sont les militaires algériens qui les ont découverts : ils avaient tiré d’un hélicoptère sur un bivouac d’une cellule d’un groupe islamiste, et en se posant, ils ont vu qu’ils avaient tué tous les membres de la cellule et les moines.

Il s’agirait donc bien d’une « bavure de l’armée » ?

Tout est si complexe en Algérie que je ne peux m’empêcher d’évoquer deux versions. La première, « c’est une bavure », la seconde, que j’ai entendue ici et là côté algérien : « Il était temps d’en finir avec cette affaire »…
Interrogé sur la mort des moines en 2004, Abdelaziz Bouteflika avait déclaré à Paris : « Toute vérité n’est pas bonne à dire, en tout cas pas maintenant. » Pour les parties civiles, c’était clair qu’à l’époque le président algérien avait lancé un avertissement aux généraux algériens. Ces derniers n’avaient pas encore opté pour sa candidature. Un chantage qui sous-entendait clairement : « Si vous ne me choisissez pas, je déballe tout. »
Par ailleurs, on s’est toujours posé la question de savoir pour qui travaillait Djamel Zitouni, le chef du Groupe islamique armé (GIA) qui aurait enlevé les moines. Des procès ou des témoins ont fait état que c’était pour son propre compte mais aussi pour la Sécurité militaire algérienne. Dans toute lutte antiterroriste, il est normal d’infiltrer les groupes armés.

Que savent les autorités françaises ?

Beaucoup de choses, notamment les services secrets. Mais elles ont également préféré se taire. À l’époque, il y avait une vraie bataille entre la DST et la DGSE, chacune voulant s’accaparer l’affaire. Peut-être que les moines en ont fait les frais. Il faudrait là aussi lever le secret-défense. Je me suis moi-même constitué partie civile le 9 décembre 2003 avec la famille Lebreton, celle de Frère Christophe, l’un des sept moines assassinés, les autorités françaises n’ayant jamais d’elles-mêmes ouvert l’instruction.


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