Édition du
24 March 2017

Moines de Tibéhirine : «Dites-nous la vérité !»

Interview du père Armand Veilleux
Propos recueillis par Katia Clarens
Le Figaro, 09/07/2009

Le père Armand Veilleux était procureur général de la congrégation de l’ordre des Cisterciens au moment de la mort des sept moines de Tibéhirine. Il réclame des explications. A la France et à l’Algérie.

C’est un rebondissement dans l’affaire des moines de Tibéhirine : dans sa déclaration au juge Marc Trévidic, le général Buchwalter, attaché de défense à l’ambassade de France d’Alger au moment des faits, révèle que les moines français auraient été tués par des militaires algériens héliportés lors d’une opération de ratissage contre les islamistes. Nous avons interrogé le père Armand Veilleux, responsable de l’ordre des Cisterciens. Ami proche des moines, il a identifié leurs corps et s’est constitué partie civile.

Le Figaro Magazine Avez-vous l’impression qu’on a essayé de vous cacher des choses dans cette affaire ?

Père Armand Veilleux Après l’enlèvement des moines, nos interlocuteurs, à l’ambassade de France d’Alger comme à celle de Rome, étaient très agacés par notre désir d’être tenus informés. Ils voulaient que l’on se tienne le plus loin possible de cette histoire. Plus tard, nous avons rencontré d’autres difficultés ; on refusait de nous montrer les corps. Il a fallu que j’insiste énormément. C’est finalement lorsqu’il s’est trouvé au pied du mur que l’ambassadeur de France (Michel Lévêque, ndlr) nous a révélé qu’il n’y avait que les têtes. Il le savait donc.

Pourquoi a-t-on voulu nous le cacher ? L’ambassadeur m’a ensuite demandé de garder le secret. Puis, plus tard, voyant que l’information avait circulé, il nous a demandé de prévenir les familles. Vous comprendrez que j’ai, depuis le début, eu des doutes quant à cette histoire… Autre fait étrange : dans son premier communiqué, le GIA demandait au président français de faire libérer des prisonniers. Un seul nom était cité (celui de Abdelhak Layada, l’un des fondateurs du GIA, ndlr), celui d’un prisonnier qui se trouvait dans une prison algérienne. Il allait de soi que le président français n’avait pas le pouvoir de le faire libérer. Surtout, cela renvoyait au vrai-faux enlèvement, deux ans auparavant, de fonctionnaires dans un consulat français. Ils avaient été enlevés puis, quelques jours après, libérés par les services. On leur a interdit de parler à la presse et on les a affectés en Océanie. On a appris plus tard que c’était une histoire tout à fait montée visant à démontrer, d’un même coup, le danger que représentait le GIA, l’efficacité des services algériens et la fidélité de l’Algérie à la France. Dans le communiqué qu’il avait envoyé à ce moment-là, le GIA demandait la libération de la même personne. Bizarre quand même…

Pensez-vous que les services secrets algériens ont voulu reproduire cette opération avec les moines ?

Oui. Mais ça n’a pas réussi… Il semble que le groupe qui a enlevé les moines se les soit fait subtiliser par un autre groupe qui ne reconnaissait pas l’autorité de Zitouni (alors à la tête du GIA, ndlr).Une question reste essentielle : pour qui travaillait Zitouni ?

Abdelkader Tigha, un ancien cadre de la sécurité militaire et Ali Benhadjar, ex-émir du GIA devenu dissident, disent tous deux : les services algériens…

La version de Tigha a toujours été consistante. Il était dans la sécurité militaire stationnée à Blida. Il dit avoir vu Zitouni à diverses reprises dans les bureaux. La nuit de l’enlèvement, il a vu partir les deux voitures qui sont allées chercher les moines, deux voitures remplies d’islamistes. Il les a vus revenir et, dit-il, il a vu de loin, au bout d’un corridor, le groupe de moines. Ils ont ensuite disparu. Cela signifie qu’il ont été enlevés sous le contrôle de la sécurité militaire à Blida. Tigha doit être auditionné bientôt aux Pays-Bas, où il réside, nous verrons s’il fournira la même version. J’ai toujours pensé que c’était un témoignage important. Benhadjar, lui, a toujours été ambigu. Il fait partie des repentis, ceux qui ont accepté l’amnistie accordée par Bouteflika. Dès avant les événements de Tibéhirine, il s’était séparé de Zitouni, non seulement, disait-il, parce que c’était une brute sanguinaire, mais parce qu’il était manipulé par les services secrets. Lorsqu’il a, plus tard, raconté l’enlèvement des moines par Zitouni, il a toujours parlé des implications des services algéro-français.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Que les deux services travaillaient toujours ensemble. Si ce vrai-faux enlèvement est une répétition de celui des années précédentes, cela signifie que, comme celui des années précédentes, il aurait été planifié par les services secrets algériens et français.

Mais pourquoi la France se serait-elle impliquée dans de telles manoeuvres ?

Il faut faire la différence entre l’Algérie et la sécurité militaire, et entre la France et les services secrets, dont les responsables en France ne sont pas nécessairement impliqués. Benhadjar dit, en ce qui concerne les moines, que les services secrets français ne peuvent pas ne pas avoir été au courant parce qu’ils travaillaient à l’époque main dans la main avec les services algériens contre le terrorisme.

Pourquoi la présence des moines sur place étaitelle si gênante ?

Parce que c’était un endroit de lutte entre les forces armées et les islamistes et qu’ils étaient témoins de toutes ces violences.

Egalement parce que frère Luc soignait des islamistes ?

Frère Luc était un médecin. Il avait été volontaire dans les camps allemands durant la Seconde Guerre mondiale pour soigner les détenus français. Il était arrivé là après 1945. Il soignait quiconque en avait besoin. Durant toute cette période de tragédie qui a commencé en 1993, il fallait choisir entre deux violences. Frère Christian, le supérieur, me disait : si des jeunes partent pour l’armée, les islamistes viennent et exterminent la famille. Si un jeune part pour le maquis, l’armée vient et extermine la famille. Les moines ne choisissaient pas. Cette neutralité paraissait insupportable. Quelques semaines avant leur enlèvement je les avais vus , frère Luc m’avait dit : «S’il nous arrive quelque chose ce ne sera pas les islamistes, ce sera l’armée.» C’était son intuition d’homme de 80 ans.

D’après vous, que s’est-il passé ?

Selon la déclaration du général Buchwalter, un commando en hélicoptère a trouvé un campement d’islamistes et est allé l’exterminer. C’était chose normale dans la guerre : violence contre violence. Ils se sont rendu compte par la suite que parmi ceux qu’ils avaient tués il y avait les moines et leurs geôliers.

Les militaires seraient descendus pour examiner les corps, prenant le risque de se faire abattre. Pourquoi ?

En Algérie à cette époque-là, lorsqu’on envoyait des soldats pour éliminer une cellule d’islamistes, on leur demandait de prouver qu’ils avaient fait leur travail en rapportant des têtes, parce que c’était plus facile de rapporter des têtes que des corps. Si les choses se sont produites telles que les raconte le général Buchwalter, c’était normal de rapporter les têtes. Et si les corps étaient criblés de balles, c’était aussi une façon de cacher ce qui s’était produit car l’autopsie aurait immédiatement révélé la provenance des balles.

Comment peut-on expliquer qu’aucune enquête n’ait été diligentée ?

C’est inexplicable. Chaque fois que des ressortissants français sont victimes quelque part, la France ouvre une enquête. Dans le récent accident d’avion au Brésil, la France a automatiquement ouvert une enquête criminelle. C’est toujours ainsi. Or, là, sept ressortissants français, qui durant leurs deux mois de captivité bénéficient d’une popularité extraordinaire, sont éliminés, et aucune enquête n’a été ouverte jusqu’à ce que nous nous constituions partie civile sept ans plus tard. Inexplicable. Je pense cependant que durant leurs deux mois de captivité, les autorités françaises ont fait tout ce qu’elles ont pu pour libérer les moines, il n’y a pas de doute là-dessus. Elles voulaient les retrouver vivants. Mais les services ont travaillé chacun de leur côté, selon la bonne tradition de la DST et de la DGSE, et, à la fin, ils se sont court-circuités. Il y a eu des gaffes et personne ne veut que ça se sache. Jean-Charles Marchiani qui avait participé aux négociations a déclaré qu’il avait beaucoup de choses à dire là-dessus. Mais, pour l’instant, il n’a pas encore été auditionné.

Pourquoi ?

Je ne sais pas.

Vous trouvez que l’enquête traîne ?

Elle a beaucoup traîné à l’époque du juge Bruguière. Il avait énormément de dossiers en cours et ne pouvait pas tout faire à la fois. D’autre part, Jean-Louis Bruguière travaillait depuis des années, et ça se comprend, main dans la main avec les services secrets algériens, pour arrêter les extrémistes algériens en France. Il était donc très difficile pour lui de croire que la violence ait pu venir du côté des services. Depuis un peu plus d’un an, il y a un nouveau juge, Marc Trévidic. Il m’a auditionné il y a un mois. J’ai rencontré quelqu’un qui connaît bien le dossier et qui est prêt à considérer toutes les possibilités.

Qu’espérez-vous à présent ?

Du côté de l’Algérie, on ne peut pas attendre plus de lumière, elle n’y a aucun intérêt. Même si, dans un contexte politique tendu où les luttes intestines font rage entre les familles de généraux, il se pourrait qu’un jour quelqu’un ait un intérêt politique à divulguer des choses. Du côté français, on espère au moins qu’après treize ans de silence on nous dira ce que les autorités savaient à ce moment-là. Je veux qu’on nous dise ce qui est arrivé aux frères de Tibéhirine. Il était, certes, dans cette période-là, important de garder le secret, ne serait-ce que pour ne pas mettre en danger les efforts qui étaient faits pour libérer les moines. On comprend. On comprend aussi que, pour préserver les relations entre deux pays, on n’ait pas voulu faire la lumière sur une affaire désagréable. Mais qu’on nous dise au moins la teneur des négociations qui ont été menées. Qu’on nous dise qui les a menées. Qui étaient les interlocuteurs. Et pourquoi elles ont échoué.


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