Édition du
22 July 2017

Faire éclater la vérité ou l'étouffer?

Le Maghrebin
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Par Madjid LARIBI

Et voila ! C’est reparti pour un nouvel épisode dans l’affaire des moines de Tibhirine. Ce qui est sûr, et quelles que soient les motivations des uns et des autres, c’est que cette affaire sera, d’abord, marquée par la confusion habituelle, puis au final enterrée pour au moins une dizaine d’années, en raison de l’importance des intérêts/conflits qui minent les deux Etats. La levée du secret défense en France ne peut être que partielle (voir l’affaire Ben Barka). Elle a pour objectif de faire croire aux familles des moines et aux français, que leur Etat déploie tous les moyens pour faire éclater la vérité dans cette scabreuse affaire, mais en fait c’est pour mieux étouffer la vérité.

Les moyens médiatiques étant soumis, la manipulation de l’opinion française se fera en un tour de passe-passe, alors que du coté algérien, la confusion dont se sont rendus experts les hommes du DRS, fera le reste en rendant cette affaire illisible et incompréhensible.

Et pour cause, le fait de mettre cette affaire sur le compte d’une  » bavure  » donne déjà la mesure de la manipulation. Les services secrets des deux pays ont tellement de choses à se reprocher et surtout à cacher à l’opinion, que le consensus semble déjà été trouvé pour évoquer l’assassinat des moines en termes de  » bavures « . Le dictionnaire, Le Robert explique le mot  » bavure  » par : erreur, abus aux conséquences fâcheuses. Enrobé dans un discours diplomatique et politicien, ce mot donnera dans le cas de l’Algérie, un pays assiégé par la barbarie qui, dans le cadre de la défense des valeurs républicaines et démocratiques (sic), a commis quelques  » bavures « , des dégâts collatéraux, aboutissant à tuer les moines de Tibhirine, l’archevêque d’Oran, Mgr Pierre Claverie, des dizaines de Français dont ceux du RER Saint-Michel, plus de deux cents mille algériens…etc.

Se pose alors la question de savoir si tant de  » bavures « , qui perdurent depuis presque vingt ans, ne pourraient pas être le fait d’un même chef d’orchestre dans un but et pour des objectifs bien précis. Dans le cas de l’Algérie, les témoignages divers et nombreux montrent bien que la violence est instrumenté depuis vingt ans. Au point où il n’existe plus de frontière entre politique et violence: même que la violence est devenue de fait un mode de gestion politique. Ainsi, le terrorisme n’est que le prolongement du politique surtout lorsque les acteurs qui détiennent le monopole de la violence légale sont invisibles et les institutions vidées de toute substance.

Dans le rebondissement de l’assassinat des moines trappistes, plusieurs éléments sont occultés dans le déballage médiatique de ces derniers jours. A commencer par l’enlèvement des victimes ! Qui les a enlevées ? Comment cela s’était-il passé ? Et pourquoi les moines franciscaines, qui avaient toujours vécu paisiblement dans cet endroit perdu au milieu des groupes armés de tous bords, étaient-ils devenus subitement des cibles ?

Le général François Buchwalter ne dit pas comment le rapt s’était déroulé ? Tigha parle d’un coup préparé par le CTRI (centre territorial de recherche et d’investigation) de Blida qui avait mal tourné. Mgr Claverie en connaissait un bout et c’est pour cela qu’il aurait été tué ! Djamel Zitouni et son adjoint étaient tombés dans un guet-apens meurtrier juste après avoir enlevé les moines et les avoir remis à un autre groupe.

Si du côté français, depuis l’éclatement de l’affaire, l’Etat s’est exprimé par la voix de son Président et par celle de la Garde des Sceaux, du côté algérien c’est la communication de caniveaux, toujours nauséabonde, qui a été mise en branle. Comme de coutume, les officines, à savoir la police politique a lâché la meute des journalistes à la solde pour pourfendre qui le général Bushwalter, qui la France officielle et qui le lobby colonial: tout est entrepris pour empêcher les opinions algérienne et française de regarder les fait autrement qu’aux travers les émotions historiquement à fleur de peau entre les deux pays. C’est en vérité réagir sans réagir. Comment peut-on attendre une réaction officielle de la part des responsables officiels de l’Etat qui ne bénéficient que d’un pouvoir apparent, le pouvoir réel étant entre les mains d’hommes qui ne l’ont pas légalement et constitutionnellement et qui ne sont pas tenus de répondre.

Toutefois, deux réactions non officielles, mais qui le sont réellement, méritent d’être citées : celles de Layada et de Mounir B.

Le premier est un ex-émir du GIA, devenu affairiste depuis qu’il a été amnistié. Lors de son arrestation en 1993 au Maroc, les généraux algériens ont été pris de panique. Le roi Hassan II qui savait que c’était un officier des services algériens n’avait pas cédé si facilement. Les généraux ont fini par le lui  » arracher des mains « .

Ses déclarations sur l’assassinat des moines, même si elles sont fabulatrices sur un grand nombre de points, arrangent d’une certaine manière ceux qui dans les deux pays sont aux manœuvres pour clore ce dossier. L’essentiel pour eux c’est qu’un ex-émir du GIA, le premier de surcroît, reconnaisse que le forfait a été commis par son ancienne organisation et que l’opinion croit, pour une fois, le GIA. Layada n’est pas monté au créneau pour rien, il y a derrière ce récit toute une stratégie: il suffit de s’en tenir au communiqué N° 44 du GIA. Là est la vérité.

Le second n’est plus à présenter tant sa notoriété d’homme de main des services du général Toufik est un secret de polichinelle. Dans un papier qui ne faisait que noircir encore plus Liberté, Mounir B. menaçait d’impliquer d’anciens hauts responsables de l’Etat français. C’est dire que les relations entre les dirigeants des deux pays, notamment entre les services secrets, sont intimement et dangereusement liées. Le jour où la junte militaire algérienne tomberait, des pans politiques entiers vont assurément s’écrouler dans l’hexagone.

Les déclarations des uns et des autres ne font que commencer et le désordre organisé autour de cette affaire la rend déjà illisible. La justice ce sont les faits et le droit. Si le droit est clair et est à la portée de tout le monde, les faits eux ne le sont pas. La sale guerre en Algérie continue à se dérouler à huit clos et beaucoup de pays  » amis  » refusent encore de voir la réalité en face, soit par leur implication, soit pour la sauvegarde de leurs intérêts.

Dans un tel climat, comment peut-on espérer connaître la vérité sur l’assassinat des paisibles moines de Tibhirine ? Si la vérité -au sens juridique- n’est pas facile à déterminer dans le contexte algérien marqué par la confusion délibérément entretenue par les décideurs de l’ombre, il n’est pas sorcier par contre de comprendre dans quelles circonstances les meurtres ont été commis. Dans l’Algérie de 1996, les décideurs qui venaient d’introniser le général Zeroual avaient les caisses de l’Etat vides ; le soutien politique et logistique manquait incroyablement à la guerre menée contre le peuple. Le kidnapping des moines était celui qui allait horrifier le monde entier et apporterait le soutien nécessaire pour les généraux algériens.

D’autant que des coups tordus orchestrés auparavant à l’exemple des attentats de 1995 avaient apporté leurs fruits auprès du club de Paris. Les décideurs croyaient avoir toutes les ficelles entre les mains en faisant kidnapper les moines franciscaines.

Mais un imprévu, à en croire un connaisseur du système algérien, s’est incrusté comme un cheveu dans la soupe du DRS. La DGSE venait de rentrer en contact avec l’émir du GIA qui était un agent au service de Smain Lamari. Les services français avaient dépassé les limites en tentant une incursion dans un carré réservé au seul DRS et sur ses terres. Il fallait alors réagir vite et supprimer tous ceux qui étaient capables de faire connaître le complot, y compris les moines. C’était aussi un message bien clair adressé aux services français concernant la gestion du terrorisme. Et plus tard, les américains, pour leurs besoins stratégiques dans le Sahel, ne feront pas comme les français mais sous-traiteront le terrorisme au DRS. L’AQMI en est un exemple monstrueux !

Certains s’accordent à dire que Le DRS et la DST auraient en commun des cadavres dans leurs placards. Comment peut-on alors croire que les voix qui s’élèvent ici et là-bas et qui sont bien médiatisées, visent réellement à faire éclater la vérité dans l’affaire des moines de Tibhirine ? A moins que cette affaire, vu l’imbroglio qui caractérise les relations entre l’Algérie et la France dans une interminable histoire de connivences et de compromissions, ne serve en fait que de prétexte pour réguler certains contentieux opaques qui restent en suspens, mais impossibles à traiter dans la transparence et dans le cadre de la loi tellement ils sont conflictuels et répugnants, que certains sans scrupules n’hésitent pas à instrumenter le tragique assassinat des moines pour en conclure les contours. Ces contentieux une fois assainis, tout le monde dira, ici comme là-bas, que les sept moines du monastère de Tibhirine ont été tués par le GIA, et que c’est vrai puisque le GIA le dit.


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