Édition du
24 July 2017

Le calme précaire des lendemains d'émeute

Révolte Tizi-Ouzoupar Farouk Zahi

Le Quotidien d’Oran 20 août 2009

C’est, généralement, par cette expression que la presse décrit les situations de désordre, générées par de violentes manifestations que rien ne justifiait au départ. Imprévue ou mésestimée, la grogne se transforme en impétueux torrent destructeur que seule, l’intervention musclée des forces de l’ordre arrive à juguler. Le prix en est toujours lourd.

Nous constituons probablement, de par le monde, le seul peuple qui, pour réclamer ses «droits», se prend en otage. Comme individus, nous prenons un malin plaisir à violer toutes les règles et de quelque ordre que se soit : déontologique, éthique, de bon voisinage, du coutumier, d’urbanité ou de bienséance. Quant aux Codes, qu’ils soient du Commerce, de la Santé, de l’Eau, des Douanes, de la Route, ils sont violés avec la bénédiction complaisante de ceux-là mêmes, censés veiller à leur observance. Aucun n’est épargné. Mauvais joueurs, le sifflet de la pénalité ne nous agrée que rarement ; il est par contre réclamé à cor et à cri quand il est en notre faveur. Nous cultivons les plus insensés paradoxes. Spontanées ?… ces déferlantes ont pour origine des alibis qui frisent souvent le ridicule. Perlées et régulières, elles prennent des départs de feux de maquis ; elles sont là où on les attend le moins. Hier, à Berriane, région réputée calme de tempérament, plusieurs communautés, qui ont jusque-là cohabité en bonne intelligence, est le théâtre de violents affrontements intercommunautaires. Les heurts n’auraient pas eu d’impact médiatique si la route nationale n°1 n’était pas bloquée par les belligérants et si les voyageurs n’étaient pris conséquemment en otage. Non concernés par la guerre picrocholine, les usagers de la route devront rebrousser chemin ou prendre leur mal en patience.

L’autorité faisant fi des désagréments causés, réitère sa volonté de rouvrir cet axe routier stratégique du Sud pétrolier !?. Le squat de la route devenu le moyen de coercition le plus efficace est observé dans toutes les agglomérations que traverse une voie routière nationale et candidates à l’émeute. L’impact est délocalisé et le centre immédiatement informé. Les stigmates de pneumatiques calcinés sur l’asphalte sont devenus un fait commun. A Tebessa, ce sont des gendarmes qui sont délogés par une « meute » en furie conduite par des carburo-traficants. Ils pousseront l’outrecuidance jusqu’à défiler après leur forfait. Une paisible bourgade de la wilaya de Tarf est mise à sac après le décès accidentel d’une jeune femme, suite à la déflagration d’une charge explosive mal maîtrisée dans une carrière d’agrégats.

Cette fois-ci c’est l’entreprise étrangère chargée du projet de l’autoroute qui en fera aussi les frais ; ses engins seront détruits par le feu. A Ghazaouet, ça été une violence d’un tout autre genre, un effroyable accident de la circulation commis par un semi-remorque sur un minibus. La tragique collision a été le motif d’une autre violence, mais cette fois-ci, consciente et collective. On parle de responsabilité de Hallaba (carburo-traficants) décriés par la vox populi. Encore eux ! Mais d’où viennent-ils ? Ne sont-ils pas de Ghazaouet et de ses environs ? Après le bouillonnement, c’est l’accalmie, on daigne bien enterrer ses morts victimes de l’accident. Entre-temps, les sièges de la Mairie, de la Caisse d’assurances sociales et de la Sûreté de Daïra sont dévastés, à qui profiterait le « crime » ? Les motivations aussi diverses que subjectives relèvent d’un autre âge. A Boghni, l’incendie d’une oliveraie ou encore l’assassinat de quatre jeunes à Tadmait, dans des circonstances que seuls les enquêteurs pouvait déterminer, ont suffi à mettre le feu aux poudres. Force doit demeurer à la Loi en dépit de toute considération. Ce genre de déferlements sauvages obéit à plusieurs phases, celle du bouillonnement des adultes, celle de l’expression bruyante et matérielle des jeunes lâchés comme des fauves, celle de l’appel aux bonnes volontés et aux sages dont on découvre tardivement les vertus et enfin la phase judiciaire qui doit faire preuve, bien sûr, de clémence envers les égarés, dont plusieurs mineurs. On panse les plaies, souvent profondément ouvertes en oubliant d’en tirer les leçons. Cela peut se répéter non loin de là où sur les lieux mêmes et à quelques jours d’intervalle. Les pneus usagers sont soigneusement conservés pour de futures joutes. Condamnables à plus d’un titre ces actes dits barbares, quoiqu’on en dise, ramènent plus de dividendes que n’importe quelle pétition ou démarchage. A l’instar des mouvements armés, ils ramènent imparablement les autorités à la table des négociations. Faut-il toujours traiter par le mépris ces petites choses qui empoisonnent la vie des citoyens, ou faut-il aller résolument à l’écoute des doléances et le traitement des problématiques une à une ? Les petits bruissements sont toujours annonciateurs de grands séismes spectaculaires et destructeurs. Les émeutes se spécialisent au fils du temps, elles sont saisonnières. L’été 2009 s’est singularisé par les émeutes des délestages électriques, particulièrement éprouvants dans le Grand Sud ; les populations d’In Salah, d’Adrar et Ghardaïa en savent quelque chose. En hiver, se sera le tour des localités non encore desservies par le gaz naturel. Il existe aussi les émeutes de l’eau, du transport et un tas d’autres besoins non satisfaits. La rupture communicative est apparemment largement consommée. Les tours d’ivoire et les bunkers administratifs font le lit du mépris sustenté par la demande préliminaire d’audience, la réception hebdomadaire et parfois collective, les reports des entrevues sans préjudice des désagréments des déplacements et des absences du lieu de travail. Il est souvent signalé que les autorités locales étaient curieusement absentes du théâtre des événements. Elles ne réapparaissent qu’une fois le beau temps revenu. En réclamant la présence du premier responsable de la circonscription territorialement compétente, les « retranchés » n’ont d’autre intention que celle de confondre leurs élus pour mieux les disqualifier.

Les services extérieurs de l’Etat ont bon dos, ils seront chargés par les édiles locaux. Ces derniers semblent se complaire dans la chose administrative courante (Etat civil et autres broutilles), l’Urbanisme, l’Eau, l’Electricité, le Social ou le Culturel ne les concernent qu’à travers les secteurs qui y président. La balle est souvent dans l’autre camp, mais c’est toujours le siège de l’Assemblée populaire communale qui prend feu. La plèbe n’est pas dupe, elle discerne toujours le contrefait de l’original. Pour revenir à la contribution des sages (est-ce à dire que le reste ne l’est pas ?) au retour au calme, pourquoi est-il fait appel à la notabilité quand tous les recours, même ceux de la force, ont fait choux blanc ? Existe-il réellement un canal parallèle qui drainerait les vraies décisions d’autorité, du moins morale, et c’est déjà beaucoup ? Pourquoi alors, les assemblées locales ne seraient-elles pas constituées de sages reconnus pour leur qualité et plébiscités par la majorité citoyenne si, toutefois, la citoyenneté est cmprise dans son sens sémantique.

A l’heure des bilans, on se découvre et on compose sereinement pour mettre tout sur la table. On est surpris par la modicité des doléances dont on n’a pas pris la peine de parcourir le contenu, pris par la tourmente de la cogitation quotidienne de façade, escamotant par suffisance les réels désagréments ressentis et exprimés par la cité. Les coûts induits par la furie destructrice sont parfois nettement supérieurs au coût des services quémandés. Il est des responsables locaux qui ne sont visibles qu’à travers les vitres de leur véhicule passant en trombe dans un nuage de poussière. Les gens se demandent parfois même, s’ils parlent leur propre langue.


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