Édition du
24 March 2017

La tragédie de Tibhirine. Une œuvre de Caïn pérenne !

Monastère de Tibhirine
Par Mourad Merzagui

El Watan, 30 août 2009

Treize ans après le drame des sept moines de Tibhirine, un général retraité des services secrets français y revient : « Une bavure de l’armée algérienne (l’ANP) que les autorités françaises avaient décidé de taire, pour ne pas nuire aux relations entre leur pays et l’Algérie », dit-il témoigner.

Le sommet de la hiérarchie française est de suite alerté, c’est le branle-bas de combat. Son chef accuse l’Etat algérien de mensonge et proclame son accord pour la levée du secret-défense… Les médias sont mobilisés pour interviewer les tragédiens. Quelle mouche a donc piqué tout ce monde du navire « l’Hexagone »(1) alors que des religieux assassinés le deuil a été fait il y a belle lurette ? Rappel. L’archevêque d’Alger, Mgr Henri Teissier, a plusieurs fois répété : « Il faut le dire, les amis de Sant’Egidio sont ceux qui nous ont tués ». Le responsable de l’ordre des Cisterciens, père Armand Veilleux — qui a identifié les têtes des trappistes décapitées — a, pour sa part, évoqué la ressemblance avec un vrai-faux enlèvement, deux années précédant le drame. Sa conclusion est sans équivoque : « Une histoire tout à fait montée visant à démontrer, d’un même coup, le danger que représentait le GIA, l’efficacité des services algériens et la fidélité de l’Algérie à la France ». Enfin, l’ancien chef du service de lutte antiterroriste du parquet de Paris, Alain Marsaud, a abouti au constat amer : « Il y avait une volonté de ne pas investiguer ! »(2). Au vu des rapports de la France à son ancienne colonie (pour oser leur coup d’éclat de 1992, les janviéristes avaient reçu la bénédiction de François Mitterrand(3) et donc une collusion de facto fut établie entre eux et l’Etat français), les initiatives d’Andrea Riccardi et son groupe (Sant’Egidio) entravaient la cuisine de pacification revancharde avec toute sa panoplie de collaboration, retournement, félonie… règlements de compte, assassinats, massacres de masses, travail de sape…). De ce fait, les propos du général ne sont pas des divagations : l’omerta couvrait bien le lobbying consécutif au coup de force ! Doit-on alors, hormis tout cela, comprendre que par sa tapageuse sortie le général brigue des confessions sur les dérives des protagonistes de l’affaire (les services algéro-français !), des barbouzeries qui se sont soldées par « la condamnation des moines » ?

S’agit-il d’une fausse sortie (de stratèges plutôt défiés qu’assaillis) dont il faut alors mesurer les enjeux ? Selon la thèse la plus en vogue dans l’Hexagone, entre le pouvoir en exercice et l’opposition (dont le chef de file est l’ancien premier ministre Dominique de Villepin), c’est une guéguerre. Les hostilités ont commencé en 2004, inaugurées par « l’affaire EADS-Clearstream » (scandale des frégates de Taïwan) toujours en cours, et qui n’arrête pas de faire des vagues. Tous les coups sont permis. La dernière manœuvre d’abordage, l’apparition du document baptisé Nautilus, relança l’enquête sur l’attentat de Karachi de 2002 où onze ingénieurs français de la direction des constructions navales (DCN) ont perdu la vie. Le segment incluant Nicolas Sarkozy, l’Association pour la réforme d’Edouard Balladur(4) est incriminé. Le locataire de l’Elysée traitera de « fable et d’allégations grotesques » les nouvelles informations : « On est dans un monde où la notion de secret d’Etat n’existe plus ». A la suite de cette annonce, un scandale à l’allure d’affaire d’Etat, est ressuscité : le dossier des moines de Tibhirine. Trois médias français proches de leur président, L’express, Le Figaro et le site d’information Mediapart ont illico édité la déposition. Mais alors qu’il ne commente pas les complicités au sein de l’armée pakistanaise dans l’attentat de Karachi, d’Italie, à l’occasion d’une conférence de presse, en présence du dirigeant brésilien Inacio Lula da Silva, ami de Abdelaziz Bouteflika, Nicolas Sarkozy, agressif, charge l’Etat algérien : « On ne peut pas dire que l’amitié entre les peuples et entre les pays peut résister aux mensonges. Il faut faire la lumière, il n’y a rien à cacher. En tout cas, de mon point de vue, je suis vraiment déterminé à ce que la lumière soit faite ». Si livrer les tenants et les aboutissants du dossier de l’assassinat des moines de Tibhirine ou de l’enquête sur l’attentat de Karachi ont tout du déballage du linge sale dans l’intention de mouiller ses adversaires, des affaires franco-françaises qui ont pour toile de fond la rivalité politique entre deux clans ou encore une guerre entre services de renseignement français, sur quelle ardoise inscrire la différence entre les propos virulents à l’égard d’Alger et l’option melliflue envers Islamabad ? S’agit-il d’un artifice diplomatique ? D’une simple « réponse du berger à la bergère » ? Les gradés de l’ANP, accusés de crimes de guerre, de génocide… un moment interdits de l’étranger (l’un d’eux ne fut-il pas évacué d’urgence et en secret ?) circulent aujourd’hui librement et en toute assurance partout, Guantanamo, les centres de torture de la CIA… ayant largement entamé la crédibilité du TPI(5). Faut-il douter un instant que le général français à la retraite ignore que son action (la dénonciation d’une « bavure » de l’armée algérienne) est un coup d’épée dans l’eau ?

La sortie contre l’ANP et le battage qui s’en est suivi, même s’ils semblent résulter du fracas de la note Nautilus, n’interviennent pas pour le moins dans un timing particulier : l’instant où l’Algérie fête le 47e anniversaire de son indépendance et où à l’Aquila en Italie se tient le sommet 2009 du G8 réunissant les grands décideurs de la planète. Or, des médias algériens ont publié qu’au siège du ministère de la Défense nationale où il s’était rendu à l’occasion pour présider la cérémonie de remise des grades, le chef de l’Etat Abdelaziz Bouteflika, chef suprême des forces armées, était bien énervé : aux généraux qu’il décorait, il accrochait des galons à l’envers ! Parmi les causes de son agacement et de son irritation, l’institution militaire rechignerait à lui fournir la liste de ses éléments à mettre à la retraite. Dans le cadre des restructurations et la centralisation des services de sécurité, tous corps confondus, un mouvement du personnel militaro-sécuritaire est attendu, avec des limogeages à la clé. A la tête du Super ministère qui en serait issu trônerait l’actuel ministre de l’Intérieur, un proche du président. Exit donc les coprésidents (le quart complémentaire du président trois quarts) ! La résistance des galonnés serait-elle finalement à l’origine de cette combine algéro-française ? Avec la mise en cause de l’ANP, du moins de responsables en poste à cette période de grands troubles et qui sont toujours présents à son état-major, et le battage médiatique entretenu par des officiels politico-sécuritaires français avec à leur tête le locataire de l’Elysée en personne, il ne subsiste plus de doute sur la mission de l’émissaire, rompu aux coups tordus et à l’intox : prêter la main à la purge dans l’institution militaire algérienne. L’exhumation du dossier des moines serait-il finalement l’œuvre conjuguée de l’Elysée et d’El Mouradia ? En l’occurrence, Nicolas Sarkozy en découd avec ses rivaux et Abdelaziz Bouteflika peut avoir les coudées franches….

Cela fait déjà un bon bout de temps depuis que le président algérien a déclaré avoir son idée sur son successeur. A la suite de la révision de la Constitution et son corollaire, le troisième mandat, puis dernièrement le ballon-sonde lancé, la création d’un parti par son frère Saïd, le fait du prince se précise : via la restructuration des services de sécurité, le chef de l’Etat pourra donner un coup d’accélérateur à ce chantier à l’enjeu crucial. En mettant à profit la tenue du sommet du G8 2009, Nicolas Sarkozy interfère bruyamment, mais subtilement sur les événements qui sont en train de se dérouler en Algérie. Le moment venu, l’ascenseur lui sera renvoyé, assurément. Evidemment, au-delà de cette vision simple, il est à redouter que la situation soit plus complexe. Dans la nouvelle donne distribuée par le nouvel ordre mondial, la carte relative au gel des colonies israéliennes pourrait déteindre sur les autres. Que la sortie du général français soit l’œuvre de think-tanks franco-israéliens, cela n’étonnerait guère(6). Maintenant, tout ceci peut n’être que rumeurs et supputations sans consistance. Seulement, la marque d’intérêt des Français pour l’Algérie, elle, est concrète. Le résultat de la gestion catastrophique du dossier des moines de Tibhirine par les services algéro-français, recette du lobbysme pratiqué par la camorra formée dans le giron du coup de force de 1992 est tangible. Nous subissons les affres de la gouvernance françalgérique : administrée par le code de l’indigénat, régentée par un gouvernement délégué par 13% de la population, minée par les fléaux que sont la corruption, l’amoralité, l’injustice… notre société est en totale déliquescence. Le peu de scrupules dont les officiels français font preuve en exploitant le drame des moines montre jusqu’où la France est capable d’aller pour affirmer sa mainmise sur ses ex-colonies ! Son immigration choisie — transcription chafouine de « la valise ou le cercueil » destinée à dévoyer les cadres aliénés dans leur pays d’origine —, l’Union pour la méditerranée — mur qui prolonge celui de la honte de Palestine … l’activité interlope de ses services et leur collusion avec les extrémismes de tous bords qui sont à l’origine du drame des religieux, de l’attentat de Karachi… font de la France orpheline des signataires du « manifeste des 121+1 », des « porteurs de valise » un pays ennemi des libertés(7). Comment déjouer le terrible deal entre les judas et les Ponce Pilate au cours duquel on crucifie l’humble après lui avoir fait porter sa croix qui le tire inexorablement toujours vers le bas ? Si la France ne se lasse pas d’attaquer l’Iran pour sa soi-disant menace nucléaire, ou le Soudan sur sa gestion de la crise du Darfour… comment ne pas rabrouer les duplicités et impostures de l’Etat nostalgique de son passé colonial, agissant à l’instar de « la sentinelle postée devant la Loi qui empêche Joseph K. d’y pénétrer »(8) ? (Dans le cas de l’Africain, la Loi serait le bunker abritant les dossiers de l’horreur de la pacification qui, déclassifiés, le libéreraient du mal intérieur, lui permettraient enfin de s’émanciper). Dans le pays du « yes, we can », la communauté afro-américaine assume de mieux en mieux ses responsabilités, elle est affranchie. Préservé de la mauvaise fréquentation du « mauvais élève » (le colonialisme), l’Africain pourra assurément « entrer suffisamment dans l’Histoire » (la Loi spéculaire). Que les USA, dont les standards sont la locomotive de la planète, remplissent leur devoir moral envers l’humanité, toute l’humanité, comme ils s’en sont acquittés durant et au décours de la Seconde Guerre mondiale en s’impliquant dans la lutte contre le terrorisme dont le secret-défense constitue pour les Africains (anciennes colonies en premier) un mal beaucoup plus pernicieux que la menace du nucléaire que les petits Etats veulent maîtriser pour assurer leur survie ! Et ce n’est pas remplacer l’immixtion de la France par celle des USA !
Notes de renvoi :

1) « Certaines dispositions furent prises qu’on aurait pu appeler « le branle-bas de combat » du Nautilus ». Jules verne, Vingt Mille Lieues sous les mers.

2) Cette attitude méprisante n’est pas nouvelle : en 1986, le premier policier de France, Charles Pasqua, avait décidé d’étouffer l’affaire Mecili.

3) L’officier des services secrets français et bras droit du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, Jean-Charles Marchiani, a avoué en novembre 2005 sur la chaîne El Jazeera dans l’émission « Ziara khassa (visite privée) que le président Mitterrand a donné son feu vert aux militaires algériens pour stopper le processus électoral en janvier 1992. D’où le terme janviéristes pour désigner ces putschistes.

4) D’après cette note, le mobile de l’attentat de Karachi serait lié à un arrêt des versements de commissions de la France au Pakistan, dans le cadre de la vente de sous-marins.

5) La nouvelle administration américaine remet les pendules à l’heure : chassez le naturel, il revient au galop !

6) Voir le parcours du général François Buchwalter dressé, entre autres, par le journaliste italien Valerio Pellizzari de La Stampa.

7) Paul Girot de Langlade (un préfet), tient ce 31 juillet 2009 ces propos racistes : « On se croirait en Afrique » et « il n’y a que des noirs ici »…

8) Franz Kafka, Le Procès.


Nombre de lectures : 1091
3 Commentaires sur cet article

LAISSER UN COMMENTAIRE

*

*

  • Laurierbleu
    31 août 2009 at 6 h 12 min - Reply

    Citer Marchiani comme référence pour avancer le fait que le président Mitterand avait donné son feu vert à l’arrêt du processus électorale est une preuve du contraire. À part ce préfet, qui a fait ses classes dans la barbouzerie et les négociations dans les prises d’otages, on trouve nulle part une divergence d’opinion, entre les présidents Mitterand et Bendjedid, quant à la poursuite du processus électoral.




    0
  • BRAHIM
    1 septembre 2009 at 13 h 18 min - Reply

    Mitterand n’a jamais été pour l’arrêt du processus électoral. La presse de l’époque le prouve. Il faut savoir que Mittérand voyait d’un bon oeil l’avénement d’un nouveau mouvement politique capable de faire trembler le FLN avec lequel il n’entrenait pas de bonne relation( en dehors de quelques personalités de ce parti qui se comptaient sur les doigts d’une main). Dans un certain sens il avait raison de vouloir voir partir ces dynosaures. Mais bon !!!! le FIS n’a pas su saisIr cette unique opportuité qui s’est présentée à l’Algérie indépendante. Le terme janviériste vient tout simplement de la date du putch qui a eu lieu en janvier (avec l’appel du pauvre Boudiaf, que Dieu ait son âme).




    0
  • Laurierbleu
    1 septembre 2009 at 18 h 00 min - Reply

    Il est important de souligner qu’à cette époque personne ne savait que le haut commandement de l’armée Algérienne était divisé.
    Il me semble que même le président Mitterand n’avait pas de doute sur les pouvoirs du président Algérien pour poursuivre le processus démocratique engagé, sentiment à mon avis partagé par la majorité du peuple Algérien.
    La grande aventure est survenue: une poignée de militaires irresponsables se sont accaparés du pouvoir sans effusion de sang. Ce putsch représente finalement une oeuvre d’aventuriers jusqu’au-boutistes, n’ayant pas de scrupules ni peur de ce qu’adviendrait le pays. Une démission forcée du président Bendjedid et le bricolage par la suite d’une institution appelée haut commité d’état n’ont pu remplacer le pouvoir précédent ni construire une nouvelles république.
    L’arrêt du processus électoral était tout simplement une aventure sans horizon et sans lendemain de la part d’une poignée de militaires associés à de hauts responsables de l’état de l’époque. L’essentiel pour eux était la dissolution du FIS et sa décapitation sans plus. Le reste leur importe peu.




    0
  • Congrès du Changement Démocratique