Édition du
22 July 2017

Geneviève Chauvel à El Khabar : « L’Histoire n’est pas suffisante pour comprendre l’âme arabe »

arabe
Geneviève Chauvel est une femme racée, pleine d’ambitions et persévérante à volonté. Elle a fait droit et sciences économiques, à Alger centre, au dessus du tunnel des facultés, dit-elle. Elle a revisité la vie de femmes au destin exceptionnel ; elle en jouira parce que, écrit-on, elle possède un style narratif qui vous emporte dans l’émotion romantique. Elle a remonté le fil de l’histoire de la création du grand Irak. Elle s’est rendue compte « que l’Histoire n’est pas suffisante pour comprendre l’âme arabe. On ne peut y parvenir que par la voie de l’Islam. Mais quel Islam ? On raconte tant de choses aujourd’hui, de l’intégrisme à l’islam laïc… »
Samira Iratni, notre journaliste, a voulu comprendre et informer nos lecteurs sur cette femme qui a « la passion de raconter pour communiquer son enthousiasme ». Bref, Samira a fait parler celle qui a eu la patience de faire les portraits de personnalités illustres. Suivons la.

1- Vous êtes, à l’origine romancière, et vous avez migré vers la photographie, ensuite vers le journalisme pour accompagner votre mari, Jean François. Pourquoi et comment, allais-je dire, mais, disons, quel est votre commentaire ?

G.C – Lorsque j’ai rencontré mon mari, j’étais étudiante en Droit et Sciences économiques à la Faculté d’Alger, au dessus du tunnel des Facultés, au dessus de l’Otomatic, le rendez-vous des étudiants. Je voulais entrer dans une organisation internationale, je voulais voyager et m’occuper de grands problèmes internationaux. Le destin fait que je rencontre, en 1961, ce grand journaliste qui couvrait les évènements d’Algérie pour le Figaro. En l’épousant je croyais oublier, pour toujours, l’Algérie de mon adolescence, les Algériens et tous les problèmes politiques qui me déchiraient. Je n’avais pas réalisé qu’un journaliste, grand reporter, c’est comme un marin. Il est toujours absent. J’ai voulu le suivre avec un appareil photo pour compléter son travail en illustrant ses articles avec mes photos. Voilà comment je suis devenue reporter photographe. Je l’ai suivi un peu partout jusqu’au Vietnam où j’ai pris des photos de guerre, au Biafra, en Afrique portugaise, mais surtout dans les pays arabes du Moyen Orient dont il était spécialiste. Pendant plus de vingt ans j’ai couvert les évènements les plus importants qui ont agité la Jordanie, le Liban, la Syrie, l’Egypte. Je suis allée aussi dans les pays du Golfe et en Arabie Saoudite où j’ai découvert véritablement les « seigneurs du désert », l’histoire de l’Arabie, la création de ces états arabes après la chute de l’empire ottoman, les accords Sykes-Picot et la déclaration Balfour.
L’Algérie était loin derrière moi, mais le monde arabe revenait à moi d’une autre manière, sous d’autres cieux.

2- Vous êtes connue pour être une passionnée de la civilisation arabe et de sa culture. Est-ce parce que vous êtes née en Algérie, à cause de votre enfance en Syrie, ou parce que c’est le contenu intrinsèque de la civilisation, à laquelle vous êtes attachée, qui vous passionne ?

G.C – Je suis née à Fréjus, par hasard. Mes parents venaient de se marier et mon père était à l’école d’officiers de Saint Méxant près de Ste Maxime. Trois mois plus tard mon père était envoyé en Syrie, à Deir-ez-Zor près de l’Euphrate. Nous y sommes restés trois ans. Ensuite nous sommes revenus à Alger, et nous avons retrouvé la famille des deux côtés qui habitait dans le Constantinois près de Sétif.

J’ai beaucoup de souvenirs d’enfance dans le bled. Mon grand-père avait une ferme où nous passions les vacances. Des heures gravées dans ma mémoire, et que je ne peux oublier. Ensuite j’ai vécu à Alger où j’ai fait mes études et nous allions parfois passer l’été dans la fraîcheur de la France, en montagne ou au bord de l’océan. Ce passé à cheval entre les deux civilisations m’a beaucoup plus marqué que je ne le croyais, puisque j’ai voulu l’effacer en me mariant et il m’est revenu dans d’autres pays arabes où je me suis laissée prendre par la culture et l’histoire de cette civilisation qui a tant influencé l’Occident à l’époque des Croisades. Je me suis rendue compte alors, malgré moi, combien elle m’était familière. Et je me suis plongée dans les livres, dans les histoires que je vivais chaque jour, les rencontres, les drames humains et politiques, les conflits qui n’en finissent pas. Je voulais comprendre pourquoi, comment. Et c’est ainsi que j’en suis arrivée à écrire l’histoire de Saladin, puis la grande aventure de la création de l’Irak, avec Gertrude Bell. Et je me suis rendue compte que l’Histoire n’est pas suffisante pour comprendre l’âme arabe. On ne peut y parvenir que par la voie de l’Islam. Mais quel Islam ? On raconte tant de choses aujourd’hui, de l’intégrisme à l’islam laïc…
J’ai choisi de remonter à la source, au temps du Prophète afin de mieux comprendre comment cette religion a pris naissance et qui étaient les premiers croyants qui ont rallié le Prophète, comment vivaient-ils, comment s’est créée la première Ouma.
J’ai fait mon travail de journaliste, à la recherche des faits, et je me suis prise au jeu car c’est passionnant de découvrir certaines vérités. Par ce travail j’ai beaucoup appris et je transmets tout cela dans mes livres avec l’enthousiasme de mes découvertes.

3- Vous avez dit que les Arabes, en Syrie et en Algérie, sont différents. Sur quelles dimensions pensez-vous qu’il y a différence ?

G.C – Vous allez rire, mais pour moi, les Algériens, comme les Syriens ont leur caractère un peu abrupt, soupçonneux, un peu soupe au lait. Ils sont facilement politisés. Et sur le plan de l’hospitalité, ils ont la même générosité et reçoivent avec le même raffinement. Il faut dire aussi que la Syrie, comme l’Algérie ont été fortement marquées par l’occupation ottomane. Le Vilayet de Damas, comme la Régence d’Alger ont eu une grande importance dès le début du XVIème siècle sous le règne de Soliman le Magnifique.

4- Votre premier roman est celui consacré à Saladin, le dernier est « Aïcha, la bien aimée du Prophète ». Avez-vous pu faire preuve de neutralité dans votre approche, vous qui êtes de culture chrétienne ?

G.C – Saladin est à la première personne. J’ai fait un travail énorme d’oubli de moi-même, de ce qui m’entoure, pour me mettre dans la peau de cet homme et dans son époque. Comme un acteur qui s’identifie à son personnage. Je suis devenue un guerrier, un chef politique, un chef de famille, un musulman soucieux d’être en accord avec sa foi.
Avec Aïcha, ce fut la même chose. Plus naturel puisque c’est une femme. Mais être une femme musulmane, ce n’est pas facile. Donc j’ai fait de mon mieux pour oublier les clichés, et écouter en moi la voix de la jeune femme qui avait épousé le Messager. D’après tous les témoignages reçus, je pense que je n’ai pas commis trop d’erreurs dans l’interprétation d’une époque. Quant aux sentiments humains, ils ne varient pas avec les siècles.

5- La question palestinienne est un volet des plus importants, dans tous les segments de la vie culturelle arabe. Quelle place occupe cette question, du point de vue culturel, bien sûr, et dans quelle perspective avez-vous abordé, essentiellement cette question, ou celle ayant une relation directe avec le contexte ?

G.C – Au cours de mes reportages au Proche-Orient, j’ai suivi de près le problème palestinien. J’ai même interviewé, photographié les principaux leaders comme Yasser Arafat, Naïef Hawatmeh, et Georges Habbache. Je ne comprends pas pourquoi les Etats arabes n’ont pas aidé à apporter une solution définitive à la création d’un Etat palestinien. Pourquoi ce peuple est-il sacrifié ? Pourquoi lui refuse-t-on le droit de vivre sur sa terre ? Pourquoi tant de morts, tant de destructions ?
Voilà une multitude de thèmes pour enrichir la littérature d’aujourd’hui.
En écrivant Saladin, j’ai remarqué que le royaume chrétien de Jérusalem avait les mêmes frontières plus ou moins que l’Etat d’Israèl. Et Saladin s’est battu pendant des années pour libérer cette terre d’Islam.
Chacun a le droit de vivre en paix sur son lopin de terre, dans sa maison. Il faut que les cœurs soient prêts pour la paix et le partage. Et sur ces thèmes, bien des livres, bien des poèmes seront écrits pour crier la douleur, le chagrin, et chercher au fond de sa mémoire les instants de bonheur ensoleillé qui réchauffent le cœur en lui donnant un passé.

6-Quel est votre avis sur la littérature arabe en général et algérienne en particulier ?

G.C – Je ne connais pas assez la littérature arabe pour émettre un avis. Quelques auteurs égyptiens, syriens, tunisiens, marocains sont remarquables. Pour la littérature algérienne, j’ai pu remarquer que les femmes prennent une place importante. C’est bien que les femmes se racontent, ouvrent leur cœur et leur imagination. C’est une façon de se libérer, de témoigner, de nous offrir une autre sensibilité qui nous touche dans notre éternel féminin.

7- Qu’est-ce qu’on doit attendre de nouveau de votre part ?

G.C – Je termine un manuscrit qui sera publié, je l’espère, début 2010. Une confrontation Islam chrétienté ? au début du XVIème siècle, lorsque Soliman et Charles Quint se disputaient la Méditerranée.


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