Édition du
25 March 2017

Lettre laissée a l’ami d’un harrag, mort naufragé.

porteLe Quotidien d’Algérie
@ Ammisaid et Papousse
par Babafikrane

 » A n’ouvrir que si je périt dans la traversée.

A notre Houkouma

Lorsque vous lirez cette lettre, dans les journaux je présume, je serai loin, très loin, je serai la ou les houkoumates comme la notre n’ont aucune emprise sur les hommes libres, ni aucun monopole sur l’espoir. Je flotterais dans le non temps et dans le non lieu avec ceux et celles qui bien avant moi ont bravé leur destinée en quête de dignité, et de liberté. Je paye ce privilège avec ma vie moyennant quelques dinars payés au prix d’une « livre de chair » dans l’espoir de conquérir, ailleurs, la liberté des hommes. J’aurais voulu les offrir à ma mère, mais dans sa terreur de me voir partir, comme partaient autrefois ceux qu’on bannissait, j’entrevoyais dans son regard maternel bouleversé, une flamme qui jaillissait du fin fond de son être, qui titillait mon âme, qui me parlait, qui me disait : « vas mon fils, vas la ou ton cœur te guide, Allah yasatrek, Allah yahdik ou ya’tik ma tetmena.» Elle seule connaissait mon projet.

La veille de mon départ, dans la panique du moment, pleurant a chaudes larmes en silence, elle implora Rabi sabhanou pour l’assister à surmonter cette épreuve et l’interpelait sur cette malédiction qui l’affligeait : « a’llach had el mehna ya rabi, a’lach». C’est le moment de la vie d’une personne ou la « digue cède » sous l’immense pression d’un tsunami d’angoisse, envoutant, envahissant de terreur, elle frappait sa poitrine de ces deux mains et pour un instant j’ai cru que mon départ allait la rendre folle. Je réalisais l’immense plaie que mon projet avait ouvert chez elle et la voyant ainsi j’en perdis l’esprit et la raison a tel point que j’en aurais abandonné mon projet, mais dans un moment de lucidité inouï, elle se ressaisie : « prend soin de toi, habille toi chaudement ou « chedd fi rabi.» » Elle avait probablement compris que je continuais de vivre uniquement pour mon projet. L’abandonner m’aurait tué une deuxième fois. C’est la douleur de ma mère qui continuera de hanter mon âme jusqu’au jour du jugement dernier. Puisse-t-elle me pardonner. Pour ce déni d’espoir qui punit les mères, je vous maudis jusqu’à la fin des temps.

Mon père lui ne parlait plus, on lui avait arrache sa virilité le jour ou votre houkouma l’a licencie après 20 ans de service public. Il n’osait plus regarder ma mère dans les yeux, maintenant qu’il ne pouvait plus subvenir aux besoins essentiels de notre famille. Nos rapports étaient devenus tendus, parce qu’il voulait que j’étudie, mais moi rien ne m’intéressait, je voulais seulement réunir les sous nécessaires pour mettre les voiles. El harga, c’est la seule chose qui m’intéressait. « Tu vas devenir comme ces va-nu-pieds, qui ne « foutent » rien de leurs vies, ces bras cassés qui vivent au crochet de leur famille jusqu’à l’âge de 50 ans! » se plaisait-il à répéter et ca me blessait au plus haut point car lui-même était diplômé et chômeur, le dernier des chauffeurs de taxi gagnait mieux sa vie que lui. Je m’étais juré qu’on ne m’aura pas comme on l’a eu lui. Yemma me disait souvent : « Ton père est un homme fier qui refuse catégoriquement de demander a qui que soit de le pistonner et tu sais : sans ktefs dans ce pays tu n’es rien! ». Je sentais dans le ton de sa voix que malgré sa condition, elle respectait son choix, j’ai même senti de l’affection chez elle à son égard. « Ils finiront bien par nous voir ces aveugles de houkoumat chkoupi, sinon, un jour il va venir une « hemla » qui va tous les prendre et nous avec eux, Allah yastar » disait mon père. Pour ce qui me concerne, il n’allait rien se passer aujourd’hui ou demain, alors tout cela c’est des paroles qui tuent a petit feu. Mais peut-être que mon père a raison, il faut être patient et se battre ici. Mais mon choix est fait : « nahrag ou Rabi kbir.» Chaque journée vécue dans le silence, l’injustice et la douleur est une victoire des despotes qui nous gouvernent et je n’ai plus de patience. Alors pour ce déni de dignité je vous maudirais jusqu’à la fin des temps.

Je sais que ma disparition ne suscitera absolument aucune émotion dans votre houkouma, loin de la; certains penseront qu’il y aura moins de « vermine » et de ghachi en Algérie : La vie a si peu de valeur chez nous. Je me rappelle, il n’y a pas si longtemps notre président criait a cette mère, qu’il ne pouvait pas tirer les disparus de sa poche. J’en ai pleuré de rage. Comment oser denier a une mère le droit de s’enquérir de son fils disparu : en vertu de quelle éthique, de quel morale de quelle éducation? Dans quelle culture et dans quel pays cela est-il possible, ya Mohamed sidi! Dans mon quartier seulement, quatre familles attendent depuis plus de 15 ans leurs enfants. Le frère de l’un d’entre eux embarquera demain avec moi. Nous nous sommes juré de couler plutôt que de subir votre loi scélérate qui sanctionne elharragas et leurs parents. Encore une fois c’est el zawaliyas, qui payent pour que vous ayez bonne conscience. Rabi A’lem, j’aurais tout fait pour déchirer la camisole de force que vous m’avez cousue.

Je ne regrette rien, la harga est le seul cri de liberté qui m’est resté après avoir épuisé tous ce qui est humainement disponible comme ressources matérielles, psychiques et physiques. Je suis épuisé mais debout. Votre système ne crée que de l’angoisse, de la mal vie et de la hogra. Comme dans la hogra il y a un haggar et un mahgour, le haggar lui tire profit de son geste en avilissant tout un peuple, ma’lich Rabi kbir wa elmout kayna. Oui, je sais aujourd’hui que vous êtes riches et prospères et nous pauvres et misérables, je sais que vous êtes puissants et nous faibles et fragiles, mais la dignité ne se vend pas au souk et elcharaf n’est pas une commodité négociable et vous n’avez ni l’une ni l’autre.

Sachez que nous sommes des centaines de milliers, peut-être des millions à vouloir fuir votre géhenne, et si votre progéniture bénéficie de tous les avantages que lui confère votre pouvoir, sachez qu’elle aussi a des rêves de harga, version féodale.

Je vais regretter mes amis, tous harragas potentiels ou en devenir, je n’ai jamais vécu une aventure aussi forte, elle m’a transformé. Je leur dois cette transformation. Je ne suis plus la même personne. Ainsi va la vie, il y en a qui gagnent, mais il y en a beaucoup qui perdent. Je ne sais pas à lequel de ces deux groupes j’appartiens. Une chose est certaine, c’est que j’aurais suivi mon cœur dans sa quête de justice et je pars la conscience tranquille, confiant d’avoir fais la seul chose qui était a ma portée dans les circonstances, pour m’affranchir.

A mon père :
Sois fier, relève la tête, ais le pas sûre, le regard droit et vis dignement. Dis à tous tes détracteurs que tu as mis au monde au monde un homme. Rien de plus rien de moins. Un homme avec ses forces et ses faiblesses, un homme qui a fait des erreurs et qui a fait l’expérience extraordinaire de vivre, ce n’est pas rien! Un homme qui a connu des moments bonheur, souvent dans des choses simples comme l’amitié, et des moments de douleur, un homme qui a rêvé, qui a été a la hauteur de son rêve et qui n’a pas eu peur de prendre ses responsabilités quand l’injustice voulait faire de lui un harrath. Prends soin de ma mère et de mes frères et sœurs. Tu me manques incroyablement.

Yemma, la pression qui me tient à la gorge et la boule que j’ai au ventre, sont dues à l’idée même de deviner ta souffrance. Pardonnes moi d’avoir échoué dans ma quête de liberté mais saches que je pars serein et confiant de faire ce qui est juste. On dit que partir c’est un peu mourir mais je suis persuade que partir c’est aussi renaitre. Je ne suis pas le seul à avoir choisi l’exil, notre prophète (saws) s’est exilé quand il ne put plus vivre parmi les siens, des millions d’Algériens ont fuis la misère coloniale, l’Émir Abdelkader, Einstein, Rostropovitch, Mahmoud Darwish et des millions d’autres étaient des exilés. J’ai le sentiment de les suivre à mon tour. Sèches tes larmes, mets ta djebba bleue et prends mon frère Adam et ma sœur Meriem dans tes bras, serres les fort, rassures les, je vis en eux aussi. Soit patiente avec baba et faites que notre famille soit forte et unie comme les doigts d’une seule main. Merci d’avoir accepté qui j’étais, d’avoir été lucide dans mes moments de folie, patiente dans mes moments d’angoisse, tendre dans mes moments de détresse, protectrice dans mes moments de faiblesse, complice dans mes rêves, samhini, nabghik, Allah yahafdek.  »

Salam
Saha ftourkoum ou siyamkoum
Babafikrane


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4 Commentaires sur cet article

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  • jnsplu
    9 septembre 2009 at 13 h 41 min - Reply

    @ Babafikrane.

    Ne pars pas mon ami, il y a de l’espoir pour toi.

    Dans les organes de presse(ion) il se dit qu’un noyau de harragas a préféré changer d’avis et a décidé de rester pour dissuader d’autres harragas de se jeter à la mer en pirogue.

    Après tout c’est notre pays, disent ils et nous en sommes tous responsables.

    Donc nous resterons et sillonerons les plages et les récifs cotiers à la recherche de collègues harragas, et nous constiturons un mouvement qui finira par grandir et peut etre qu’alors, la houkouma nous affrètera un bateau de croisière pour se débarrasser de nous et nous facilitera toutes les formalités qui nous permettront de partir sans danger. On ne sait jamais.

    Ou alors sinon, elle nous donnera des primes de harragas redevenus gentils, dont nous réclamerons l’augmentation à chaque fois en menaçant de réidiver si on ne nous écoute pas. Il y a de l’argent à gagner comme ça, parait il.

    C’est ce qu’ils disent.

    Pour ma part je me demande si ces mesures ponctuelles improvisées ne risquent pas d’en augmenter le nombre. Mais qui s’en soucie me dira t on.

    Cela fait déjà si longtemps que les choix sont faits, que les historiens ont oublié d’en rapporter les détails et que l’Histoire ne se fait que par bribes qu’on veut bien nous donner sans possiblité de vérification, qu’on ne croit meme plus à l’Histoire, ni à l’histoire.

    Tout le monde à sa place en Algérie, c’est un pays à la démocratie spécifique, à condition de comprendre comment elle fonctionne et surtout, surtout d’accepter lui meme de fonctionner comme ça, c’est à dire d’etre un démoncrate .




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  • papousse
    9 septembre 2009 at 19 h 19 min - Reply

    @ Cher Babafikrane
    (je te fais suivre mon commentaire au tien avant qu’il ne devienne article actuel, merci pour le webmaster)

    Merci pour cette lettre qui a déchiré mon cœur, je pleure, je sanglote dans mon exil lointain lequel est déjà une première mort. Je pense à ma mère et à toutes les mères qui ont perdus leurs chairs dans cette mer pleine d’âmes amères. Je prie Dieu tout puissant en ce mois de ramadhan que leurs larmes chaudes et ininterrompues noieront à jamais ces cerbères de ce pouvoir algérien traitre et assassin au fond des abimes de l’enfer.
    Allah yerham tous les chouhadas que ce soit du djebel, de la ville ou de la mer.

    P.S.: Ce témoignage « vivant » doit être diffusé partout sur le net, dans toute la presse du monde et envoyé comme pièce à conviction à la ligue internationale des droits de l’homme pour dénoncer haut et fort ce régime infanticide corrompu jusqu’à l’os.




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  • babafikrane
    10 septembre 2009 at 23 h 38 min - Reply

    Salam
    excusez les fautes d’orthographes, je n’ai pas relu le texte avant de le poster
    Saha ftourkoum




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  • Ammisaid
    11 septembre 2009 at 4 h 19 min - Reply

    Assalam aliekoum, azul fellawen, bonjour
    Lettre d’un impuissant à son fils harrag mort ou vivant !
    Je ne sais pas si tu es, déjà, dans le ventre d’un poisson, si tu es dans une morgue quelque part en occident, si tu fais parti de la cohorte des disparus, si tu es entrain de croupir dans une prison, si tu attends le temps de réussir pour donner de tes nouvelles tant que je suis vivant et si ni la vie, ni la mort refusent de te voir exister vivant ou mort pour la première fois ou à nouveau. Je t’ai aimé, je t’aime et je t’aimerai, « arama yefna la3mar » oh ! chair de ma chair !
    Oh ! Sang de mon sang !
    Oh ! Coeur dans laquelle, j’avais déposé mes espoirs !
    Oh ! Esprit dans lequel, j’avais semé mes rêves, mes désirs et mes idées les plus justes et les plus sincères!
    Oh ! Âme à laquelle, j’avais souhaité, une vie apaisée, saine et vertueuse !
    Oh ! Mains dans lesquels, j’avais mis, les outils nécessaires pour construire une oeuvre que jalouseront Alghyarins wa Alhassidins wa tema3ins, une Algérie digne, fraternelle, juste, solidaire, libre, prospère et tolérante envers ses minorités quelque soit la voie qu’ils auraient décidées de prendre pour vivre sur notre terre, leur terre et la terre de nos ancêtres quelque soit leurs gènes, leurs origines, leurs races, leurs croyances et leurs convictions définitifs ou temporaires !
    Oh ! Celui que j’avais tant voulu voir heureux, libre, autonome et fier d’avoir été mon fils et d’avoir profité de mon bonheur et de celui de ta mère, celle que la destinée m’avait choisi, celle que j’aime discrètement mais fort, celle que j’aurais tant aimé honoré dans tout les domaines !
    Je t’aime, tu l’avais vu dans mon sourire, tu l’avais vu dans mes rêves, tu l’avais en plein jour et dans l’obscurité de la nuit, tu l’avais vu dans mes colères, tu l’avais vu dans mes bouderies, tu l’avais dans mes peurs, tu l’avais dans ma tristesse et tu l’avais, nettement et clairement, vu dans mes espoirs.
    Je t’ai aimé avant que mon spermatozoïde et l’ovule de ta mère aient décidé de s’unir, tendrement, amoureusement et sereinement, pour te concevoir.
    Je t’ai aimé pendant que tu gigotais, allègrement et librement, dans le ventre doux, nourricier, chaud et accueillant de ta sainte mère.
    Je t’ai aimé dans le berceau, accroché aux seins gorgés d’un lait exquis de ta mère, en hivers en été, dans les temps aisés et dans les temps difficiles et du jour ou tu es né jusqu’au jour où je ne savais plus comme t’aimer.
    Le jour où j’avais compris que je ne pouvais plus t’aider car j’avais cessé d’être un exemple à copier, une personne à laquelle tu pouvais t’identifier, un homme auquel tu aurais aimé ressemblé.
    Le jour où j’avais compris combien était lourde, féroce et coriace mon impuissance. Mon impuissance qui s’était, progressivement, lentement, sûrement et irreversiblement généralisé.
    Au point où je n’avais plus la force et le courage d’aller chercher un travail pour continuer à exister.
    Au point où je n’avais plus confiance en ce que je suis devenu : une loque humaine, un misérable que rien ne pourra aider, un mort-vivant que la lâcheté empêche d’oser quelque soit le prix qu’il faudra payer.
    Au point où rien ne m’intéressait, où mes certitudes s’étaient toutes ébranlées et mon regard était hébété comme celui qui est decerebré.
    Au point où je pouvais plus ni se révolter pour réclamer mes droits, ni militer pour changer notre destin, ni s’opposer à ceux qui m’humilier et me mépriser, ni lutter pour conserver mon honneur et ma dignité, ni te protéger des soucis et des maux qui m’avaient complétement cerné.
    Au point où je n’avais plus le courage d’affronter ton regard, de voir l’impasse dans laquelle tu étais coincé, de sentir la puissance et la voracité du désespoir dans lequel tu étais piégé et de chercher une issue qui te permettra de te libérer de: l’absence d’horizon, du célibat qui te persécutait, du chômage qui ne voulait plus te lâcher, de la tristesse qui te vieillissait et de l’impuissance qui commençait, sournoisement et irrémédiablement à te contaminer.
    A partir, de ce moment là, mon fils, je n’avais qu’un seul désir: celui de te voir s’éloigner quelque soit le lieu où tu aurais aimé te diriger. J’aurais même accepté de savoir que tu t’étais suicidé, de savoir que tu étais devenu un terroriste, un bandit, un assassinat, un militaire ou un policier ou un gendarme ou un juge qui va terroriser, massacrer, torturer, castrer…ses frères les plus faibles et les plus démunis, un courtisan, un trafiquant (tout les trafiques), un nègre, un serviteur, un menteur, en somme, n’importe quel métier qui t’aurait permis de me oublier, d’oublier ta mère et d’oublier tes frères et soeurs qui avaient cru et qui ne croient plus que tu pouvais les délivrer ou leur montrer la voie la plus aisée pour vivre honnêtement toute la vie.
    Confidence pour confidence, je t’assure que le fait de savoir que tu fais parti des harrags m’a rendu ma fierté. La harraga étant devenu le métier le plus noble dans ce maudit pays que dirige la race la plus barbare que la terre a connu. Tu peux vivre tranquille, tu peux mourir tranquille, l’honneur de ton père est restauré. J’espère que nous retrouverons au paradis. Amine ! Boussa min kouli Al3aila, mon petit !
    Saharamdanek !
    PATERNELLEMENT à toi et toutes celles et tout ceux qui sont dans ton cas.
    Fraternellement à Babafikrane, à toutes et à tous
    Saha Ftourkoum




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