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26 July 2017

Un certain « Bloody Monday » à Bab El Oued : Azwaw, le bras désarmé d’Octobre

Azwaw 5 octobre
El Watan, 9 octobre 2009

Azwaw Hamou L’hadj. Voilà un nom qui fait carrément corps avec Octobre. A tel point qu’il lui a donné un bras. Avec son moignon rageur, lui qui est amputé du bras gauche depuis 21 ans en « accidenté du travail » des chars d’Octobre 88, ce grand gaillard au cœur vaillant arpente les couloirs des rédactions en familier des arcanes de la presse indépendante, « sa » presse, sa seconde famille.

Elle qui doit tant à son « bras d’honneur » laissé sur les pavés démocratiques un certain lundi 10 octobre 1988. Un « bloody monday »… « Ce jour-là, je traînais du côté de Bab El Oued vers 14h. Dans la matinée, Ali Benhadj et ses troupes avaient organisé un rassemblement à Belcourt avant de se disperser dans le calme. A Bab El Oued, l’ambiance était donc relativement détendue. Moi, je passais près de la DGSN quand soudain, j’ai entendu des coups de feux. Sans doute des provocateurs qui voulaient semer le trouble dans la capitale et provoquer un bain de sang. Et leur coup n’a pas raté : les militaires postés autour du bâtiment de la DGSN, pris de panique, ont commencé à riposter d’une façon nerveuse et anarchique. Ils ont même utilisé des armes lourdes.

En quelques minutes, la fusillade fait 39 morts et des dizaines de blessés. Dans le lot, il y avait une femme enceinte qui a été touchée. A un moment donné, une jeune fille est fauchée de plein fouet sous mes yeux. Elle a eu carrément la tête arrachée, et des fragments de sa cervelle m’ont éclaboussé. J’allais me porter à son secours quand j’ai été criblé de balles à mon tour. J’ai été mitraillé de neuf balles qui m’ont troué le corps de la tête aux orteils. Mon bras gauche était totalement pulvérisé. J’ai été évacué à l’hôpital Mustapha où j’ai passé quatre mois entiers à me faire recoudre de part en part. Hélas, mon bras gauche était jugé irrécupérable. » Azwaw nous fait ce récit avec un détachement inouï, son moignon témoignant avec fracas de chaque mot éructé par sa mémoire en lambeaux. « Curieusement, je ressens encore mon bras bouger, et je sens même fourmiller mes doigts », poursuit-il avec ce courage des humbles qui ont la délicatesse de transformer leurs drames les plus dévastateurs en anecdotes doucereuses, par pudeur ou par orgueil. Car Azwaw n’est pas de ceux qui viennent se plaindre en monnayant le moindre bobo pour cueillir une réparation sonnante et trébuchante.
Réparation politique

Réparation. Quel mot vain et pompeux ricane Azwaw vingt et un ans après ! Il avait d’ailleurs ce même chiffre au compteur du temps : 21 ans. Azwaw était alors artisan bijoutier. Un orfèvre des métaux précieux donc transformé par l’horreur des métaux perforateurs et des balles explosives taillées dans la tyrannie en manchot à vie. Pourtant, le rêve le taraude toujours de reprendre du service un jour et réapprendre à transformer en or sa jeunesse sacrifiée et son algérianité bafouée. Réparation. Réparer quoi, est-il en droit de s’insurger ? Son bras broyé par les snipers affolés de Nezzar ? Ses rêves juvéniles pilés par les chars ? Ses doigts délicats écorchés à « l’arrache-chair » ? Ou bien ses espoirs citoyens sabordés sur l’autel de la brutalité martiale ? « Moi, je tiens Chadli pour premier responsable de ce carnage qui a suivi les événements d’Octobre ! Et je regrette d’ailleurs qu’il ne se soit pas expliqué là-dessus dans l’excellent livre de SAS (Octobre, ils parlent, ed. Le Matin, 1998) ni dans les colonnes de la presse », s’indigne Azwaw qui accable en passant les officiers opérationnels de l’ANP et du renseignement qui eurent à gérer « l’opération de rétablissement de l’ordre », un doux euphémisme pour évoquer la répression qui s’est abattue sur les insurgés dans la foulée (et la folie) de cet automne incandescent.

Alors, pour ne pas oublier, pour rappeler à notre mémoire ces 39 morts, nous dit Azwaw, parmi lesquels notre défunt confrère de l’APS Sid-Ali Benmechiche, Azwaw a pris sur lui d’organiser une cérémonie de recueillement à la mémoire des victimes d’Octobre 1988 et de son bras écrabouillé par la machine de la répression. Pour lui, c’est surtout une manière de convoquer l’un des épisodes les plus marquants de notre « affect démocratique » qui a permis tout de même quelques acquis, si ténus et si controversés puissent-ils être. Azwaw ne peut s’empêcher de songer en l’occurrence aux reniements massifs de ceux qui sont liés organiquement, insiste-t-il, à Octobre 88, et qui tournent le dos à ce moment fondateur. « Aujourd’hui, les victimes d’Octobre sont seules face à leur destin », soupire-t-il avec une amertume mâtinée de colère. Devant le « lycée Redouane Osman » Ce qui le peine par-dessus tout, c’est le « négationnisme » de la nation vis-à-vis des victimes d’Octobre. « Les réprimés d’Octobre 88 ont été répertoriés comme victimes d’un accident de travail ! En vertu de quoi, je touche une pension ridicule de 6000 DA ! » fulmine Azwaw. N’était un poste arraché en 2000 comme employé des chemins de fer, ce père de trois enfants aurait bien du mal à faire vivre sa petite famille.

Aujourd’hui, confie-t-il, il caresse le rêve de reprendre ses outils et retrouver les gestes créateurs du joaillier qu’il fut. « Certains m’ont proposé de leur vendre mon matériel d’orfèvre et j’ai crânement refusé. Je l’ai jalousement gardé dans un fût rempli de mazout dans mon village, en Kabylie, pour le jour où le métier me démangerait. » Et de plaider pour une réparation morale et politique, étant entendu que de toute façon, il ne retrouvera pas son bras. Azwaw est habité par la solitude d’un Ras El Kabous, emporté par les humiliations tatouées sur son corps. Il est déterminé en tout cas à écrire l’histoire avec son moignon car il sait que tout manchot qu’il est, il ne trébuchera pas sur les mots pour crier justice et dire l’infamie. D’où la cérémonie de demain (samedi). Celle-ci aura lieu à partir de 11h, en face de la DGSN, devant le lycée l’Emir, ou le lycée « Redouane Osman » (dixit Hakim Addad). Pourvu que la police de Zerhouni ne s’en mêle pas. Pour rappel, lundi 5 octobre, une cérémonie commémorative organisée par RAJ a tourné au vinaigre avant de se transformer en marche populaire qui a enflammé Alger de sahat Echouhada à la Grande-Poste.

Par Mustapha Benfodil


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6 Commentaires sur cet article

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  • admin
    9 octobre 2009 at 11 h 46 min - Reply

    AFIN QUE NUL N’OUBLIE !

    Khelout Nourreddine, dit « Ras El Kabous » est un citoyen sans profession, père d’un enfant, demeurant dans une cité populaire de Bab El Oued. Lors des émeutes du 5 octobre, il sera accusé par la police d’avoir pillé des magasins du quartier. Il sera arrêté et sauvagement torturé. Le 26 novembre 1988, je le présentais avec mon confrère. B. Lokmane à la délégation d’Amnesty International. Le témoignage a été recueilli au domicile de la victime à Bab El oued. (Archives personnelles Salah-Eddine Sidhoum)

    Deux jours après le discours de Chadli, soit le 12 octobre 1988, des policiers ont fait irruption à mon domicile, à la cité de Bab El Oued, près des Trois Horloges. Ils étaient armés de mitraillettes. Mon épouse et mon fils en bas âge ont eu peur en voyant des hommes armés entrer brutalement à la maison. On me mit les menottes et on me descendit dans la rue, sous le regard des voisins, pour me jeter dans leur véhicule, une 504 familiale.

    La voiture se dirigea vers le Commissariat Central d’Alger. En arrivant, un des policiers me prit par le col et me poussa vers l’intérieur du commissariat. Un autre qui suivait, me donna un violent coup de crosse au dos et à l’épaule qui me coupa le souffle. Des coups de poing, de pieds et des insultes commençaient à pleuvoir. A l’intérieur, tout le monde me regardait avec étonnement, comme si j’étais Al Capone.

    De suite, les policiers entrèrent dans le vif du sujet. Mes poignets étaient menottés. Ils me passèrent une corde sur tout le corps comme une saucisse. Ils m’accusèrent d’avoir pillé et saccagé des magasins à Bab El Oued. J’ai réfuté toutes ces accusations. Un policier m’envoya alors plusieurs coups de poings à la figure. Du sang coulait de ma bouche. J’ai craché alors plusieurs dents que les coups de poings avaient cassés. Puis ils m’enlevèrent la corde puis m’ôtèrent le pantalon malgré ma résistance. Ils se mirent à plusieurs. Ils s’amusèrent alors à me brûler mon sexe. C’était extrêmement douloureux. Puis ils m’emmenèrent vers une table et ouvrirent le tiroir. L’un des tortionnaires me prit le sexe et l’introduisit dans le tiroir puis referma violemment ce dernier. J’ai poussé un cri suite à la douleur atroce. Je pensais que mon sexe avait été cisaillé. Du sang coulait en abondance. Toutes mes jambes étaient tâchées de sang. De larges plaques rouges se dessinaient sur le sol. Les tortionnaires s’affolèrent en voyant ce sang. Ils commencèrent à se poser des questions puis décidèrent de m’emmener à la clinique des Glycines qui dépendait de la police. On me mit rapidement mon pantalon et on me jeta à nouveau dans la voiture. Je me tordais de douleurs. C’était horrible et atroce.

    A la clinique, les médecins se parlaient entre eux. Je ne comprenais pas. Ils avaient l’air d’être dépassés Puis l’un d’eux me dit :  » On va t’envoyer à l’hôpital de Aïn Naâdja, c’est assez grave « . Le sang continuait de couler. Je commençais à avoir des vertiges. Mon coeur battait très fort.

    A l’hôpital militaire, on m’examina rapidement. J’entendais les médecins parler d’opération et de bloc opératoire. Un infirmier vint me piquer et remplit plusieurs tubes de sang. Puis on me mit sur un chariot après m’avoir ôté mes vêtements et on me dirigea vers la salle d’opération.

    Le lendemain matin, je me suis réveillé sur un lit d’hôpital avec un gros pansement sur mes parties génitales. J’avais toujours mal. Les pansements ont été refaits plusieurs fois. Mon sexe et les testicules étaient très enflés. J’urinais grâce à une sonde. Je suis resté ainsi hospitalisé durant 10 jours.

    A ma sortie, je fus transféré au commissariat central dans une salle qui faisait fonction d’infirmerie. Même là et malgré ma faiblesse, je ne fus pas épargné par des policiers qui venaient à mon chevet pour continuer l’interrogatoire. On voulait me faire reconnaître des faits que je n’avais jamais commis. Ils confectionnèrent un procès-verbal et me demandèrent de le signer. J’ai catégoriquement refusé.

    Le 3 novembre, en début de soirée, un policier vint me dire de me préparer à sortir. Comme si de rien n’était. On m’arrête arbitrairement, on me torture, on me mutile mon sexe et on m’invite à sortir ! ! J’étais libre, c’était l’essentiel. Il était presque minuit. J’ai fais le trajet à pied, du boulevard Amirouche jusqu’à Bab El Oued, malgré mon état de santé. Je fus accueilli dans mon quartier comme un héros. Les jeunes applaudissaient. Les femmes qui avaient entendu le bruit des jeunes ouvraient les fenêtres et poussaient des youyous stridents.

    Dans les jours qui suivirent, j’ai raconté à tout le monde mes malheurs subis au commissariat central. Des amis sont alors partis chercher les journalistes de TF1 qui étaient intéressés par mon cas. Je leur ai tout raconté et montré les plaies occasionnées à mon appareil génital et les ordonnances de l’hôpital.

    Quatre jours plus tard, après mon passage à la télévision française qui avait choqué beaucoup de personnes, je fus convoqué au commissariat central. Je fus reçu par le divisionnaire qui m’appela Si Nourreddine. Je n’étais plus le « voyou qui avait pillé et saccagé les magasins « . Sobhane Allah, comme les gens changent ! !

    Il me reprocha mon témoignage à TF1 en essayant de me faire une leçon de morale et en me disant que le linge sale se lavait en famille et qu’il ne fallait pas que les étrangers se mêlent de nos affaires. Puis comme pour m’intimider, il me dira qu’il allait me présenter au tribunal. Effectivement, il appela ses subordonnés et leur intima l’ordre de me descendre au tribunal d’Alger. Devant le juge qui m’écoutait, je n’ai pas hésité à enlever mon pantalon et lui montrer les séquelles des tortures horribles que j’avais subies. Je lui ai tout raconté. Il avait l’air gêné. Finalement il m’accorda la liberté provisoire.

    Mes malheurs m’ont rendu célèbre. Je fus sollicité par plusieurs chaînes TV étrangères. Je fus invité à un meeting sur la torture organisé à l’Université de Bab Ezzouar où j’ai parlé des atrocités subies. Une seule fois, j’ai refusé de participer. C’était avec un journal qui s’appelle Révolution africaine. Il y avait plusieurs invités. Le journaliste me demanda de ne pas parler de mon cas de torture mais des droits de l’homme en général ! ! ! ! Je me suis levé et je suis sorti.




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  • Lazare Hobarth
    9 octobre 2009 at 17 h 41 min - Reply

    Chapeau bas à vous et au docteur Sidhoum qui, je l’espère poursuivra sa  »chronologie… » ; ce seront les principales archives que trouveront à se mettre sous la plume les futurs historiens pour la période de violence 1990-2009. D’autres -généralement des algériens d’origine européenne exilés- l’ont fait pour la période 1954-1962. Il y a , à mon sens, pour la période 1954-2009 également matière à  »chronologie ». Lazare Hobarth




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  • palestro
    9 octobre 2009 at 18 h 21 min - Reply

    Salem, le sus-nommé Nourredine KHELOUT dit « Ras kabous » est décédé l’année dernière dans son quartier de Bab el-oued, allah yerhmou .

    Etes-vous sûr de l’information, cher frère? Son témoignage, en novembre 88 à son domicile m’avait bouleversé.
    Que Dieu Ait son âme.

    Salah-Eddine Sidhoum




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  • palestro
    9 octobre 2009 at 19 h 08 min - Reply

    Absolument sûr ; vous pouvez le confirmer par d’autres sources .

    Merci pour l’information.
    Rahimahou Allah birahmatihi el wassi’a.
    Salah-Eddine




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  • baroudi
    9 octobre 2009 at 23 h 26 min - Reply

    Avez vous lu l’ information concernant l’ assassinat de deux jeunes par un policier. Le journal fasciste « liberté » (hachakoum) ecrit en titre : » tension à bachdjarah apres la mort de deux jeunes » .Quel scandale ,ce torchon , Qui pretend informer(desinformer ce serait plus adequat) , et qui evite soigneusement d’ utiliser le terme police, en titre.
    il s’ agit bien d’ un assassinat en bonne et due forme de deux jeunes qui passaient par là, par un policier.Quant à el watan, qui nous a habitues à mieux , lui de son coté, prends des gants et nous laisse sur notre faim, en terminant son(?) enquéte en queue de poisson, n’ osant pas reveler des details precis.c’ est ça le » jounaliste » algerien.heureusement qu’ il existe Q.A.




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  • still
    9 octobre 2009 at 23 h 28 min - Reply

     » La torture? Ce sont des cas isoles, et ça arrive partout dans le monde, même dans les dans les pays dits démocratiques! » Réponse standard de la tutelle de l’institution de la torture.
    La dignité humaine est une et indivisible.L’atteinte a la dignité ou a l’intégrité d’un seul homme ou d’une seule femme est une atteinte a la sacralité de l’espèce humaine. Mais ces humanoïdes ne semblent pas mesurer la gravite de leur entorse a la volonté divine qui voulut que l’Homme porteur en son sein de l’Essence Divine -l’ame-fusse crée par Dieu pour le suppléer sur cette planète.
    Cependant, les régimes totalitaires qui semblent hériter de la malice de Satan et de ses manières ne l’entendent pas de cette oreille.Ils continuent l’oeuvre de destruction et d’égarement initiée par leur maître des l’aube de l’Humanite..Il est donc du devoir de tout humain qui n’a pas vendu son âme au diable d’oeuvrer pour mettre a nu les méfaits de ces humanoïdes d’une part et de soutenir par tous les moyens légitimes leurs innocentes victimes d’autre part.

    Notre sympathie et notre solidarité avec Azwaw ,Professeur Sidhoum et toutes les victimes de la barbarie.




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  • Congrès du Changement Démocratique