Édition du
22 July 2017

Alger sous forte pression sécuritaire

barrages de contrôleMalgré le reflux du terrorisme et les désagréments causés aux habitants

El Watan, 6 décembre 2009

Alger, un jour de pluie. Il a plu toute la matinée en ce lundi gras. La ville suffoque sous les embouteillages des retours de l’Aïd. Et les barrages de police et de gendarmerie ne sont pas faits pour faciliter la vie aux automobilistes. Nous voici sur les routes métalliques d’Alger et ses rivières de tôle. Sur la Moutonnière, le trafic est bouchonné. Des centaines de voitures roulant au pas. Pour une fois, on ne peut pas accabler les check-points. Le bouchon est plutôt provoqué par un accident, un bus de transport de voyageurs a percuté de plein fouet la barrière ceinturant la voie ferrée à hauteur de Hussein Dey. Heureusement, plus de peur que de mal. La circulation se fait plus fluide au-delà du « Pont des généraux ». Une partie de la chaussée est, toutefois, inondée par les premières averses.

Virée à Alger-Est. A l’aéroport, c’est toujours la frénésie des points de contrôle. Deux barrages de police très près l’un de l’autre filtrent sommairement les automobilistes. Une brigade canine est mobilisée pour renifler d’éventuels objets illicites. Le dépose-minute a été tout bonnement supprimé, au grand dam des usagers. Aussi est-on contraint de passer par l’immense parking de l’aérogare. Là, aussi, des policiers vous obligent à ouvrir votre coffre pour une « analyse de contenu » aussi sommaire que les précédentes.

Un aéroport sous haute sécurité

A l’intérieur de l’aéroport international Houari Boumediène, il faut transiter par deux scanners et une fouille corporelle avant de pouvoir prendre place dans l’avion. Autant de contraintes qui exaspèrent les passagers, faisant de l’aéroport international d’Alger l’un des plus sécurisés de la planète mais aussi l’un des moins commodes. A l’évidence, et pour justifier ces tracasseries, les responsables de la sécurité vont évoquer la tragédie d’un certain août noir, plus précisément, la journée du 26 août 1992 et l’attentat de l’aéroport qui avait fait 9 morts et 128 blessés. Il convient de signaler de surcroît la galère de ceux qui viennent de loin et qui ont un vol à prendre. « Il m’est arrivé de rater mon avion à cause de ces maudits barrages », témoigne un passager venu de Tizi Ouzou. « Avant, on mettait une heure entre Alger et Tizi ouzou. Aujourd’hui, on met 4 heures, surtout les jours de gros trafic, à cause justement de tous ces contrôles de police qui nous pourrissent la vie », poursuit-il. L’un des plus décriés, en l’occurrence, est le barrage de gendarmerie de Réghaïa, installé en pleine autoroute. A quelques encablures de là sont embusqués des « vautours », ainsi désigne-t-on les véhicules de dépannage qui guettent le moindre accident ou panne mécanique pour jeter leur dévolu sur les victimes de la route. A notre passage, une file de voitures est ralentie par la haie à hérisses du checkpoint. Mais cela reste supportable comparativement aux heures de pointe. « Il m’est arrivé de passer une heure dans ce barrage le matin », témoigne une jeune femme résidant à Boumerdès et travaillant à Alger, avant d’ajouter : « Parfois, je franchis jusqu’à 11 barrages avant d’arriver à mon lieu de travail. » Et les différents détours pour essayer de les contourner n’y font rien. « On se fourvoie dans des chemins de traverse pour qu’au final, on se coltine autant de barrages, alors, à quoi bon », poursuit notre interlocutrice. Quand on se représente l’importance du trafic sur cette autoroute qui dessert la Kabylie et tout l’est du pays, on mesure l’agacement des automobilistes qui se voient stoppés net dans leur course. Certains estiment que le but recherché n’est pas tant la lutte antiterroriste que la régulation des flux de voitures qui se déversent par centaines de milliers sur les grands faubourgs de la capitale. « Ils font cela pour diminuer la pression sur Alger », note l’un d’eux, avant de maugréer : « Toujours est-il qu’à cause d’eux, on arrive en retard au boulot même si tu te lèves à 5h du matin. »

« L’état d’urgence expliqué à ma route »

Une incursion à Réghaïa nous a permis de constater à quel point cette ville est quadrillée par les forces de l’ordre, les « ralentisseurs policiers » s’y alignant les uns après les autres, parfois à 500 m d’intervalle. En remontant vers Alger, nous butons fatalement sur l’un des barrages les plus impopulaires en banlieue, celui des Bananiers. Infernal aux heures de grande affluence. Le tronçon reliant l’aéroport d’Alger à Ben Aknoun a, lui aussi, son lot de « points noirs » imputés, là aussi, à un quadrillage musclé des voies de circulation automobile. Un premier barrage vous accueille à hauteur de l’hôpital Zmirli. Quelques kilomètres plus loin, un barrage de gendarmerie se pointe en contrebas de l’hôpital militaire de Aïn Naâdja. Juste après, un troisième barrage de police provoque un énième bouchon. Le trafic se fait dense et lent. Bientôt, les klaxons protestataires succèdent aux mouvements d’humeur. Un cadre, se livrant à une lecture psychanalytique du phénomène, se plaît à lire dans l’inconscient policier de nos barrages un désir de vengeance, une « criminalisation » de la voiture et comme « une velléité de punir les gens qui possèdent un véhicule ». « Au lieu de coffrer les agresseurs, ils traquent les automobilistes. Si au moins ils attrapent quelque chose. Arithmétiquement, combien de terros a-t-on réellement neutralisé ? La nuit, Alger fait peur. J’ai dû traverser quatre barrages pour aller du Champ de Manœuvres à Ben Aknoun. Si tu traverses Alger le soir à pied, tu te ferais agresser à coup sûr. Malgré tout ce dispositif, l’insécurité persiste. Ce n’est pas normal », dit un professionnel du volant. Avec leur appareil de détection d’explosifs, des policiers passent au crible les véhicules et les plus suspects sont minutieusement décortiqués. Cet instrument miracle a la vertu, nous dit M6 (voir le documentaire de Malik Aït Aoudia, Alger entre la fête et la peur diffusé le 22 novembre dernier), de prévenir d’un nombre d’engins explosifs. Il permet notamment de détecter des engrais et autres ingrédients chimiques qui entrent dans la fabrication des bombes artisanales. Sur un autre plan, on apprend que des milliers de policiers sont déployés dans la capitale pour renforcer la sécurité d’une ville qui reste moyennement sûre, malgré tous ces renforts et ce déploiement impressionnant d’uniformes. L’état d’urgence aidant, les services de sécurité jouissent de tous les pouvoirs pour faire régner l’ordre. Officiellement, le terrorisme est vaincu. Du moins militairement, car sa « matrice idéologique n’est pas totalement éradiquée », avoue Zerhouni depuis Venise.

Un barrage tous les 200 metres

Nous voici au val d’Hydra. Dans cette zone qui abrite des ministères stratégiques, entre les Finances et l’Energie, des barrages s’annoncent tous les 200 mètres. Même topo aux abords de la Cour suprême et du Conseil constitutionnel, théâtre d’un attentat meurtrier le 11 décembre 2007. En passant près du Palais du gouvernement, c’est sensiblement le même spectacle, celui d’une ville qui se relève difficilement de ses plaies. Et l’on se remémore inéluctablement l’attentat du 11 avril 2007 où Alger renouait avec les attaques à la voiture piégée comme au plus fort des années 1990. La physionomie du boulevard attenant au siège de l’Exécutif a, de ce fait, radicalement changé. Au reste, il est difficile de ne pas rencontrer de checkpoints sur sa route au point de donner d’Alger l’image d’une ville austère et « encasernée ». Une ville qui, paradoxalement, fait peur, en définitive. « Nous avons été, il y a peu, avec des amis à Notre-Dame D’Afrique le soir pour admirer Alger by night et quelle ne fut notre déception de nous voir interdits d’accéder au site par une barrière de police. Nous avons arraché à grand-peine 10 minutes de balade pour profiter de ce joli belvédère encadré par les flics », témoigne un amoureux d’Alger. Pourtant, depuis ce surréel 18 novembre, il nous a été donné de voir une autre Algérie, une capitale réconciliée avec la fête et la joie de vivre. Il n’y avait ni barrages, ni délinquants, ni AQMI, ni GSPC. L’état d’urgence était suspendu le temps d’une fête populaire comme Alger n’en a pas connu peut-être depuis l’indépendance. « Ce soir-là, j’ai fêté avec des jeunes la victoire de l’équipe nationale jusqu’au matin. J’ai complètement oublié que j’étais une fille. Il y avait une bienveillance douillette de la part des jeunes, ces mêmes jeunes que l’on qualifie à tort de voyous. Il y avait une telle communion. Si seulement ça pouvait durer ! », raconte une supportrice chevronnée des Fennecs. Une ambiance qui jure avec la morosité dominante qui plombe la vie urbaine à Alger tout au long de l’année. Nous l’avons encore vérifié à l’occasion de l’Aïd El Kébir, rues désertes, rideaux baissés, restos fermés, au grand dam des nombreux cadres et employés qui, eux, ont repris leur activité. C’est, tout simplement, indigne d’une grande métropole méditerranéenne qui semble irrémédiablement prisonnière de ses « barreaudages », de sa xénophobie insulaire, de son atmosphère maussade et de ses remparts mentaux. D’aucuns regrettent, à ce propos, que le front de mer algérois soit si tristement aménagé. Le secteur de l’Amirauté est sous haute surveillance, privant Alger de l’opportunité de se doter d’une magnifique marina avec port de plaisance. En tant que zone militaire et siège du commandement des forces navales, l’accès y est formellement interdit, donnant le sentiment que même la mer est cadenassée. Des pêcheurs et autres plongeurs nous ont fait part du mal qu’ils éprouvent à sortir en mer. Pour entrer au port, c’est une autre histoire, a fortiori quand il s’agit d’une embarcation battant pavillon étranger. Autant d’éléments qui amplifient cette impression d’une ville encerclée par terre et par mer.

En attendant la CAN…

Comparée à ses « homologues » de la région, Alger fait triste mine. Le Caire est réputé pour être une ville assise sur un chaudron et la guerre contre Ghaza de l’hiver dernier l’a montré. Du fait de sa proximité avec l’Etat hébreu et des conflits récurrents qui embrasent le Proche-Orient, elle est censée être surmilitarisée. Et pourtant, quelle effervescence le soir ! Quelle animation ! Et si peu de « chaouiches » sur les grandes artères (même si on n’est pas dupes du travail souterrain des « moukhabarate »). Le Maroc est officiellement en guerre contre le Polisario, mais on ne verra jamais autant de barrages à Rabat ou à Casablanca. Tunis est la ville la plus « fliquée » du Maghreb, malgré cela, elle affiche un look très « cool ». La malédiction d’Alger est d’être fâchée avec le bonheur. Elle est nerveuse et acrimonieuse par tempérament. Et ses cerbères ont achevé d’assombrir son humeur. « L’idéal serait un dispositif sécuritaire plus discret, avec plus de ‘‘renseignement’’ et moins de kalachinkovs dans le paysage urbain », conseille un observateur. Le pouvoir régit les Algériens comme s’ils constituaient une menace permanente pour l’ordre public. On trouve partout « mamnoû el mourour » et des sens interdits. L’argument de Ali Tounsi et consorts est connu : « Anticiper les éventuels attentats terroristes qui se fomenteraient dans les sous-sols de la capitale et dans ses banlieues ». La guerre est constamment aux portes d’Alger dans la tête de nos dirigeants. Paranoïa ou lucidité ? Prudence excessive ou stratégie ? Quoi qu’il en soit, le résultat est là : les Algérois n’ont pas le droit de profiter pleinement de leur ville. Une ville « zella », « boumba », au point de menacer d’exploser à tout moment entre les mains de nos artificiers et qui ne s’éclate que le temps d’un match de foot. Les Verts au secours d’Alger la Blanche pour conjurer définitivement les années rouges, une symbolique séduisante sur fond de drapeau festif déployé, non pas comme un linceul, mais comme un cri de victoire. Pas tant sur l’Egypte que sur le deuil. Le deuil perpétuel qui scelle nos routes et nos nuits. Maâk ya el Khadra…

Par Mustapha Benfodil



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    6 décembre 2009 at 21 h 43 min - Reply

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