Édition du
21 July 2017

L'Algérie que rêvait l'armée française

Bataille d'Algerpar Gilbert Meynier…

LEMONDE.FR | 22.12.09 | 11h56  •  Mis à jour le 22.12.09 | 12h08

L’Histoire s’écrit en confrontant des documents d’origine différente, et Patrick Buisson n’avait pas l’intention de faire œuvre d’histoire en publiant ce luxueux album où il ne montre que les photos prises par le Service photographique des armées durant la guerre d’indépendance algérienne. Que dirait-on d’un ouvrage consacré à cette guerre qui serait illustré uniquement avec les photos du FLN (Front de libération nationale) ? Qu’il s’agirait d’apologie, non d’histoire. Rien dans le titre très général ne dit qu’il s’agit d’une vision unilatérale, mais cela était sans doute inutile : l’armée se raconte l’Algérie qu’elle a rêvée, et fait encore post bellum rêver l’auteur. L’album est un bréviaire de l’esthétisme légionnaire/para. Les plaies du système colonial – extorsion de biens par la force et autres crimes, racisme structurel, œuvre scolaire dérisoire… – sont ignorées, la violence est attribuée au seul FLN. Les légendes des photos sont autant de poncifs, non des outils de réflexion. Les « autochtones » n’ont belle figure que sous la tutelle de la France. Face à la terreur que font régner les wilâya(s), « le glaive et la truelle » des SAS : main droite répressive et main gauche humanitaire, scoutisme dérisoirement tardif, à contretemps de l’Histoire en cours. Le mai 1958 de l’Algérie française est célébré pour les « fraternisations du forum », mais sur la photo du 16 mai 1958, les Algériens sont fermés et inquiets.

L’ange gardien parti, c’est en 1962 « l’horreur généralisée ». « On rembarque la casquette du ‘père Bugeaud’ et avec elle cent trente ans de présence française (…) pour le meilleur et pour le pire ». Dès que le FLN a gagné, l’« apocalypse » de 1962 change radicalement l’Algérie : ce pays dont les photos militaires faisaient un paradis au ciel bleu et au soleil permanent ne découvre la neige, la pluie, le froid, qu’au chapitre 13 (« La France perd la paix ») : le temps a changé lorsque les Français sont partis. C’est peu subtil, mais à l’unisson des grosses astuces de l’album. Les occasions manquées sont oubliées, pas un mot sur la conférence franco-maghrébine de Tunis que l’interception de l’avion de quatre dirigeants du FLN le 22 octobre 1956 fit avorter. L’armée ignorait cet art du possible qu’est la politique, elle voulait mater. Et de Gaulle, renieur des « promesses tenues », se lance dans l’autodétermination au moment où la France gagne la guerre ; d’où l’inévitable « vide moral et idéologique » de « la France de l’Hexagone ».

L’album oppose en catégories tranchées eux et nous. Eux sont les fellaghas, les assassins. Seule la violence des Algériens est mentionnée, on signale les victimes européennes, jamais les morts et blessés « autochtones », cependant bien plus nombreux. Page 111, un « rebelle », accompagné de guerriers en tenue léopard, est debout, les mains ligotées derrière le dos, attaché par un licol à la ceinture du soldat qui le surveille comme un animal en laisse. Les pages suivantes montrent de vaillants blessés, magnifiquement soignés, un mort auquel on rend les honneurs : les chevaliers contre des animaux. Erreur de jugement ? Non, grosse ficelle : l’album ne montre qu’une splendide armée, équipée des moyens les plus modernes, jeune, combative, une armée de gagneurs. Face à Massu, et surtout Bigeard, héros omniprésents, sur plus de 400 photos, seulement deux responsables algériens – le chef historique Ben Bella et Yacef Saadi –, bien sûr après leur arrestation. Le lecteur ne saura rien ni des combattants de l’ALN (Armée de libération nationale), ni des vrais politiques du FLN. Côté français, la seule photo de pleine page que le livre propose du général de Gaulle est la plus laide qu’on puisse choisir.

Le livre réitère le poncif sur les accords d’Evian qui n’ont pas été appliqués, sans dire que les politiques du FLN qui les avaient conclus et voulaient les appliquer ont été chassés du pouvoir à l’été 1962 par l’appareil militaire de l’armée des frontières dirigée par Boumediène. La « question cruciale » que pose l’auteur – « Que pense, que veut la population musulmane » ? – est l’aveu implicite d’une ignorance logique puisque l’armée ne photographie qu’elle-même. L’auteur refuse « ‘l’inéluctabilisme’, (…) péché des historiens », mais reconnaît que « les possibles de l’Algérie étaient en nombre réduit et la ‘pacification-intégration’ sans doute le moins probable de tous ». Alors pourquoi ce livre s’il est établi que les non-civilisés refusèrent de se faire civiliser ?

L’album de Buisson a sa place dans la campagne visant à exalter « l’identité nationale » : coédité par Albin Michel, la chaîne Histoire, le ministère de la défense – l’Etat –, recommandé sur le site du secrétariat d’Etat aux anciens combattants – encore l’Etat –, il s’inscrit dans la privatisation publique. Son esthétisme colonial-guerrier à sens unique vise à décourager la réflexion sur la dimension historique de la colonisation et les causes de son échec.

Signataires :

Omar Carlier, professeur à l’université Paris-VII – Denis-Diderot. Auteur notamment d' »Entre nation et jihad. Histoire sociale des radicalismes algériens », Paris, Presses de la Fondation des sciences politiques, 1995, 443 p.

Michel Cornaton,  professeur émérite de l’université Lyon-II-Lumière, directeur de la revue « Le Croquant ». Auteur notamment de « Les Camps de regroupement de la guerre d’Algérie », réédit. L’Harmattan, 1998, 304 p.

Mohammed Harbi,  ancien enseignant à l’université Paris-VIII, ancien professeur à l’université Paris-VII. Auteur notamment de « L’Algérie et son destin. Croyants et citoyens », Paris, Arcantère, 1992, 247 p.

Jean-Charles Jauffret,  professeur des universités, Institut de sciences politiques d’Aix-en-Provence, directeur du master de recherches Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Auteur notamment de « Ces officiers qui ont dit non à la torture. Algérie 1954-1962 », Paris, Autrement, 2005, 174 p., et « Alger », Chihab Edit., 2007.

Gilbert Meynier, professeur émérite de l’université Nancy-II, ex-enseignant à l’université de Constantine. Auteur notamment de « Histoire intérieure du FLN 1954-1962 », Paris, Fayard, 2002, 812 p. (réédit. 2004), et « Alger, Casbah », 2003.

André Nouschi,  professeur honoraire de l’université de Nice, ex-enseignant aux universités de Tunis  et de Binghamton (Etats-Unis), fondateur du Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine (Nice). Auteur notamment de « L’Algérie amère : 1914-1994 », Paris, Edit. de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1995, 349 p.

Pierre Sorlin, professeur émérite de l’université Paris-III – Sorbonne-Nouvelle. Auteur notamment d' »Esthétique de l’audiovisuel », Paris, Nathan, 1992, 223 p.


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5 Commentaires sur cet article

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  • La Rédaction
    1 janvier 2010 at 21 h 25 min - Reply

    La guerre d’Algérie française de Patrick Buisson

    On ne présente plus Patrick Buisson, ardent conseiller de Nicolas Sarkozy, de la chaîne Histoire, des cabinets Publifact et Publiopinion, naguère de l’hebdomadaire d’extrême-droite Minute. Si l’histoire vraie s’écrit en confrontant des documents d’origine différente, le luxueux album de Buisson ne montre que des photos militaires françaises conçues comme armes de guerre psychologique. Que dirait-on d’un livre sur la guerre de 1954-1962 qui serait illustré uniquement avec les photos du FLN ? Qu’il s’agirait d’apologie, non d’histoire. Rien dans le titre ne dit qu’il s’agit de la guerre vue par le service photographique des armées : circulairement, l’armée se raconte l’Algérie qu’elle a rêvée, et fait encore post bellum rêver l’auteur. L’album est un bréviaire de l’esthétisme légionnaire/para, un péan nostalgique au temps viril guerrier. En dépit de la suppression de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, il magnifie l’Algérie française et réhabilite le fait colonial. Cela avec les thèmes de prédilection récurrents du nationalisme français : protéger la France des étrangers menaçants, défendre une armée française – celle de l’affaire Dreyfus, des fusillés pour l’exemple de 1914-1918, de la répression du peuple algérien en lutte pour son indépendance, alors que « l’Algérie n’était pas une colonie, mais la France prolongée jusqu’au Sahara ».
    Les maux du système colonial – extorsion de biens par la violence conquérante, crimes de guerre, racisme structurel, œuvre scolaire dérisoire… – sont engloutis sous le « déferlement de violence » du seul FLN. Les légendes des photos sont autant de poncifs pompeux de nostalgérie coloniale, non des outils de compréhension et de réflexion. Les « autochtones » n’ont belle figure que sous la tutelle de la France. Face aux wilâya(s) terrorisantes, « le glaive et la truelle » des SAS : main droite répressive et main gauche humanitaire du scoutisme dérisoirement tardif, en contretemps de l’histoire qui se faisait. Le mai 1958 de l’Algérie française est célébré pour les « fraternisations du forum », mais sur la photo relatant la manifestation de fraternisation du 16 mai 1958, quasiment tous les visages des Algériens sont fermés et inquiets.
    Une fois l’ange gardien français déchu, c’est en 1962 « l’horreur généralisée ». On déboulonne, les statues, « on rembarque la casquette du “père Bugeaud”. Avec elle, cent trente ans de présence française en Algérie, pour le meilleur et pour le pire ». Avec pour épilogue, « les hommes bleus et l’or noir » – nostalgie exotique du Sahara et richesse pétrolière française bradée en naft arabe. Dès lors que le FLN a gagné la partie, que les Français en sont partis, l’ « apocalypse » de 1962 change radicalement l’Algérie : ce pays dont les photos militaires faisaient un paradis au ciel bleu et au soleil permanent ne découvre la neige, la pluie, le froid qu’au chapitre 13 (« La France perd la paix ») : le temps a changé lorsque les Français sont partis. C’est peu subtil, mais bien à l’unisson de toutes les grosses astuces de l’album. Avec ses photos fabriquées, c’est une resucée de l’Action psychologique. Les barrages électrifiés aux frontières : une nécessité vitale incontournable. Aucune réflexion sur les systèmes clos dont la clôture signe à terme toujours la disparition. Les occasions manquées – peu souvent tentées en temps utile – ne sont quasiment pas évoquées. Pas un mot sur la conférence franco-maghrébine de Tunis que l’interception de l’avion de quatre dirigeants du FLN le 22 octobre 1956 fit avorter sans retour. Inconnu le secrétaire d’État de Guy Mollet Alain Savary qui s’y était engagé pour trouver à cette guerre une issue politique négociée, et qui dut démissionner, désavoué par son lâche gouvernement. L’appareil militaire ne cultivait pas cet art du possible qu’est la politique : il voulait mater. A l’inverse, au lieu de promouvoir « l’intégration », de Gaulle, renieur des « promesses tenues », se lance dans l’autodétermination au moment où la France gagne la guerre ; d’où l’inévitable « vide moral et idéologique » de « la France de l’hexagone ».
    L’album oppose en catégories tranchées eux et nous. Eux sont les fellaghas, les rebelles, sans guillemets. A la différence des soldats français, seule la violence des Algériens est mentionnée. Seules les victimes européennes sont signalées, jamais lorsqu’elles sont « autochtones », même si celles-ci furent bien plus nombreuses que celles-là. Page 111, un « rebelle », accompagné de guerriers en tenue léopard, est debout, les mains ligotées derrière le dos, et relilées à un licol qui l’attache à la ceinture du soldat qui le surveille un animal en laisse. Les pages suivantes montrent de vaillants blessés, magnifiquement soignés, un mort auquel on rend les honneurs : les chevaliers contre des animaux. Erreur de jugement ? Non, grosse ficelle : l’album ne montre qu’une splendide armée, équipée des moyens les plus modernes, jeune, combattive, une armée de gagneurs. Face à Massu, et surtout Bigeard, héros omniprésents, sur plus de 400 photos, seulement deux de responsables algériens– le chef historique Ben Bella et la Yacef Saadi –, et encore, bien sûr, après leur arrestation. Le lecteur ne saura rien ni des combattants de l’ALN, ni des vrais politiques du FLN. Côté français, la seule photo de pleine page que le livre propose du général de Gaulle est la plus laide qu’on puisse choisir. Le livre réitère le poncif sur les accords d’Évian qui n’ont pas été appliqués, sans dire que les politiques du FLN qui les avaient conclus et voulaient les appliquer ont été chassés du pouvoir à l’été 1962 par l’appareil militaire de l’armée des frontières – l’État-major général dirigé par Boumediene.
    Reste « la discrimination positive avant la lettre » du plan de Constantine – l’ « intégration » –, « avec son abandon, en pratique, lorsque de Gaulle lance dans sa conférence de presse du 16 septembre 1959 le mot “autodétermination” » : une chimère ? Eux étaient si différents de nous que nous ne pouvions les comprendre. La « question cruciale » [… :] « Que pense, que veut la population musulmane» ? est aveu implicite d’une évidence : le peuple algérien fut bien globalement à l’unisson du combat du FLN. Inéluctable ? Si, pour l’auteur, « “l’inéluctabilisme” est le péché des historiens », il reconnaît in summa que « les possibles de l’Algérie étaient en nombre réduit et la “pacification-intégration” sans doute le moins probable de tous ». Dont acte. Mais alors, pourquoi s’être échiné à commettre un tel livre quand il est établi que les non civilisés refusèrent de se faire civiliser ?
    L’album de Buisson, au diapason de la guerre psychologique française de 1954-62, est à l’unisson de la campagne orchestrée pour exalter « l’identité nationale » : Buisson-Besson, les deux octobasses du te deum, sont en harmonie, qui nient que l’identité soit autre chose qu’une suite d’identifications mouvantes et multiples. Enfin, si de mauvaises langues ont traité Buisson d’expert en surtraitance des sondages élyséens, ce qui est extrait du congélateur guerrier est décongelé dans la médiatisation rentière : le livre, coédité par Albin Michel, la chaîne Histoire et par deux institutions du ministère de la Défense – de l’État, de la puissance publique française – s’inscrit dans la privatisation publique. Scoop publicitaire encensé et officiellement recommandé sur le site du secrétariat d’État aux Anciens combattants, il est fait pour être vendu. En tout cas, son esthétisme colonial-guerrier à sens unique est de nature à décourager un peu plus la réflexion en général et les historiens en particulier, jamais convoqués dans la prose de Buisson. Bref, le public aura du mal à trouver un livre avilissant autant la dimension historique de la colonisation, produit avec une telle suffisante légèreté et aussi peu de vergogne.

    Mohammed Harbi
    Gilbert Meynier




    0
  • Lies
    1 janvier 2010 at 23 h 17 min - Reply

    Pour comprendre la guerre d’Algérie.
    De Jacques Duquesne. Chez Perrin 2001.
    (Extraits).

    Le général Massu : « La torture, bien sûr nous la pratiquons. Mais comment voulez-vous faire autrement? ».

    La torture était la règle, l’absence de torture, l’exception.
    Une faveur, pour employer le vocabulaire du colonel Trinquier, alors commandant du DPU (dispositif de protection urbaine) à Alger.

    On avait toujours torturé en Algérie, depuis la conquête en 1830.

    Le général Canrobert, qui allait devenir Maréchal de France, décrivait lors de la grande conquête, en 1845, pour les déplorer, les égorgements, vols et viols auxquels se livraient les soldats.

    Le colonel Montagnac écrivait en 1842 : « Dans toutes les opérations de guerre que nous faisons depuis 4 mois, il y a des scènes à attendrir un rocher, si l’on avait le temps de s’attendrir un peu. Eh bien, on arrive à regarder tout cela avec une sèche indifférence qui fait frémir ».

    Saint-Arnaud, compagnon de Napoléon III et futur maréchal de France, racontait dans une lettre du 07 Avril 1842 : « Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh! La guerre! Que de femmes et d’enfants réfugiés dans la neige de l’Atlas y sont morts de froid et de misère ».

    Le comble de l’horreur fût atteint, peut-être, par les « enfumades » auxquelles procédait un autre maréchal de France, Pélissier : « Quand Arabes ou Kabyles, terrorisées, se réfugiaient dans les grottes, on en faisait boucher les issues, sauf quelques unes, murées de fascines que l’on brûlait, et « les corvées de fascines » étaient chargées d’entretenir le feu jusqu’à ce que mort s’ensuivent. »

    Pas question de faire des prisonniers.
    Montagnac, colonel, lettre d’un soldat, Paris 1885.
    « Tous les bons soldats que j’ai l’honneur de commander sont prévenus par moi-même que s’il leur arrive de m’amener un arabe vivant, ils reçoivent une volée de coups de sabre ».

    Le même Montagnac : «Pour chasser les idées noires qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes. Non pas des têtes d’artichauts, mais des têtes d’hommes ».

    On accorde aux soldats des primes de 10 francs, ce qui n’est pas rien, par paire d’oreilles d’arabes qu’ils ramènent.

    Devant la chambre des pairs, ce prince de la Mascova, le fils de Ney, compagnon de Napoléon 1er, qualifia les « enfumades » de Pélissier, qui faisait des morts par centaines, « de meurtres consommés avec préméditation sur un ennemi sans défenses.
    Montalembert invita le gouvernement « à répudier avec horreur ces actes pour l’honneur de la France ».
    ON ENTENDRA LES MÊMES MOTS UN SIÈCLE PLUS TARD.

    Dans un long discours en 1846, devant la chambre des députés, Alphonse de Lamartine dénonça, faits à l’appui le refoulement d’indigènes par l’armée et leur « extermination ».

    Saint-Arnaud le 15 Août 1845, après avoir fait emmurer vivant 500 algériens : »Ma conscience ne me reproche rien; j’ai fait mon devoir ».

    Depuis la conquête, les gouvernements ont toléré ou couvert ces agissements.
    Dès la conquête un très mauvais pli a été pris.

    La mission civilisatrice de la France comme justification de la présence française en Afrique.

    Dès lors, le colonisé qui s’oppose est évidemment un « sauvage », un « barbare ». Il peut donc être torturé, brutalisé avec moins de scrupules, de retenue, de regrets qu’un égal.

    En Algérie, entre 1954 et 1962, on a atteint l’intolérable.

    Et l’Algérie bougea un 1er Novembre 1954.

    Quelques uns, ont bien sûr, tout au long de cette guerre, dénoncé la « main de l’étranger ».

    Lamoricière écrivait que « le peuple algérien était prompt à la révolte et toujours disposé à recommencer la lutte, dès qu’il croyait y apercevoir quelque chance de succès ».

    27 ans après le débarquement, le calme n’était pas assuré pour longtemps. Lamoricière qui commandait l’Algérie en ces années là, ne s’y trompait pas.

    Les Kabyles, vaincus seulement en 1872 payèrent cher leur défaite. Au sens strict du terme : par une très lourde amende et la confiscation de 446ooo hectares, attribués surtout à des Alsaciens et Lorrains qui venaient de quitter leur province annexée par Bismarck.
    Un grand nombre de kabyles furent tués, quelques centaines déportés dans les bagnes de Nouvelle Calédonie, avec les communards.

    175 000 Algériens participèrent dans les rangs français à la guerre 14-18, et 25000 environ y trouvèrent la mort.

    Ce que redoutaient les européens ne s’est pas produit : les algériens n’ont pas profité de la guerre mondiale pour se révolter.
    Cependant la grande peur ne s’est pas atténuée.
    Insécurité en régions montagneuses, attentats isolés ont alimenté la vieille appréhension face à l’Arabe.
    Celle-ci en certains endroits a éloigné les colons de leurs terres.
    Les petits colons, se regroupant dans les villes, cèdent peu à peu la place aux grands propriétaires.

    « Devenus des citadins, les Européens n’auront pas conscience de la misère profonde des fellahs et sous estimeront leur poids ».

    La métropole n’a aucune conscience de ces phénomènes, ignore même les insurrections.

    C’est l’époque où se développent les premiers mouvements nationalistes, ou ceux d’autres protestataires qui demandent, eux, comme le jeune Ferhat Abbas, l’égalité entre tous les habitants du territoire, afin qu’ils soient considérés comme des « Français à part entière ».
    Ce qui leur sera refusé.

    Il écrira le 23/02/1936 que « la patrie algérienne n’existe pas et qu’il faut lier l’avenir de ce peuple à celui de l’œuvre française ».

    Le 8 Mai 1945, jour de la victoire des Alliés sur l’Allemagne, éclatent les émeutes de Sétif.
    Lors d’une manifestation, le commissaire de police, Lucien Olivier, a exigé que disparaissent du défilé, banderoles et emblèmes algériens.
    La tension est extrême
    On dénombre à Sétif 21 européens tués.
    Le mouvement s’étant étendu à d’autres villes, une centaine de victimes françaises sont à déplorer.
    Du côté algérien, des milliers périssent car la répression est impitoyable.
    Tout le monde s’y met : civils français armés (qui ont en pratique droit de vie et de mort sur tout arabe), gendarmes, armée (10 000 hommes), aviation (qui bombardent à l’aveuglette des objectifs innocents) et marine (le croiseur Duguay-Trouin tire sur les douars proches de la côte).

    On abat des prisonniers à la chaîne.

    Le Consulat américain d’Alger évoque le chiffre de 40 000 morts.
    Les nationalistes, de 50 000.
    Les autorités officielles, de 1150.
    La plupart des historiens, de 25 000. (Un chiffre énorme).

    À quoi il faut ajouter 4500 arrestations, dont celles de tous les dirigeants nationalistes, Ferhat Abbas compris et 151 condamnations à mort dont 28 ont été exécutées.

    Une histoire atroce ancrée dans la mémoire algérienne et dont les français de métropole, tout à la joie de la victoire, connurent à peine l’existence.

    Le général Duval, commandant la division de Constantine, l’homme qui a dirigé cette impitoyable répression, ce massacre, écrit en substance dans son rapport : »je vous ai donné la paix pour dix ans, mais il ne faut pas se leurrer. Tout doit changer en Algérie! Sinon cela recommencera ».

    Pour la date, il se trompait seulement d’un an.

    Ce peuple qui allait d’émeutes en révoltes, n’a jamais accepté, sauf exception et malgré ses divisions, de renoncer à sa liberté.

    La Loi Jonnart offrait la naturalisation aux seuls algériens qui abandonnaient leur confession coranique, tournaient le dos à leur culture et à leurs traditions et commettaient donc ce que la plupart considéraient comme un sacrilège : entre 1919 et 1936, on compta seulement 7817 naturalisations.

    Clemenceau qui voulait, après la 1ere guerre mondiale donner aux autochtones de nouveaux droits politiques se heurta à une opposition farouche des pieds noirs.
    Il finit par reculer.

    Dans les années trente, Edith Piaf chantait encore le bastion de la Légion attaqué là-bas par « les salopards ».

    En 1908, le congrès de Maires d’Algérie adopta une étonnante motion : »Considérant que l’instruction des indigènes fait courir à l’Algérie un véritable péril, tant au point de vue économique qu’au point de vue du peuplement français, les Maires d’Algérie émettent le vœu que l’instruction primaire des indigènes soit supprimée ».

    Ce qui se passe de commentaires.

    Le 03 Octobre 1953, le Pape Pie XII, dans son discours contre la torture disait ceci : « L’instruction judiciaire doit exclure la tortue physique et psychique et la narco-analyse, d’abord parce qu’elles lèsent un droit naturel même si l’accusé est réellement coupable, puis parce que trop souvent elles donnent des résultats erronés.
    Il n’est pas rare qu’elles aboutissent exactement aux aveux souhaités par le tribunal et à la perte de l’accusé, non parce que celui-ci est coupable en fait, mais parce que son énergie physique et psychique est épuisée et qu’il est prêt à faire toutes déclarations que l’on voudra ».

    La condamnation de la torture, est aussi, dans la convention de Genève du 12 Août 1949.
    Elle est signée par la France.

    Elle y est dans la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui dispose en son article 5 : « Nul ne sera soumis à la torture, ni a des peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants ».

    La condamnation est générale, même si, depuis des siècles, beaucoup de ceux qui la proclamaient ne la respectaient pas.

    La légitimation des pratiques collectives est exprimée de manière ci-après :
    « Puisque tu partages les idées, ou la race de ceux qui ont tué mon ami, j’ai le droit de te faire souffrir à ton tour ».

    Cette légitimation fut souvent appliquée en Algérie.
    On ne comptait plus, par exemple, le nombre de mechtas brûlées ou détruites parce que, une embuscade avait été tendue aux troupes françaises, à cet endroit, ou sur un simple soupçon de collaboration avec le FLN.

    Les responsables militaires, s’adjoignant parfois même leurs aumôniers, autorisent et tolèrent la torture, en jouant sur les mots du genre : « Faire souffrir n’est pas torturer », ou « La torture doit être proportionnée au but à atteindre ».
    Bien qu’ils citent (le colonel Trinquier et son aumônier le Révérend Père Delarue) de la dixième division des parachutistes du DPU (dispositif de protection urbaine) à Alger, par ailleurs la souffrance du bagnard et la peine de mort, alors légale (très employée en Algérie), il n’y a aucune commune mesure entre la fessée corporelle impliquée aux enfants et ce qui s’est pratiqué trop souvent en Algérie.
    Le colonel et le révérend père se moquent du monde.
    « J’invoque les principes moraux lorsqu’ils me servent. Je les oublie lorsqu’ils me desservent ».

    Jean-Marie Lepen député pendant la guerre d’Algérie : Il déposa une proposition de loi dont l’article 16 disposait que : « tout individu qui par déclaration publique,presse, conférence, livre ou autre moyen d’expression publique aura tenté de discréditer les forces de maintien de l’ordre à l’occasion de la lutte contre le terrorisme, sera immédiatement arrêté et poursuivi pour atteinte à la sûreté intérieure de l’État. Les peines prononcées à l’occasion de la poursuite des actes visés au paragraphe ci-dessus ne pourront comporter ni sursis, ni remise ».

    Les pressions exercées sur les journaux furent le corollaire de la censure. Elles étaient incessantes, venant des autorités politiques, des militaires, des lecteurs qui usaient d’une arme efficace : le désabonnement.

    François Mitterrand : 45 condamnés à mort furent exécutés pendant qu’il était ministre de la justice.

    Depuis le centenaire de la colonisation de l’Algérie, fêté en grandes pompes (1930), les français de Métropole commencèrent à s’intéresser à ces territoires lointains.

    En 1930, le président de la République, Gaston Doumergue, salué par toute une flotte réunie dans la rade, débarquait à Alger, « quatrième ville de France, aux populations diverses mais d’âme bien française… ».

    L’exposition de 1931 marqua davantage les esprits. 7 millions de visiteurs, dont 4 millions venus de Paris et de sa banlieue, purent admirer les habitats et l’artisanat d’Afrique.

    La propagande coloniale, cependant, prenait son essor. « C’est toute l’éducation coloniale du peuple français qui est à faire », constatait un congrès tenu à l’occasion de l’Exposition.

    Dans le même temps, crise économique mondiale y poussant, les échanges entre la France et ses colonies se développaient, surtout pour les importations.

    La métropole pourtant craignait d’industrialiser ces territoires, au risque de concurrencer les productions nationales et de développer le chômage.

    Marius Moutet, ministre des colonies ajoutait à cette crainte de la concurrence « une raison de se méfier », « ce serait une lourde erreur de précipiter nos colonies vers une industrialisation irréfléchie, déclarait-il en mars 1938. Il ne faut pas créer un prolétariat qui, exploité et mécontent, serait rapidement dangereux pour la souveraineté française ».

    Dans la gloire comme dans l’humiliation, la France a eu toujours la même réaction envers les algériens, mépris, injustice et répression…

    Glorifiée à la suite de la victoire des Alliés contre l’Allemagne nazie lors de la 2eme guerre mondiale.

    Humiliée en 1954 comme leurs aînés l’avaient été en 1940 pendant la guerre d’Indochine.

    Bien des capitaines et des lieutenants acquirent un esprit d’indépendance par rapport à leurs aînés qu’ils allaient manifester à l’extrême.
    Ils virent dans la guerre d’Algérie une occasion de rachat. Car accusant leurs chefs et le pouvoir politique, ils se sentaient quelque peu coupables eux-mêmes.

    Après le 1er Novembre 1954, le gouvernement Mendès France n’avait envoyé en Algérie que deux bataillons de parachutistes. Ce qui parait vite insuffisant.
    Il a fallu accélérer le mouvement et parmi les soldats envoyés en Algérie, figurèrent presque aussitôt des appelés.

    François Mitterrand, alors ministre de l’intérieur, s’en explique le 04 février 1955 devant les députés : »J’ai envoyé le contingent et je ne le regrette pas… l’envoi du contingent est indispensable en l’absence de l’armée spécialisée qu’on ne nous avait pas laissée ».

    La guerre d’Indochine avait été qualifiée de guerre de la Droite politique française, plus déterminée semblait-il à la poursuivre.

    Mais cette fois, pour l’Algérie, c’était la gauche, un gouvernement à direction socialiste, qui rappelait les réservistes, prolongeant le temps du service militaire. Et les français semblaient considérer, à une forte majorité, qu’il fallait garder l’Algérie.

    L’Algérie constituait presque une chance. Il s’agit pour l’armée de laver les suites des humiliations endurées depuis 1940.
    Les meilleurs ou les plus idéologues des militaires, qui ne pouvaient se défaire d’un certain messianisme, pensaient que cette guerre permettrait de refaire l’unité de la nation.

    Aux yeux des officiers français, l’armée devra influencer de manière décisive les choix fondamentaux de la vie nationale.

    Sans le dire toujours, sans le penser clairement, ils rêvaient d’établir une « stratocratie », (stratos=armée).
    Ce qui ne signifie pas qu’ils voulaient s’attribuer des postes ministériels.
    Ce dont elle a besoin, l’armée, c’est que les grands choix politiques, soutiennent avec continuité et cohérence, son développement et ses projets.

    L’armée accueilla avec faveur le retour aux affaires de De Gaulle, ils pensaient bien sûr que celui-ci devrait appliquer la politique de leurs vœux. Autrement, ils se chargeraient de lui rappeler qu’ils l’avaient fait roi.

    Ainsi le général Massu affirma : « Le général De Gaulle doit consentir à l’intégration, car il est au pouvoir porté par le mouvement d’Alger qui est partisan de cette formule ». Le monde du 5 Juin 1958.
    D’autres, plus cyniques, estimaient n’avoir franchi qu’une étape.
    Les officiers qui levaient leur verre à la santé du futur « Nasser », sous-estimaient bien sûr les capacités manœuvrières du général De Gaulle et sa popularité.

    Peu à peu, alors que De Gaulle, pragmatique, prônait l’autodétermination du peuple algérien, avant d’accepter l’indépendance, l’armée se détachait de lui, et entrait, pour une part, dans une opposition frontale.

    À la suite du putch des généraux d’avril 1961, plusieurs régiments furent dissous, surtout les unités de parachutistes.

    Les pieds-noirs ont joué un rôle capital, comme l’armée, dans le drame algérien.
    Ils ont marqué contre leur camp avec une remarquable constance, méconnu avec continuité leurs véritables intérêts, suivi avec fidélité de mauvais guides.

    En 1845 ils étaient environ 100 000.
    Ils étaient arrivés en Algérie par hasard, ou parce que l’on voulait se débarrasser d’eux.
    Le général Duvinier, à ce moment, souhaitait « installer des ateliers, avec les hommes valides de la mendicité en France ».

    « Longtemps, écrit un romancier de la fin du XIX ème siècle, cette colonie a été un dépotoir pour la métropole. L’administration y envoyait ses chevaux de reforme, la politique ses enfants perdus, la bourgeoisie ses enfants prodigues ».

    D’autres migrants, en effet étaient arrivés. Des alsaciens, des lorrains, prêts à un courageux exil pour échapper à l’annexion de leurs régions par la Prusse, mais aussi des hommes et des femmes venus de la méditerranée occidentale : Espagnols (160 000 arrivés avant 1886, Italiens (35 000 à la même époque), Maltais etc.…

    Les Français de pure souche appelaient les autres, des « français à 60 centimes » parce qu’il fallait coller un timbre fiscal de 12 sous sur la demande de naturalisation.
    Ces derniers n’interviennent qu’indirectement dans les affaires publiques.

    Mais quelques soient leurs divergences, la condescendance du, « pure souche » pour l’Espagnol, celle de l’Espagnol pour l’Italien, celle de l’Italien pour le Maltais, et celle de nombre d’entre eux pour le Juif, un sentiment commun les unit : la peur de l’Arabe ou du Kabyle.

    La peur nourrissait le racisme.
    « Le colonisé, écrit Marc Ferro, est à la fois une classe et une race. Autant dire qu’il n’est pas un homme, un citoyen comme les autres… ».

    Un dirigeant communiste : « Mais enfin, même ma mauresque comprendrait cela ».

    Un arabe a lancé une boutade qui n’était pas tout à fait fausse : « Voici la loi idéale pour les européens : article 1 : tous les arabes sont bon à tuer. Article 2 : À l’exception d’untel, untel ou cet autre encore que je connais ».
    Menacer Paris et ses gouvernants fût, en permanence, l’attitude des notables européens d’Algérie, soucieux de défendre leurs privilèges et persuadés que la métropole ne le comprenait pas.

    Ainsi, en 1935, quand le ministre Régnier était venu visiter la colonie, Raymond Laquière, un gros colon qui allait devenir président de l’assemblée algérienne du statut de 1947, écrivit : « Monsieur le ministre, vous ne savez rien. Méfiez-vous car la colère des Algériens est prompt ».
    Les Algériens dont ils parlaient étaient bien sûr les seuls européens.
    Car Raymond Laquière et ses amis, se sentaient Algériens contre les métropolitains et Français contre les Arabes.

    Les pieds-noirs qui suivaient fidèlement le lobby composé de gros colons et propriétaires (Borgeaud, Laurent Schiaffino, Georges Blachette, Froger… soutenus par Alain de Serigny avec son journal l’Écho d’Alger), s’étaient laissés persuadés qu’Alger, grâce à l’Armée, imposerait désormais sa volonté à Paris.

    Les plus cyniques, eux, arrivaient à penser, comme leurs alliés militaires, qu’il faudrait pour y parvenir, instaurer en France, un régime dictatorial.

    Dès 1957, les mouvements d’extrême droite métropolitains, jusque là très isolés et minoritaires, avaient trouvé dans la guerre d’Algérie, l’angoisse des pieds-noirs et l’attitude de certains militaires, une occasion inespérée.

    Les unités territoriales d’Alger (composées de réservistes pieds-noirs, appelés par périodes à des services de garde) leur fournissaient armes et munitions.

    Si bien que dès 1956, les attentats se multipliaient à Alger, contre des objectifs musulmans, sans que la police intervînt.

    Des ratonnades et des lynchages préparés par ces ultras, de véritables massacres d’hommes et de femmes, où CRS et gendarmes arrivaient toujours trop tard, jusqu’au jour où on en fit venir de métropole.

    Le fossé avec la métropole se creuse davantage chaque jour.
    La métropole constate l’opposition des porte-parole de cette communauté à toute politique de reforme.

    Il en était de même, de l’ambitieux Plan de Constantine, dont De Gaulle avait chargé Paul Delouvrier qu’il avait nommé comme délégué général du gouvernement.

    Plan de Constantine :
    Il s’agissait de reconquérir des sols sur l’érosion, notamment par la construction d’un grand barrage, de distribuer 250 000 hectares de terre à 600 000 familles, d’améliorer l’infrastructure routière, de construire davantage de logements (20 000 avant 1958, 37 000 en 1960, édifier 1 000 villages pour les populations, et enfin scolariser davantage.

    La solde d’un harki était de 23 000 anciens francs.
    Comme il arrive souvent dans les guerres civiles, les harkis se montrèrent souvent très violents et parmi les plus ardents tortionnaires.
    Ils pouvaient arguer du fait qu’ils avaient pris un chemin irréversible.

    Le FLN, certes, leur faisait parfois des avances en leur promettant le pardon en échange d’une adhésion.
    Mais ils se méfiaient non sans raison.
    Eux-mêmes ne s’accordaient les uns aux autres qu’une confiance limitée.

    Les Algériens accordaient plus de crédit à Jacques Soustelle qui prônait l’intégration. Mais le commandant en chef Salan s’en est vite débarrassé de lui.

    Son successeur Lacoste fut pire en s’alignant sur les notables européens qui n’avaient pas changé.
    Pas question pour eux d’égalité de droits.

    L’effet De Gaulle de Mai 1958, faisait peur aux Européens d’Algérie et au FLN, car les deux craignaient l’émergence d’une 3 ème force.
    Celle des modérés des deux camps favorables aux reformes et qui du coup disqualifieraient les ultras.

    Le FLN même divisé, affaibli, avait multiplié les attentats après Mai 1958.

    Pour le FLN et cela depuis le début de l’insurrection, il se veut l’unique interlocuteur possible de la France le jour où celle-ci accepterait l’indépendance.

    À cette époque, l’aspiration à l’indépendance des masses musulmanes était trop profondément enracinée pour s’effacer, s’évanouir, même De Gaulle revenu.
    Et leur confiance en De Gaulle ne fit que se renforcer à chaque tentative des européens et des militaires pour renverser celui-ci :
    Après la semaine des barricades,
    Après les journées de décembre,
    Après le putch des généraux.
    Chaque fois De Gaulle remporta la victoire.
    Chaque fois les Algériens sont convaincus qu’ils ne pouvaient faire confiance aux Européens, vivre longtemps avec eux.

    Les plus lucides des européens, convaincus que l’indépendance était fatale, désireux de ne pas vivre dans une Algérie algérienne, et ayant les moyens de le faire, ils se préparaient au départ.

    Mais beaucoup d’autres n’avaient pas les moyens ou se laissaient aveugler par des meneurs obstinés, portés par passion, peur et intérêts, aux plus fatales erreurs.

    Ils crurent au succès du putch des généraux d’Avril 1961.
    Ils crurent aussi aux promesses de l’OAS lancées par le général Gardy, les colonels Gardes et Godard, le lieutenant Degueldre ainsi que des civils, le docteur Pérez, le leader étudiant Jean-Jacques Susini, ou encore Pierre Lagaillarde.
    Bientôt ceux-ci attribueraient le commandement suprême au général Salan. Ils se lieraient ensuite à Georges Bidault et Jacques Soustelle.
    Leur objectif à l’origine était clair : Créer dans un premier temps une Algérie française indépendante.

    La 1ere directive du général Salan, alors réfugié dans une ferme le précisait : « Nous aurons donc, dans une première phase, à faire notre Algérie française dans le cadre d’une sécession qui sera aussi courte que possible. D’où la création d’un Comité National qui sera chargé de gérer les affaires de l’Algérie et d’assurer la pacification.

    L’OAS met à son actif plus de 150 explosions et beaucoup d’attentats.

    Parmi les premières victimes européennes figurent l’assassinat du commissaire Gavoury, qui avait empêché les militaires de s’opposer aux manifestations de musulmans de Décembre; ses assassins Piegt et Dovecar, ce dernier un légionnaire d’origine yougoslave, qui travaille à l’arme blanche, seront pris, condamnés à mort et exécutés.

    La guerre entre les barbouzes et les commandos Delta de l’OAS fait rage. La violence franchit de nouvelles étapes lorsqu’en février 1962 Salan en vient à ordonner « l’ouverture systématique du feu sur les unités de gendarmerie mobile et les CRS ».

    Le 02 mai 1962 : L’attentat à la voiture piégée pleine de ferraille au port d’Alger a fait 62 morts et 101 blessés parmi les dockers tous musulmans.
    Ce qui fait dire à De Gaulle : « ils (les pieds noirs) ont laissé massacrer (par l’OAS) les dockers musulmans d’Alger sans les prévenir, alors que tous les dockers français étaient au courant ».

    À Oran où elle se montre particulièrement violente, l’OAS innove : elle tire au mortier sur les quartiers musulmans.
    Alger l’imitera.

    Chez les européens, l’OAS a une emprise totale sur toute activité économique, la poste, les hôpitaux, les transports et décide d’en priver les musulmans.
    Pour les musulmans, cela veut dire la mort.

    Le FLN qui auparavant a envoyé la consigne de ne pas répondre aux provocations de l’OAS, ne tardera pas à passer à l’action, en lançant après l’attentat du port, dans Alger des voitures qui mitraillent les bars, jettent des grenades.
    C’est la guerre civile. Totale.

    Le Bachagha Boualem, figure de proue de l’Algérie française, est parti le 20 mai 1962 avec toute sa famille.

    Bientôt des avions surchargés s’envolent à chaque heure.
    Les bateaux sont pris d’assaut.
    Hommes, femmes, enfants campent dans les aéroports, dans les quais.

    Avant de partir beaucoup ont détruit, leurs meubles, leurs voitures, pour ne pas les abandonner aux arabes.

    À Oran, le général Gardy, le patron local de l’OAS avait détruit les quelques chances de coexistence des deux communautés.

    Bilan des pertes militaires du côté français pour la période entre le 1er janvier 1952 et le 31 décembre 1962.
    Armée de terre : 13839 tués, repartis comme suit :
    – 7501 appelés ou rappelés.
    – 2669 militaires de carrière.
    – 1555 militaires nord africains.
    – 1495 légionnaires.
    – 619 africains.
    Auxquels il faut ajouter : 7533 soldats morts par accident et 1063, par maladie.
    Marine : 376 hommes.
    Aviation : 1047 hommes.

    Les harkis.
    Le colonel Schoen, très bon connaisseur des affaires algériennes donne le chiffre de 100 000 harkis exécutés par le FLN au lendemain de l’indépendance.
    Les malheureuses victimes ne furent pas exécutés seulement par le FLN (même si les responsabilités du pouvoir algérien sont totales), mais aussi par ceux que l’on appela en Algérie « les marsiens », des attentistes qui s’étaient ralliés au FLN à l’époque des accords d’Évian, le phénomène classique des « résistants » de la dernière heure.
    Comme d’ordinaire dans de telles situations, ils se posaient d’autant plus volontiers en justiciers qu’ils avaient peu fait pour l’indépendance ou qu’ils avaient beaucoup à se faire « pardonner » par le nouveau pouvoir.

    Les troupes de l’ALN des frontières qui, jusqu’en 1962, étaient restées presque l’arme au pied au Maroc et en Tunisie, participèrent elles aussi à cette épuration sauvage, pour des raisons différentes.
    À défaut d’avoir combattu, cette armée commandée par Boumediene, s’est bornée à faire de l’exercice en assassinant.

    En plus les accords d’Évian n’ont rien prévu de particulier pour les supplétifs (les harkis).

    Les massacres des harkis s’est fait globalement en deux phases.
    1ere phase : du 27 juillet au 15 septembre 1962.
    2eme phase : de la mi-octobre 1962 à la fin décembre 1962, sur initiative des troupes des frontières.
    (Le rapport fait référence à ce qui s’est passé dans la région de Souk Ahras et la région de Bordj Bou Arreridj).

    À la différence du Maroc et de la Tunisie qui avaient leurs élites (à Fès et à Tunis), et constituaient une nation, l’Algérie n’était pas une nation et n’avait pas d’Élite.
    C’est en gros à cause de sa géographie et à l’économie donc puisque chaque région vivait repliée sur elle-même. Il n’existait d’ailleurs guère de voie carrossable d’Est en Ouest.

    Les bourgeoisies locales à Constantine et Tlemcen notamment, longtemps tenues en lisière par les turcs, suivirent parfois ceux-ci après la conquête française pour éviter de vivre sous une domination chrétienne.

    Les français firent peu de choses pour que se constitue une nouvelle bourgeoisie, autour de laquelle ce peuple aurait pu se structurer, s’agglomérer.

    Ferhat Abbas 1936 : « Si j’avais découvert « la nation algérienne », je serai nationaliste ».

    Violette gouverneur général : « Dépêchez-vous de trouver une patrie aux algériens, sinon ils en trouveront une ».
    C’est que l’histoire ne leur en avait pas donné.

    C’est la colonisation qui contribua à l’émergence d’une conscience nationale.
    D’abord parce qu’elle traita l’Algérie comme un ensemble, lui donna une unité administrative.
    Et parce qu’elle était chrétienne.

    Conscience nationale faite d’un amour déçu pour la France.
    Celle-ci prêchait la liberté mais maintenait les algériens dans la dépendance.

    L’insurrection, la révolte, ce fut d’abord une revendication de liberté, de dignité.

    Un colon disait en 1957 : « Chaque fois que nous faisons du nationalisme français, nous les rejetons dans le nationalisme arabe ».

    Le nombre d’algériens tués en métropole pendant la guerre d’Algérie : 5 000.




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  • Mohsen
    2 janvier 2010 at 16 h 02 min - Reply

    COLONISER-EXTERMINER
    Jeudi 6 septembre.

    Et,un Tonneau d’Oreilles !..Un !

    « Un plein baril d’oreilles… Les oreilles indigènes valurent longtemps dix francs la paire et leurs femmes, demeurèrent comme eux d’ailleurs, un gibier parfait…»(1).

    C’est en ces termes choisis qu’un général français racontait les exploits de ses troupes pendant la guerre de conquête de l’Algérie (2).

    «… Tout ce qui vivait fut voué à la mort… On ne fit aucune distinction d’âge, ni de sexe… En revenant de cette funeste expédition plusieurs de nos cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances… ».

    Extrait de la description, par Pellissier de Reynaud, du massacre de la tribu des Ouffias par les troupes sous le commandement du Duc de Rovigo. Toujours à la même époque et dans le même pays (3).

    « … J’ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés… Il est impossible de se figurer à quelle extrémité nous avons réduit ces malheureuses populations ; nous leur avons enlevé pendant quatre mois, toutes leurs ressources en blé et en orge. Nous leur avons pris leurs troupeaux, leurs tentes, leurs tapis, tous leurs objets de ménage, en un mot toute leur fortune… ».

    Orgueilleuse satisfaction de la mission accomplie extraite d’une lettre, datée du 25 mai 1851 (4), écrite par un archétype de ces traîneurs de sabres, aussi sanguinaires que mégalomanes, que produisent des armées à intervalles réguliers, le Général de Saint Arnaud, lors d’une de ses campagnes en Algérie.

    Ce sont des extraits d’un « Maître Livre », écrit par un professeur d’Université, de sciences politiques et de philosophie politique, Olivier Le Cour Grandmaison : Coloniser – Exterminer, Sur la Guerre et l’Etat Colonial.

    Il existe des livres récents sur la colonisation, plusieurs sont remarquables (5). Bien sûr, le système médiatique et les lobbies qu’il représente les occultent soigneusement : négationnisme oblige !… Pour ne pas changer, en cette « rentrée des livres », les médias nous asphyxient, à nouveau, dans les vapeurs et le nombrilisme des cocottes littéraires… Un véritable déluge tropical. L’art de noyer le poisson.

    Mais, celui-ci est un véritable « coup de poing ». Lisez-le. Ses recherches et leurs références, ses analyses, ses notes de bas de pages sont d’une rigueur implacable. Sa traque de la faillite de l’intelligence, et du naufrage des valeurs fondatrices de la Dignité Humaine, inexorable.

    On reste tétanisé, intellectuellement, émotionnelle ment, devant le récit de ces massacres, tortures, destructions et souffrances infligés à longueur de siècles. Immenses. Véritables génocides planifiés et exécutés par un colonisateur imbibé de racisme jusqu’à la moelle.

    Dans ce livre dense, il s’agit de la France, au Maghreb, en Afrique, en Indochine et en Nouvelle – Calédonie. Jusqu’aux massacres de Madagascar. Jusqu’à ceux du Cameroun, auxquels Pierre Messmer, notre ancien premier ministre récemment disparu, a participé en tant que militaire.

    D’autres, encore, auraient pu être abordés, comme ceux commis par notre pays en Syrie, avec les massacres de Damas tout spécialement, au cours desquels l’armée française tirait au canon sur la population. La synthèse qui est présentée donne, toutefois, un tragique et complet aperçu des méthodes et moyens d’une guerre coloniale.

    Les autres colonisateurs européens, perpétrant des crimes contre l’humanité similaires (6) sont aussi évoqués. En particulier, le génocide des Hottentots par les allemands, en Namibie.

    Comment a-t-on pu et peut-on perpétrer de pareilles abjections dans la bonne conscience ?…

    Ce qui prend le plus aux tripes, c’est de mesurer les ravages d’une idéologie fondée sur le racisme. Combien elle imprégnait des intellectuels qui la relayaient, la justifiaient, l’amplifiaient. Complices. Et, fiers de l’être…

    Des auteurs qu’on aimait ou vénérait : Lamartine, Maupassant, Victor Hugo, Tocqueville ou André Gide, et d’autres… Découvrir qu’ils soutenaient de telles monstruosités, fondées sur la conception d’une race supérieure, préfigurant l’idéologie raciste des nazis, un siècle plus tard. Ou, celle des racistes occidentaux actuels dont on peut contempler les œuvres quotidiennes, en Palestine, en Irak ou ailleurs.

    On retrouve la même rhétorique du « choc des civilisations », structurée par une mégalomanie de la suprématie de l’Européen, de l’Occidental, les mêmes termes, les mêmes idées, arguments, imaginaires, fantasmes et pulsions. Même paranoïa. Cent cinquante ans plus tard…

    On souffre à la lecture des propos de Victor Hugo dans un dîner, tenus en janvier 1841, au général Bugeaud, le premier gouverneur général d’Algérie, véritable brute psychopathe en uniforme (7) :
    « … C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit… Nous sommes les Grecs du monde ; c’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission s’accomplit… ».

    Ou encore, Victor Hugo notant, au lendemain d’un dîner mondain, les atrocités de l’Armée d’Afrique, comme s’il s’agissait d’une chasse aux perdreaux :
    « … Algérie, le général Flô me disait hier soir que, dans les razzias, il n’était pas rare de voir des soldats jeter à leurs camarades des enfants qu’ils recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes… » (8).

    Et, Tocqueville, longuement cité dans l’ouvrage de Le Cour Grandmaison, dont on ne célèbre, habituellement, que son œuvre La Démocratie en Amérique. Mais, dont on tait tout le travail de parlementaire « colonial » qu’il accomplissait à l’époque. Aussi glacial et méthodique qu’un parlementaire « néocon » ou membre du Likoud :
    « … J’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les maisons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont-là, selon moi des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre… » (9).

    Des décennies, des siècles de colonisation, et leur cortège d’abominations, ont imprégné l’inconscient collectif. Surgit, alors, la vision prémonitoire d’Aimé Césaire :
    « … Au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent… » (10).

    Pas étonnant que notre Président de la République soit allé ânonner, devant des universitaires, des cadres et la jeunesse de Dakar, des leçons de « civilisation », de « modernité », de « rationalité »… En fait, des inepties, pétries, faisandées de racisme colonial… En 2007… A la louche, en plus. En veux-tu, en voilà… Avec une morgue à faire pâlir d’envie un hippopotame sortant des eaux…

    Raison ? Modernité ? Monde de Demain ?…

    Logorrhée de l’arrogance, dissimulant la sclérose d’une « caste » française vivant encore à l’âge de pierre…

    Ou, plutôt, à l’âge du tonneau…




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  • langard
    3 janvier 2010 at 0 h 57 min - Reply

    Toujours les mêmes refrains….
    Les mêmes qui dénoncent actuellement les méfaits des pirates somaliens, en réclamant « un droit de suite » se seraient emportés contre les pirates barbaresques qui sillonnaient la Méditerranée vers 1830?
    Motif réel, ou prétexte au déclenchement des hostilités? …comme les armes de destruction massive de l’IRAK?
    Il y en a marre de ces histoires: l’armée, messeigneurs, était aux ordres du pouvoir politique. Par ailleurs « l’ARMEE » est un ectoplasme, une vue de l’esprit .
    Les 3/4 de l’armée, c’était le contingent, envoyé au « casse-pipe » par les politiques, élus par nos pères et mères, et qui n’avait, en général, qu’un seul souhait: rentrer à la maison!!!!
    Hélas, quelques kilos de tomates balancés sur monsieur Guy Mollet en avaient décidé autrement, ce qui rappelle le coup de chasse-mouches du dey d’Alger!!
    C’est « la gauche » qui a déclenché cette guerre inutile, il faut avoir le courage de ses opinions.
    Meilleures salutations!
    J. Langard
    Ah!! encore une chose: quand on est brillant universitaire, on dit « accueillit » et pas « accueilla »




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  • El Houari
    3 janvier 2010 at 10 h 08 min - Reply

    Les méfaits de l’Armée française ne sont plus à démontrer.

    Mais ce qui est d’actualité c’est la mauvaise conscience de l’état français surtout depuis l’arrivée de Sarkozy de reconnaitre les crimes de guerre des colons français et de l’état français en général.

    Bien plus grave encore l’ingérence de l’état français dans la gestion des affaires Algériennes surtout depuis 1980 à ce jour, au vue et au su de tout le monde.

    Sarkozy n’a pas hésité lors de la réunion de l’ONU en 2009 de reprocher à la Chine se convoiter le marché Algérien alors que la France n’a rien fait pour convoiter ceux de la chine en Asie.
    Les rêves de l’Armée française sont devenus les rêves de l’état français d’aujourd’hui.

    A quand le réveil des Algériens pour prendre le destin de leur pays en main ?

    Doit-on espérer la résurrection de nos martyrs pour nous redonner notre dignité, fierté, et orgueil ?




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  • Congrès du Changement Démocratique