Édition du
25 July 2017

CLAMEURS OUVRIERES


par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 9 janvier 2010


La banlieue industrielle de la capitale est en grève. Rouiba, qui abrite les reliquats ce qui fut l’un des fleurons de l’Algérie industrielle rêvée par Houari Boumediène, vit au rythme des marches de protestation et des mouvements des forces de sécurité chargées de contenir l’effervescence prolétarienne dans les limites géographiques qui lui sont imparties.

Rien de plus classique sous le soleil : il est dans l’ordre naturel des choses que des ouvriers se mettent en grève et que des policiers qui défendent l’ordre social qui les rémunère, les répriment. Il est habituel que les protestations finissent par se régler autour d’une table de négociations.

Mais en Algérie, où l’autorité ne se trompe jamais et où elle est par essence incontestable, les délais avant négociation sont toujours plus longs qu’ailleurs. Les rapports de force font partie des usages, d’autant que face aux leviers du pouvoir, les grévistes sont souvent démunis et ne disposent pas, par définition, d’une organisation efficiente. L’organisation, syndicale ou autre, est d’abord une émanation de l’administration. Ce n’est pas efficace en termes de résolution réelle des inévitables problèmes sociaux mais cela permet un contrôle social permanent. Et c’est là que se trouve probablement l’une des origines de l’agitation de ces derniers jours, les travailleurs ne se reconnaissant pas dans la centrale censée les représenter.

L’absence d’une représentation effective, gage de la maîtrise des revendications ouvrières, s’avère ainsi fort préjudiciable quand la combativité remplace le fatalisme traditionnel. Mais au-delà, dans l’histoire politique de l’Algérie, les grèves ouvrières à Rouiba, en particulier celles qui partent de l’usine de fabrication de véhicules industriels, n’annoncent pas forcément des lendemains tranquilles. Tout le monde a en mémoire les événements d’octobre 1988, début de l’ère des tumultes dans le pays, qui ont commencé précisément dans cette enceinte industrielle. La dégradation des conditions de vie de ceux qui sont contraints de ne compter que sur leur salaire est une réalité perceptible par tout un chacun. Il n’est nul besoin de tenter de déchiffrer des statistiques sophistiquées, il suffit d’aller au marché du quartier pour le mesurer concrètement.

Cette réalité est d’autant plus difficile à admettre que le pays semble vivre une aisance pétrolière qui se traduit par des investissements infrastructurels, mais pas par l’amélioration du pouvoir d’achat des revenus fixes. En contrepoint de budgets en milliards de dollars, les concessions sociales paraissent bien minces, d’autant que la vie publique est sans cesse agitée par des scandales de corruption et que d’immenses et soudaines fortunes s’affichent sans complexe.

Si en 1988, les clameurs ouvrières s’exprimaient dans un contexte de pénuries et de faillite financière de l’Etat, celles que l’on entend aujourd’hui semblent exacerbées par l’existence de capacités publiques dont l’allocation ne concerne pas ceux qui n’ont que leur travail pour nourrir leurs enfants. Il ne s’agit pas d’une interprétation idéologique ou d’une lutte pour le pouvoir comme en 1988. Les philosophes le confirment : l’histoire ne se répète pas. Les événements prennent toujours en effet un cours inédit et imprévisible, mais des causes identiques produisent des conséquences comparables.




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