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22 July 2017

Otage au Mali : Pierre Camatte sera-t-il sacrifié ?

Rue 89

Par Jeremy Keenan | Anthropologue | 05/02/2010 | 19H30

Le Français Pierre Camatte, 61 ans, a été kidnappé à Menaka au Mali le 25 novembre 2009. Originaire de Gérardmer (Vosges), ville jumelée avec Tidarmene, il passait beaucoup de temps sur place pour développer une plante susceptible de guérir le paludisme. Ses ravisseurs, qui font partie d’Al Qaeda au Magheb Islamique infiltrée par les services algériens, menacent de le tuer. Jeremy Keenan, anthropologue qui sillonne cette région, nous donne son analyse de la situation.

1 Qui a enlevé Pierre Camatte ?

Les trois ou quatre hommes qui l’ont enlevé n’ont pas été identifiés (il s’agirait de Touaregs locaux), mais on sait désormais avec certitude qu’il est entre les mains d’Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI). Ce groupe, dirigé par Abdelhamed Abou Zaïd, a menacé de l’exécuter si quatre de ses membres ne sont pas libérés des prisons maliennes. L’ultimatum fixé au dimanche 31 janvier, a été repoussé de vingt jours. Camatte n’est pas seul : six Européens sont encore aux mains de l’AQMI.

2Qu’est-ce que l’AQMI ?

Pour comprendre ce qu’est l’AQMI, il faut revenir aux origines. AQMI est le nouveau nom donné en 2007 au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien.

Le GSPC avait été créé en 1998 par Hassan Hattab, en dissidence à l’extrême violence déployée par les Groupes islamiques armés (GIA) contre les civils, sous la houlette du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) algérien.

3Quels sont les liens entre les renseignements algérien et l’AQMI ?

Divers signes montrent les liens entre DRS et AQMI. Hattab, par exemple, vit aujourd’hui sous la protection du DRS, tandis que les relations entre ce service de renseignement et le chef actuel de l’AQMI, Abdelmalek Droukdel (alias Abou Mossab Abdelwadoud), fait l’objet de multiples supputations.

Le GSPC a commencé à faire parler de lui en 2003, lorsqu’il a enlevé 32 touristes européens : 17 avaient finalement été libérés en Algérie, 14 au Mali et l’un est mort. Comme je l’ai raconté dans « Dark Sahara » (2009) et dans « Dying Sahara », cette opération, avait été conduite par le DRS, en association avec les services de renseignements américains. Elle a sans doute été le premier test de la politique de l’administration Bush mené par une unité baptisée Groupe pour les opérations proactives et préventives (GO2P). Une politique conçue pour « fabriquer » et/ou « provoquer » le terrorisme.

Amari Saifi (porteur de douze pseudonymes, surnommé « Le Para »), qui a dirigé l’opération, était un agent du DRS. Le ravisseur de Pierre Camatte, Abdelhamed Abou Zaïd, était l’adjoint du « Para » et responsable, à ce titre, de la zone malienne. Il bénéficierait de l’aide de deux hommes : Yahia Djouadi (alias Abou Amar), un vétéran de l’opération de 2003 et Mokhtar ben Mokhtar, sorte de « freelance » du DRS.

4Qui dirige les opérations clandestines du DRS ?

L’homme qui contrôlait ces opérations clandestines du DRS était le général Smaïn Lamari, chef du contre-espionnage. Or, Lamari est bien connu des services de renseignements français, notamment en raison de l’amitié étroite qui l’unissait à Raymond Nart, ex-numéro deux de la Direction de la surveillance du territoire (DST), aujourd’hui retraité. Depuis son décès, en septembre 2007, Lamari a été remplacé par son clone, le colonel (aujourd’hui général) Ahmed Kherfi, sous la supervision du patron du DRS depuis 1990, le général Mohamed (dit Tewfik) Mediène.

5Le DRS est-il impliqué dans les négociations sur les otages ?

L’implication du DRS se retrouve au niveau des intermédiaires utilisés pour les négociations. Le go-between local, suivi par le DRS dans l’affaire de 2003, était un Touareg, Iyad ag Ghali. C’est le même homme, aujourd’hui consul général du Mali à Jeddah, qui est chargé de négocier la libération de Camatte. Comme si une des branches du DRS « négociait » avec une autre…

6Quel est le lien entre les prises d’otages et le trafic de cocaïne ?

Le Sahara a été transformé en véritable route de la cocaïne. Ce sont donc les mêmes relais locaux qui, liés à la fois à l’AQMI et
aux services de renseignements locaux (algériens et maliens), négocient les affaires d’otages et organisent le trafic de cocaïne dans
la zone sahélienne. Exemple :

  • Le négociateur-clé dans l’affaire des deux diplomates canadiens de l’ONU enlevés au Niger et des quatre touristes enlevés l’an dernier au Mali par l’AQMI, était Baba Ould Cheikh, éminent représentant des « Berabich » (une tribu arabe) et maire de Tarkint, un village rural de la vallée de Tilemsi. Baba Ould Cheikh prétend aussi avoir été impliqué dans les négociations de 2003.
  • Le 2 novembre 2009, un Boeing en provenance d’Amérique du sud, transportant 10 tonnes de cocaïne s’est posé à Tarkint où il a été brûlé. En réalité, les « Arabes » Berabich se sont fait voler la cargaison par des Touaregs Kouta et Iforas. En représailles, les Berabich ont alors kidnappé le patriarche des Touaregs, qui ont finalement rendu la cocaïne à leurs propriétaires et libéré leur otage.

7 Les services occidentaux sont ils impliqués ?

Les services américain, britannique, français et canadien sont parfaitement au courant des liens entre l’AQMI et le DRS. En fait, Al Qaeda au Sahara (AQAS) peut être vue comme une création « de l’Occident par l’Occident » grâce aux bons offices du DRS !

Pour quelle raison ? Depuis le milieu des années 2000, l’Algérie exporte sa sale guerre vers le Sahel, tout en devenant un partenaire à part entière des Etats-Unis et de l’Europe dans la guerre globale contre le terrorisme,« Global war on terrorism » (GWOT). Pour Washington, l’opération de 2003 devait servir à justifier le lancement de cette « guerre » en Afrique. Les récents kidnappings poursuivent le même objectif.

Cette nouvelle menace terroriste dans le Sahel est aussi utilisée par les pays européens -en particulier la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne- pour justifier la présence de leurs unités anti-terroristes dans une région aux immenses richesses naturelles et stratégiques. C’est particulièrement vrai pour la France, qui a de gros investissements (uranium d’Areva au Niger) dans la région.

8Le sort de Camatte est il un enjeu important pour ces services et organisations ?

Grâce à cette nouvelle menace d’Al-Qaeda, nous avons maintenant des unités anti-terroristes américaine, française, britannique, espagnole, allemande et hollandaise au Mali. A se demander comment l’AQMI peut opérer si librement. Comme si elle était protégée !

Avant le meurtre d’Edwin Dyer, en 2009, tous les otages ont été libérés moyennant rançon. Le gouvernement britannique n’a pas usé de ses connaissances sur la relation AQMI-DRS pour faire pression. Au même moment, le Royaume-Uni était engagé dans une négociation de vente d’armes avec l’Algérie. Pire : le meurtre de Dyer était aussi une manière de « confirmer » l’escalade de la menace Al-Qaeda dans la région.

Il y a donc un vrai risque que Camatte soit sacrifié de la même façon, d’autant plus que la France, comme le Royaume-Uni, comprend parfaitement « le jeu » en cours.

Toutefois, un élément pourrait favoriser la libération des otages. Plusieurs barons du régime algérien redoutent qu’une nouvelle exécution d’otages ne donne aux puissances occidentales l’opportunité d’établir une présence sécuritaire dans le Sahel qui bouclerait le grand sud algérien. Pour les nationalistes algériens, ce serait le pas de trop…


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5 Commentaires sur cet article

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  • Lagacé
    6 février 2010 at 18 h 23 min - Reply

    Al-Qaïda / Al –CIA déménage au Mali !

    Les GO , Gentils Organisateurs du club atlantiste semblent avoir été partagés : après avoir été un instant tenté par l’Amérique Latine (l’histoire de la base Al-Qaïda au Paraguay a fait long feu), ils en sont revenus à des valeurs sûres.
    Le Mali. Après le Yémen, cette destination de rêve et de sable chaud pour les beaux légionnaires Otanisés, un petit crochet, à coup d’ailes de bombardiers et, destination l’Afrique. Les «têtes chercheuses» ont reniflé de l’Al-Qaïda-CIA et des «camps d’entrainements» avec «séjours complets» et raids en 4X4, pour « hôtes de marques»,
    parfaits traits d’union entre la «nébuleuse terroriste» et la traque de Bin Laden / Fantômas.

    Nos gouvernements fantoches, faute d’opposition crédible, ont rebaptisé «Al-Qaïda» un «ennemi» de circonstance et reçoivent l’aide polyforme des américano-atlanto-sionistes pour lutter contre les «terroristes».

    Et pour connaître la composition plus précise de « la nébuleuse », il est sans doute plus instructif de ne pas s’en tenir aux communiqués militaires, et à leur relais médiatiques usuels.




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  • IDIR
    6 février 2010 at 22 h 37 min - Reply

    Il y a Pierre Camatte, ici, et des peuples entiers, ailleurs. Nous devons apprendre et tirer des leçons pour ne pas s’égarer lorsque les vents de sable et les sons des tourbillons grondent, et se déchainent comme des monstres.

    Affaires risquées en Irak, par Naomi Klein

    Extrait : Lors du Reconstruction de l’Irak 2 du 3 et 4 décembre, le groupe des investisseurs a commencé à comprendre que l’Irak n’est pas uniquement un « excitant marché émergent », mais aussi un pays au bord de la guerre civile.

    Depuis que les Irakiens contestent les licenciements dans les administrations publiques et réclament, de façon de plus en plus audible, des élections générales, il devient évident que la conviction de la Maison Blanche avant la guerre selon laquelle les Irakiens applaudiront à la transformation de leur pays en un eldorado du libre-échange, était aussi éloignée de la réalité que la prédiction que les soldats américains seraient accueillis avec fleurs et sucreries.

    Je dis à un participant que la peur semble refroidir les ardeurs de l’esprit capitaliste. « Le meilleur moment pour investir, c’est quand il y a encore du sang par terre » m’assure-t-il. « Irez-vous en Irak ? » je lui demande. « Moi ? Non, je ne peux pas faire ça à ma famille. »

    Source : http://paxhumana.info/article.php3?id_article=384




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  • Jeff
    7 février 2010 at 0 h 27 min - Reply

    Un article rédigé sous un style interrogatif, huit questions suivies de huit réponses. Il est très instructif pour un néophyte qui découvre les méandres de la guerre psychologique, pour bien décrire ce que les stratèges militaires appellent la « stratégie de tension ». Cette stratégie est pratiquée uniquement dans les guerres asymétriques et non pas classique.
    Cela consiste à quoi au juste ? Cette stratégie consiste à créer des ennemis là où il n’y en a pas. Une fois la zone de tension est définie géographiquement et opérationnellement déclarée, il reste la mise en place d’un scénario légitimant l’action militaire. La seconde phase est de transformer, de facto, cette zone en un poste avancé dans l’échiquier d’occupation militaire justifiée. La stratégie de tension n’est qu’un appendice d’une stratégie globale où le militaire s’entremêle au politique et à l’économie en vue d’imposer une présence assurant l’approvisionnement énergétique des pays industriels (puits de pétrole, pipe line, gisement, ressources non exploitées… etc ). Ce que BERZINSKY nomme le contrôle des grands axes marchands ou commerciaux. Cette stratégie existe depuis des siècles, bien décrit par le stratège Chinois SUN TZU dans son ouvrage « l’art de la guerre » qui demeure le livre de chevet des académies militaires. Seulement, elle a été peaufinée et adaptée au moyens militaires et technologiques actuels. Les militaires anglo-saxons de l’académie de West Point dénomme la stratégie de tension par : « siffler dans le noir ». Il ne faut pas s’étonner de voir l’ombre d’Al Qaida au quatre coin du globe, du Sahel (opération PanSahel), au Yemen, ou même en Indonésie et même aux portes des mégapoles occidentales. L’organisation terroriste d’Al Quaida n’est qu’un label, une marque déposée. Pour plus d’instruction, il suffit de voir un document passé du ARTE la semaine passé sur ALDO MORRO, le président du conseil Italien. Le SISMI (service secret italien) savait bien le lieu de détention et ayant même une taupe au sein du groupe de brigade rouge mais le besoin stratégique et le contexte de la guerre froide l’a emporté sur les considérations politiques et humaines. Le documentaire est corroboré par le témoignage des acteurs de l’époque dans les hautes sphères de l’Etat Italien. Il suffit juste de faire le parallèle. « Celui qui n’a pas appris l’histoire est condamné à la revivre » Gothe




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  • IDIR
    7 février 2010 at 9 h 13 min - Reply

    Qatar : Un rebut de luxe pour recyclage haut de gamme (Partie1/2)

    Par René Naba

    L‘effondrement économique de la principauté de Doubaï, à l’automne 2009, a fait craindre un écroulement cumulatif des autres pétromonarchies du Golfe, par effet de domino, jetant le doute sur la viabilité de ces émirats mirages, attisant la méfiance à l’égard de la finance islamique que les pays occidentaux souhaitent attirer en vue de dynamiser leurs économies convalescentes.

    Parmi ces émirats mirages à forte attractivité, à l’existence aléatoire, le Qatar fait en France l’objet d’un engouement à la mesure de la projection fantasmatique qu’il propulse dans l’imaginaire du landerneau politique, souvent en méconnaissance de cause.

    Tout le monde en parle mais très peu en connaissance de cause d’un pays sans doute l’un des rares au monde à être davantage connu pour ses installations que pour ses réalisations, son histoire ou sa géographie, ses belles lettres ou ses beaux-arts.

    Désigné au choix, comme le pays d’Al Jazira ou du CENTCOM, le lieu d’exil des indésirables arabes, Qatar est à la fois tout cela et bien plus.

    Siège du nouveau Quartier Général du «Central command» américain, le commandement du théâtre des opérations allant de l’Afghanistan au Maroc, et de la chaîne transfrontière arabe «Al-Jazira», Qatar fait cohabiter sur son sol, dans l’harmonie la plus discrète, la famille de l’ancien président irakien Saddam Hussein, le prédicateur islamique Youssef Al-Qaradawi, un des grands officiants de la chaîne transfrontière, et une discrète mission commerciale israélienne, assumant avec bonheur sa fonction de rebut de luxe pour recyclage haut de gamme.

    Important producteur de pétrole et membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le Qatar a refusé d’adhérer à la Fédération des Emirats arabes Unis. Il gère de ce fait pour son propre compte de fabuleuses richesses. L’engouement de la classe politique française à son égard est comparable à celui qui prévalait à l’égard de l’Irak de Saddam Hussein du temps de sa splendeur et de l’avidité de ses interlocuteurs français, durant les décennies 1970-1980.

    Là s’arrête la comparaison. Entourée par l’Arabie saoudite au sud et le golfe arabo-persique au nord, cette minuscule principauté de 11 427 km² peut être menacée, jamais menaçante, toujours alléchante.

    Source : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=17435




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  • Abdelkader DEHBI
    7 février 2010 at 13 h 56 min - Reply

    L’organisation dite terroriste, dite islamiste, dite du Maghreb, qui répond au sigle A.Q.M.I. – « Al-Qaïda du Maghreb Islamiste » – n’est pas autre chose à mon avis, qu’une réplique homothétique de cette espèce de monstre du Lock Ness inventé par l’impérialisme atlantiste et sioniste, pour justifier ses implantations militaires EXCLUSIVEMENT en terres d’Islam, dans le cadre de la Nouvelle Croisade idéologique-économique-et-énergétique qui se dessine sur le moyen terme. La quasi totalité des régimes arabo musulmans sont cyniquement pris en otage par les USA qui savent pertinemment que ces régimes qui sont dos au mur vis-à-vis de leurs peuples, n’ont pas d’autre choix que de trahir, en acceptant leurs diktats.— Toutes les histoires connexes de prises d’otages, de rançons, de traque des filières de la drogues et autres, ne sont que des habillages. — C’est assez souligner que la seule manière d’empêcher l’occupation étrangère sous toutes ses formes, c’est d’abord d’abattre les régimes traîtres en place. D’autant plus qu’il est absolument certain que dès lors que les peuples se soulèveront pour balayer ces régimes traitres, les Occidentaux comprendront d’eux-mêmes que la partie sera perdue pour eux.




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