Édition du
25 March 2017

« Comment l’argent du peuple est détourné »

Par Mourad Belaidi (journaliste)

Sonatrach incarne la dernière présence algérienne dans le Sahara.

Quelque contrôlée que soit cette société, son personnel algérien constitue

un témoin gênant contre les spoliations à grande échelle qui s’y

déroulent. Un témoin dont les irigeants algériens n’ont eu de cesse de vouloir

se débarrasser. En plaçant un malade en phase terminale de cancer comme

PDG de Sonatrach, le ministre de l’Énergie et des mines Chakib Khelil

garde la mainmise sur cette société, vouée selon lui à la privatisation,

et préside à son démembrement. Tandis qu’il prépare les textes et

travaille au corps l’APN pour faire adopter une loi sur les hydrocarbures,

Nouredine Boukrouh, ministre de la Participation et de la coordination

des réformes, assure la pédagogie du dossier : « Les Algériens, dit-il,

interprètent mal la notion de privatisation et croient qu’elle est le

contraire de la nationalisation. Il faut la démystifier et la

désacraliser. Ce n’est qu’une modalité et non un idéal. Il faut également bannir

les attitudes frileuses et éviter les prismes idéologiques. [.] La

privatisation est la seule voie possible. L’État ne peut plus supporter les

lourdes charges liées à l’assainissement des entreprises déficitaires

[24] ». Cette société qui doit dégager des bénéfices colossaux serait

donc simplement. déficitaire. Mais, à y regarder de près, on constate

que le « déficit » de Sonatrach est inscrit dans le cahier des charges de

ses dirigeants, qui s’évertuent à la ruiner, au bénéfice de sociétés

privées, telle Brown Root&Condor (BRC, filiale du groupe Haliburton,

anciennement dirigé par Dick Cheyney), qui croule sous les contrats

tous plus douteux les uns que les autres, après avoir « fait faillite à

travers plusieurs pays. Elle s’est installée [.]avec la bénédiction de

Chakib Khelil, qui lui a offert le premier contrat, avec une

participation de Sonatrach à 50 %, pour financer un projet de construction de

logements Cnep qui n’a pas jusqu’à aujourd’hui vu le jour. » Parmi les

innombrables arnaques où la Sonatrach est chargée en bout de course de

régler la facture, celle de « deux tourelles construites par l’entrepreneur

Chabani, ami de Belkheir en difficulté de paiement, [qui] a offert de

les vendre. » Des opérateurs, telle la CAAR à 250 milliards de centimes,

ont refusé le prix fixé par Chabani ; elles seront finalement acquises

le double par Sonatrach, transaction opérée avec Chakib Khelil, dans

l’illégalité la plus absolue. « Achetées en l’état à 420 000 DA le m2,

elles nécessiteront 320 000 DA le m2 pour leur finition (contrat confié à

BRC, évidemment), pour un coût total de 740 000 DA le m2, soit plus de

dix fois le prix réel. [25] »

« BRC a pu intervenir sur le projet d’Aïn-Oussera puis à construire,

pour le ministère de la Défense, deux hôpitaux militaires à Oran et à

Constantine, ainsi que deux ensembles sportifs et des logements. » C’est

aussi BRC qui réalise l’extension de la piste de l’aéroport de

Tamanrasset pour permettre l’atterrissage de gros porteurs américains [26] .

Spécialisée dans l’engineering, BRC est rapidement devenue en Algérie une

société qui fait tout : pétrole, béton, transport aérien, services. Et

si BRC peut saigner à ce point la Sonatrach, c’est qu’elle sait

redistribuer ses prébendes : « BRC, c’est une poule aux oufs d’or autour de

laquelle tourne beaucoup de monde : les amis de Chakib Khelil, bien sûr,

le clan du président [Bouteflika], évidemment, mais aussi une société

aérienne privée [Aigle Azur], des dirigeants de l’UGTA, d’honorables

responsables militaires, des pontes du FLN, le fils de Zerhouni, des

ministres. [.] Moumène Ould-Kaddour [patron de BRC] mène une vie de Pacha,

[.] et passe ses soirées et ses week-ends au Sheraton [.], en famille

avec Chakib Khelil et Réda Hemche », directeur de la cellule sponsoring

de Sonatrach et consultant à la BRC. Les factures du Sheraton seraient

effrayantes, « mais c’est Sonatrach qui paye [27] ».

Le budget sponsoring de Sonatrach est colossal. S’il sert pour

l’essentiel à payer les factures laissées par les ministres dans les hôtels de

luxe parisiens, à seconder le groupe Khalifa pour arroser les médias

français et le monde du show-business dans le cadre de l’Année de

l’Algérie en France, etc., les journaux algériens ne sont pas délaissés. Et

lorsque Sonatrach y achète à répétition des doubles pages [28] , c’est

pour vanter les mérites. de la loi sur les hydrocarbures ! Les arguments

de Chakib Khelil sont entendus : « préserver l’intérêt de la nation

[29] », jurera-t-il : « Le seul objectif sera de créer de la richesse

pour la collectivité nationale dont l’État est l’émanation, et il n’est

question ni de privatisation, ni de restructuration, ni de démembrement

de Sonatrach dans la nouvelle loi des hydrocarbures. Non seulement les

acquis des travailleurs seront maintenus, mais nous travaillons toujours

à améliorer leurs conditions de travail et à créer de nouveaux postes

de travail. Je demande à tous les travailleurs, chacun à son poste, de

redoubler d’effort et de m’aider à atteindre cet objectif pour le

bien-être de tous les citoyens de notre cher pays. » En guise de bien-être,

il y a, selon Inès Chahinez, celui de « Chakib Khelil et Réda Hemche par

exemple, [occupés à] dilapider 10 milliards par mois en pots-de-vin

politiques ; ou, plus grossier mais plus gracieux, comme Khalida Toumi qui

distribue individuellement aux artistes des chèques de 500 000 dinars »

pour en faire des VRP de Bouteflika.

Les arguments faussement « nationalistes » de Chakib Khelil ne bernent

personne, pas même Abdelmadjid Sidi-Saïd, le chef de l’UGTA, qui,

devant l’énormité du sacrifice à bénir, se braque en déclarant que « la

démarche entreprise par les autorités du pays, afin de confier la gestion

du secteur des hydrocarbures aux multinationales étrangères, est dictée

exclusivement de l’étranger ». Il décrit « la tentative de vendre les

richesses pétrolières du pays comme un acte de haute trahison envers la

nation » et affirme que « si nous sommes dans cette situation, c’est

parce que nos gouvernants son vendus [30] ». Démagogie ? Lors de son

passage à Alger, fin 2002, le Secrétaire d’État américain au Commerce,

Marc Bodman s’est autorisé de dire : « Il faut que cette loi [sur les

hydrocarbures] soit adoptée ». Face à la fronde, Chakib Khelil fait mine de

renoncer au projet, pour mieux revenir à la charge en septembre 2004,

une fois Bouteflika réélu, et constater « qu’il n’est pas normal, du

point de vue économique, de continuer d’obliger le groupe Sonatrach à

s’occuper de projets qu’il estime non rentables comme le transport par

canalisations. [31] » On voit mal ce qui, « du point de vue économique »,

peut pousser des investisseurs privés à reprendre à la Sonatrach ces

projets « non rentables », sinon pour ôter aux Algériens tout moyen de

contrôle sur les volumes « transportés ». Bref, que cela passe par la

cannibalisation du marché de l’importation, par le pillage des banques,

par l’accaparement de la rente pétrolière, par la spoliation des domaines

publics, par la dilapidation des biens et des entreprises publiques ou

par quelque activité lucrative que ce soit, seule la loi du milieu

compte et les bénéficiaires se recensent parmi un noyau dur aux effectifs

réduits : Larbi Belkheir, Toufik Mediene Smaïn Lamari, disposant d’un

vivier inépuisable de prête-noms, secondés par des hommes dénués de

scrupules, qu’ils aient pour nom Bouteflika, Khelil, Benachenhou, Ouyahia,

Barkat, Temmar, Zerhouni, Tounsi, ou autre, pour concrétiser sous

couvert des institutions les pires prédations.

Tels sont les principaux « partenaires » algériens du « partenariat

d’exception » que projette Jacques Chirac avec l’Algérie. Un partenariat

avec la micro-colonie du Club des pins, un État malfaisant, qui livre

son pays au dépeçage foncier, financier, social, économique, culturel.

Car, les 30 millions d’Algériens ne sont évoqués dans les discussions

bilatérales que pour trouver les moyens de les empêcher de grossir les

rangs des « clandestins » en France, et pour ceux qui y sont déjà, de les

renvoyer en Algérie sans créer de vagues. Pour ceux-là, le partenariat

d’exception s’apparente à celui du racketteur avec des rackettés : ou

ils se taisent et meurent en silence, ou ce sera encore pire pour eux

[32] , les recours auprès de qui ils peuvent se tourner étant eux-mêmes

receleurs du racket, une bonne part de la manne détournée alimentant les

alliés étrangers de ce dépeçage méthodique, des personnalités

politiques, médiatiques, diplomatiques, du monde financier, policier,

d’institutions internationales, etc. Nous l’avons vu, si la caution judiciaire

est souhaitable pour cette rapine, elle n’est pas une nécessité absolue :

un simple barbelé et des gendarmes suffisent à tenir en respect les

paysans spoliés sur le littoral algérois. Le Sahara présente quant à lui

un double inconvénient. Le rapt des ressources naturelles exige un cadre

législatif explicite et cette vaste étendue est difficile à contrôler

Le ministre des Finances Abdelatif Benachenhou et celui de l’Énergie et

des mines Chakib Khelil s’emploient à faire adopter (au nom des

Algériens) les lois qui font perdre aux Algériens la souveraineté sur le

Sahara. Quant à la sécurisation de ce territoire, qui de mieux alors pour y

veiller que le gendarme du monde par excellence : les États-Unis

d’Amérique ?

[16] Le méga-groupe de sidérurgie d’El-Hadjar, après avoir été acheté

pour une bouchée de pain au groupe indien Ispat, a retrouvé une santé

et un dynamisme spectaculaires en continuant à fonctionner avec le même

personnel. Seule mesure d’importance prise par les dirigeants indiens :

interdire l’absentéisme. Sa production contrariant les circuits

d’importation de de métaux « irradiés » d’Ukraine, contrôlés par « deux

généraux en retraite », l’usine a été entravée durant l’an 2001 par. une

pénurie d’électricité. El-Watan, 5 juillet 2003.

17]. Journal de 20 heures, David Pujadas, France 2, 12 juillet 2004.

[18] El-Watan, 12 juin 2004. Voir aussi notamment Algeria Interface, 29

novembre 2002.

[19] Le Matin, 23 janvier, 5 février 2003.

[20] C’est de la sorte que les premiers colons ont acquis en 1832

leurs terres. « L’intendant Genty de Bussy “utilisa des biens sous

séquestre dont l’État n’avait pas la propriété”. [.] Sur le plan

administratif, Clauzel favorise l’acquisition des terres à grande échelle par des

Européens. “On profitait de ce que les conceptions juridiques des

acheteurs et des vendeurs étaient dissemblables, voire inconciliables : on

confondait astucieusement propriété et usufruit, et cela particulièrement

[pour] les biens des communautés religieuses, et par définition

inaliénables. Il se créa une véritable mafia, des “bandes noires” qui

organisaient la spoliation. On voyait un membre du tribunal correctionnel

substituer dans la traduction d’un acte le mot “vente” au mot “loyer” :

ainsi, le vendeur touchait-il pour prix total de la transaction ce qu’il

croyait n’être que le premier terme du loyer ». François Maspero,

L’Honneur de Saint-Arnaud, Seuil, coll. « Points », Paris, 1995, p. 86.

[21] Le Matin, 5 février, 24 septembre 2003.

[22] El-Khabar, 10 août 2003 ; Le Matin, 11 août 2003.

[23] Le Jeune indépendant, 4 novembre 2002.

[24] Le Soir d’Algérie, 6 juin 2001 et 25 août 2001.

[25] 7400 euros le m2. Le Matin, 7 août, 11 août, 13 août 2003.

[26] Le Point, cité par François-Xavier Verschave, Billets d’Afrique et

d’ailleurs, n° 126 – juin 2004.

[27] Le Matin, 10 août 2003.

[28] Le Matin, 11 octobre 2001, 14 octobre 2004.

[29] Chakib Khelil, Le Matin, 11 octobre, 14 octobre 2001.

[30] Le Matin, 19 mai 2003.

[31] La Tribune, 6 septembre 2004

[32] « Les Algériens sont des citoyens gâtés », dira notamment le ministre des Finances

Abdelatif Benachenhou, en septembre 2004. El-Watan, 29 septembre 2004.

Mourad Belaidi ( Journaliste)


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7 Commentaires sur cet article

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  • Djamel Eddine
    11 février 2010 at 8 h 08 min - Reply

    Un silence apparament froid et assasin de mon pays.
    – « The accomplice to the crime of corruption is frequently our own indifference »: Bess Myerson
    – « Le complice aux crimes de corruptions est bien souvent notre propre indifference »: Bess Myerson




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  • djamel
    11 février 2010 at 14 h 51 min - Reply

    quelque information non exact :
    primo: le PDG de sonatrach n’est atteint d’aucun cancer tandis que sa femme l’est .
    secondo: Zerhouni n’a aucun fils .




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  • Adel
    11 février 2010 at 18 h 07 min - Reply

    @djamel

    Je pense que l’article parle de M. Djamal-Eddine Khene, nommé PDG de Sonatrach par Khelil en mai 2003 et décédé d’un cancer en juillet 2003. Meziane, qui était DG Hydrocarbures au ministère de l’énergie, le remplacera à la tête de Sonatrach en septembre 2003.




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  • Garretot
    14 février 2010 at 13 h 01 min - Reply

    Hi,
    Thank you! I would now go on this blog every day!
    Garretot




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  • Rbaoui
    14 février 2010 at 16 h 26 min - Reply

    @Djamel Eddine
    C’est le monde a l’envers,
    on se fait escroquer et voler et en conclusion c’est nous les coupables par indifference.
    Il faut arreter de trouver des circonstances attenuantes a tous ces corrompus.




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  • Momo
    2 mars 2010 at 20 h 04 min - Reply

    arretez votre cinéma , vous avez volé,dilapidez les richesses de l’lagérie ! dégagez et laissez le pays à ses enfants !




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  • Ait Hammoutène
    28 novembre 2013 at 0 h 27 min - Reply

    Chakib Khalil est innocent il n’a rien signé, aucune preuve. Les juges algériens sans aucune plainte algérienne déposée par une personne physique et morale du territoire algérien ont agit aveuglément pour extrader Chakib Khalil sans respecter les procédures juridique officielles et les procédures assignées dans des conventions signées entre les États.




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  • Congrès du Changement Démocratique