Édition du
27 July 2017

LE PAGS A BESOIN D’UN FONCTIONNEMENT DEMOCRATIQUE

MILITANTS ET CADRES DANS LA CRISE DE 1990

par Mhd Khadda et cellule d’Alger-Centre (02 07 1990)

mercredi 17 février 2010 In  Mouvement Social Algérien : Histoire et Perspectives

En ce vingtième anniversaire de la crise du PAGS, SOCIALGERIE poursuit la publication de documents demeurés peu connus ou étouffés par des appareils qui n’en souhaitaient pas la diffusion et la discussion. (1)

Aujourd’hui, voici la lettre de Mohammed Khadda à la direction exécutive, d’abord lue et discutée dans sa propre organisation de base d’AlgerCentre, une des premières à se reconstituer après la légalisation de la fin 89.

Pour situer cette lettre dans le contexte global de la crise, voir sur le site l’entretien de Sadek Hadjerès au « Soir d’Algérie » réalisé par Arezki Metref en 2007,ainsi que les articles du même auteur à la presse de novembre 92 (Faire vivre la démocratie au coeur de la modernité, paru dans el Watan et Alger républicain) et de décembre 2006 (Fondation en 1936 et contre-exemple en1992, paru dans le Quotidien d’Oran).

LETTRE DE MOHAMMED KHADDA

Je prends la précaution de dire qu’en proposant ces réflexions sommaires sur quelques aspects négatifs dans le fonctionnement des instances du parti, j’ai la plus vive considération pour l’abnégation et le courage des camarades qui dirigent et maintiennent vivant le parti. Mais l’admiration, l’estime, l’amitié ou l’affection que j’ai pour la plupart d’entre eux n’ont pas ici à entrer en ligne de compte. Je tais donc des sentiments qui risquent de fausser ou d’amoindrir mes critiques.

Divers signes montrent qu’une crise se développe et, me semble-t-il prend de l’ampleur au sein du parti.
Je citerai comme manifestation apparente de cette crise, entre autres, la gêne de nombreux camarades et parfois leur refus de diffuser la littérature du parti et « Sawt ech Chaab » en particulier dont l’insignifiance est criante et qui donne un reflet peu flatteur de note parti. Les problèmes humains et matériels de ce journal ne peuvent justifier son indigence, mieux ils mettent au jour les carences du parti lui-même.
Je citerai aussi les désaccords sur les orientations de la direction, désaccords qui se manifestent avec insistance à chaque déclaration publique et qui entrainent des revendications irréalistes telles que « On doit nous consulter » phrase que l’on entend souvent dans nos rangs, comme s’il était matériellement possible et statutairement obligatoire pour la direction de consulter sa base avant de prendre chaque décision. Cette attitude chez de nombreux militants signifie de toute évidence un manque d’adhésion, voire une méfiance vis-à-vis des responsables dont les décisions se révèlent, de façon répétitive, en décalage avec les attentes de la base.
Ajoutons, sans clore la liste des disfonctionnements imputables à ce décalage, l’indiscipline dans le vote lors des dernières élections, les découragements de camarades anciens qui hésitent à quitter le parti par « attachement moral » m’a dit l’un d’eux, les départs de jeunes liés à notre échec électoral même s’ils ne sont pas directement déterminés par lui, le malaise que beaucoup de militants ressentent et qui se traduit par des propos amers et parfois des bavardages peu flatteurs sur les prestations publiques de tel ou tel dirigeant.
Ce phénomène de rejet est connu et mérite l’attention, il risque de s’amplifier, il risque même de nous faire perdre de vue les enjeux majeurs.

La direction de notre parti n’ignore pas, du moins je l’espère, cette atmosphère pesante qui déjà affaiblit nos rangs et les risques d’éclatement ou même de scission qu’elle comporte pour notre organisation. Et, pour ma part, je ne pense pas que les reports successifs de la Conférence Nationale et du Congrès du Parti soient une attitude conséquente quelles que soient les nécessités de la préparation de ces assises.

Notre parti n’avancera et ne se consolidera que s’il répond correctement et sans atermoiements aux aspirations de ses militants à la démocratie, cette impérative exigence de l’être humain au respect et à la considération réciproques. De plus, dans l’état actuel des choses seul un large forum démocratique de nos forces actives peut permettre l’émergence d’une ligne politique convaincante et juste.

C’est une réalité historique que de dire que notre parti depuis sa création (PCA) à nos jours a adopté et reconduit tous les schémas de fonctionnement propres aux partis communistes et ouvriers de par le monde. Les histoires officielles comme les mémoires des peuples ont enregistré le souvenir de cette horrible période et notre parti traînera longtemps ce lourd handicap, outre les handicaps qui lui sont propres.

Mais comment a-t-on pu aboutir à ces lamentables échecs des partis communistes au pouvoir ou dans l’opposition ? Comment de soi-disant avant-gardes, sensées être à l’écoute des aspirations populaires ont-elles pu accumuler tant de haine contre elles ? Comment de jeunes partisans héroïques peuvent-ils devenir des tyrans sanguinaires ou de vulgaires escrocs ou tout simplement des bureaucrates obtus ou de médiocres « idéologues » aveuglés par des certitudes toutes faites ?
Ceci mérite des bilans critiques sans complaisance, de sérieuses réflexions collectives que notre parti qui, lui aussi est impliqué peu ou prou dans ce processus négatif, ne peut éviter sans se condamner lui-même.

Pour les besoins de la réflexion observons quelques aspects majeurs du fonctionnement interne d’un parti communiste. Prenons nos exemples dans l’histoire des états socialistes à la fois pour ne pas froisser des susceptibilités, pour éviter des procès d’intention et pour mieux voir les choses à la faveur d’un grossissement.
Des directions de partis jalouses de leurs prérogatives tendaient vers un enfermement clanique et un fonctionnement à huis clos, bureaucratique et autoritaire. Elles entretenaient, consciemment ou inconsciemment, une confusion entre leurs intérêts de castes et ceux supérieurs du parti et défendaient leurs privilèges (aussi maigres et futiles soient-ils) avec la violence que l’on sait.
Dans cette logique, ces dirigeants avaient tendance à s’opposer au renouvellement des instances le plus souvent vieillissantes et sclérosées et freinaient le rajeunissement du parti.
Ces hommes prétendaient incarner le parti jusqu’à institutionnaliser le culte de la personnalité de sorte que toute idée nouvelle qui risquait de les remettre en cause était considérée comme un crime contre le parti.
À partir de l’idée obscurantiste et terrifiante qui décrétait « la primauté du politique » sur le reste, ces individus, le plus souvent sans envergure, dictaient des ordre aux savants, aux intellectuels, aux artistes, prétendaient réguler l’imaginaire populaire, juguler les aspirations culturelles jugées indésirables telle que la revendication identitaire et religieuse par exemple.
Si bien que la médiocrité excluait l’esprit, marginalisait les intelligences, alimentait la dissidence.
Les cultures nationales allaient dès lors se développer contre les goulaks et contre les idées du socialisme.

Il est indéniable que nos camarades à divers échelons et à divers degrés ont été profondément marqués par ces pratiques, puis par la clandestinité. Il est évident qu’il y a des similitudes entre ce que nous venons de décrire et notre parti, nos dirigeants et cadres.
La question qui se pose à nous, ici et maintenant est : aurons nous la clairvoyance, le courage et la capacité de nous comporter autrement et d’amorcer ce processus démocratique qui est à l’ordre du jour dans de nombreux partis frères et qui d’ailleurs nous est imposé par le verdict de l’Histoire et la lutte des peuples.

La question mérite d’être posé énergiquement et sans complaisance même si elle est douloureuse et pénible à assumer pour peu que la volonté existe – et je suis persuadée, pour ma part qu’elle existe chez la majorité de nos dirigeants – de placer les intérêts du peuple et la mission historique de notre parti au-dessus du prestige personnel ou des certitudes acquises et ressassées.

Au demeurant une telle attitude ne ferait que renforcer le prestige de nos dirigeants et redonner au parti et au marxisme-léninisme tout son lustre, toute sa crédibilité sans laquelle il cessera de prétendre à tout rôle dans la construction de l’avenir.

Nous connaissons tous les horreurs commises partout où le socialisme a été au pouvoir. Inconsidérément on nous parle des crimes de Staline, de Ceausescu ou de Honecker. En réalité ce sont des millions de militants communistes aliénés et gangrenés qui sont responsables de l’enfer allumé dans leur propre pays.
Aujourd’hui bon nombre de militants, ceux du moins qui n’ont pas étouffé leur conscience, se sentent responsables et complices de ceux qui ont commis, minimisé ou tu ces crimes contre l’humanité.
Et rien aujourd’hui ne prouve que ces monstruosités ne se reproduiront plus.
C’est dire aussi que les militants vont être beaucoup plus vigilants et beaucoup plus critiques vis à vis de leurs dirigeants. Il faut bien que l’on convienne de cette évolution bénéfique des mentalités. Le militant de 1990 n’est plus le fruste bolchévik des années 17 qui pourrait, sur ordre et en toute bonne conscience torturer son camarade.

A la lumière de ces odieuses aberrations, le parti, plutôt que de susciter l’activisme, les campagnes « contre le chômage », et autres opérations harassantes et nulles quant aux résultats, devrait favoriser dans nos rangs la discussion et la réflexion critique.
Au besoin c’est aux militants de s’octroyer ce droit des plus précieux : la liberté de pensée et d’initiative que quelques responsables ont trop tendance à confisquer. Il est même à craindre que les militants privés de parole dans leur propre organisation aillent, perdant toute patience, s’exprimer ailleurs à la grande satisfaction de nos ennemis.

D’ores et déjà notre direction est controversée et dans certains cas contestée par de nombreux militants. Ces lignes expriment notre alarme et l’exigence d’un débat urgent, d’une évaluation lucide, d’une remise en cause radicale.

Il est coutume de faire des propositions, il est clair que les miennes sont contenues en filigrane dans cette courte réflexion dans la mesure où il ne s’agit pas de mesures ou de réajustements ponctuels mais de tout un état d’esprit, il serait donc inconséquent de formuler des prescriptions ou d’avancer des recettes puisque aussi bien l’instauration d’une vie démocratique ne saurait se réaliser qu’à la faveur d’une pratique de la démocratie. Ma seule proposition est donc de tenir nos assises avec la plus large représentation possible et peut être dans l’immédiat d’ouvrir une tribune de libres opinions dans notre organe central comme amorce d’un débat qui peut être le signe d’un renouveau dans le parti.

2 juillet 1990

Khadda


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