Édition du
21 July 2017

Tunisie : Au pays des Taâlimets (Instructions)

Par : AZZA ZARRAD*

In Tunisia Watch 04 mars 2010

Le geôlier et Le prisonnier

La loi est au dessus des hommes. La loi est au dessus des instructions des hommes quelque soit leur pouvoir. Tel est le principe fondamental d’une démocratie républicaine. En Tunisie, ce n’est pas le cas. En voici un exemple bien de nos jours…celui du directeur de la prison de Siliana où croupit encore Taoufik Ben Brik le journaliste tunisien emprisonné suite à une série d’article parues dans les médias étrangers sur le régime tunisien. En voici les cas du non-respect de la loi par le Directeur de la Prison…

Le Directeur interdit les visites des avocats :

Taoufik Ben Brik, a été transféré le 26 novembre 2009 de la manière la plus illégale à la prison de Siliana à 130 km de Tunis. Ce transfert est une mesure illégale dans la mesure où la procédure judiciare est en cours et que le jugement définitif n’a pas encore été rendu. L’affaire étant encore désormais du ressort de la cour d’appel de Tunis, le détenu doit normalement être maintenu dans une maison d’arrêt relevant de la compétence territoriale de cette juridiction.

Durant son séjour à Siliana, le Directeur de la prison de Siliana privera illégalement Taoufik de la visite de ses avocats malgré les autorisations de visite dûment signées par le procureur …Et pourtant la loi est claire. En aucun cas le détenu ne peut être privé de la visite de son avocat même quand il est punit et emprisonné dans une cellule individuelle. Maître Ayachi sera l’unique avocat à avoir le privilège de le voir pendant toute cette période, c’est à dire du 30 novembre au 10 janvier, la date de sa visite coïncidera, comme par hasard avec la date de mon passage au parlement européen pour témoigner du cas de mon mari et du non respect des conventions et chartres internationales en matière de droits humains ratifiés volontairement par les autorités tunisiennes, ce sera donc le 13 janvier.

Le 02/12/2009 Maître Chawki Tabib ne sera autorisé à le voir que sous conditions : sans cartable et en présence d’agents pénitenciers, chose qui n’est pas prévue par la loi, une condition arbitraire que ni l’avocat, ni son client ont accepté. M° Tabib se verra obligé d’interjettera en appel le jugement de première instance sans que l’occasion ne lui soit accordée de consulter son client.

Le 07/12/2009 les avocats de Taoufik organisent un sit-in devant le palais de Justice pour protester contre les autorités pénitentiaires de Siliana qui leur ont refusé de visiter leur client malgré les permis de visite.

Le 08/12/2009 Maîtres Radhia Nasraoui et Ayachi Hammami

Le 15/12/2009 Maîtres Ayachi Hammami et Mohamed Abbou déposeront une plainte contre le directeur de la prison de Siliana suite à un refus de visite.

Le 20/01/2010 Maître Radhia Nasraoui

Le 09/02/2010 dernier délai pour le procès en cassation (la loi donne 10 jours pour présenter l’affaire en cassation) mais Maître Abbou ne sera pas autorisé à le voir par le directeur de la prison qui a même refusé de discuter avec lui. A cause de ce directeur au service des tâalimets aucune décision ne sera prise. Il n’y aura donc pas de recours en cassation.

Le directeur de la prison de Siliana en personne m’interdira de voir mon mari le 09/12/2009 malgré mon rappel de la loi qu’il était en train d’enfreindre. Le 16/12/2009 la vielle tante khaoulia, âgée de plus de 70 ans et qui est pour lui comme une mère ne sera pas autorisée à le voir malgré ses prières et ses supplications. On nous informa que personne d’autre hormis nous quatre c’est-à-dire sa sœur, ses deux frères et moi n’était autorisé à le voir. Ni cousin, ni oncle, ni tante, ni neveux… Les autorités pénitentiaires de Siliana, de la loi, s’en contrefichent, ils sont la loi ; puisqu’ils choisissent la personne qui verra Taoufik en dépit de mon droit en premier lieu.

Il lui était interdit de recevoir des cartes et des mandats provenant des amis, des voisins, de la famille… C’est ainsi que Am Ali Ben Salem, a deux reprises, verra ses deux mandats de soutien à Taoufik retournés sans aucun alibi légal. Taoufik Ben Brik ne recevra pas les cartes de vœux de sa nièce Rim Mejri, étudiante en France.

STRICTES CONDITIONS AU PARLOIR

Les visites de la famille auront lieu sous haute surveillance et on sera traité comme les parents de terroristes. Ben Laden est là ! On exige de nous que nous leur remettions nos portables, posions sacs par terre. Il ne manquait que la fouille à corps…Les premières fois, on était entouré par une douzaine de policiers qui nous collent au coude, soit le triple de notre nombre. On était isolé des autres familles et des autres détenus. Aujourd’hui encore, nous sommes isolés avec Toufik et en présence généralement de quatre agents.

Arrivés les premiers, on passe toujours les derniers car on ne visite pas Toufik avec les autres familles. On s’est adapté à leur horaire, alors on vient toujours après 16 h.

On nous dicte les sujets à aborder. Vous ne parlerez que des enfants et de la famille nous a avertit le directeur lui-même, le sous directeur et un autre agent… sinon nous serons chassés et on ne nous permettra plus de le revoir. Interdiction de parler des journaux, de la solidarité internationale, de son courrier qui est confisqué par le chef de la poste d’El Manar II, et surtout ne parlez pas de lui et d’elle, c’est-à-dire du président et de sa femme. Dès que ces sujets sont abordés, la communication qui se faisait par téléphone et qui était sous écoute, bien entendu, était coupée et on nous chassait du parloir. La visite ne dépasse pas généralement 5 mn (la loi autorise 15 mn). Une fois ce sous- directeur me lança un avertissement me disant que j’ai dépassé mes limites car j’ai informé Taoufik du vol de son courrier par la poste d’El Manar II alors qu’elle était sensée les abriter (la facture de l’abonnement annuel était payée).

CONDITIONS DE DETENTION

Lors de nos entretiens avec Taoufik, celui-ci s’est plaint de ses conditions de détention au niveau de l’hygiène et du suivi sanitaire. Taoufik Ben Brik souffre d’une maladie chronique immunitaire qui nécessite des soins quotidiens, réguliers, substantifs, lourds qu’un médecin à temps partiel de la prison de Siliana et l’infirmerie embryonnaire ne peuvent assurer. Il souffre d’une diarrhée chronique, de symptômes grippaux…Les démarches entreprises avec l’aide du Dr Moncef Marzouki pour dépêcher en Tunisie une mission médicale de Médecins du Monde ont été sabotée. Il a été placé dans une cellule humide où cafards, et rats circulent commodément. Au départ, on lui a donné un lit superposé, celui d’en haut, et pour lui, c’est très dur à cause de son hernie. Des puces, il y en a, car il s’est plaint de démangeaison et d’urticaire et d’allergie. Pas de journal, pas de stylo, pas de feuille pour écrire, pas de livre à lire…Pour Taoufik qui ne vit que de livre et de stylo, c’était le pire des châtiments.

Voici ce que Taoufik Ben Brik a pu nous formuler lors de notre visite de ce mercredi 3 février : « je suis en péril. Je ne me sens pas en sécurité. Depuis que j’ai signé le PV de la condamnation à six mois de prison ferme, l’administration pénitentiaire est devenue agressive. Des codétenus de droit commun, sur instructions du Directeur, me harcèlent sans cesse : on ne me laisse pas dormir le soir, on m’insulte, on me provoque. L’un d’eux s’est carrément jeté contre moi cherchant la bagarre. On déchire mes vêtements, renverse mon couffin… » C’EST DE LA TORTURE PSYCHOLOGIQUE…..

C’était l’unique phrase que Taoufik Ben Brik a pu nous formuler. Nous avons carrément été chassés de la prison et n’avons même pu discuter de l’opportunité d’aller en cassation.

Atteint d’une maladie rare qui affecte son système immunitaire, il doit recevoir des soins appropriés. Sa vie est mise en péril par ces conditions de détention, ce qui constitue en soi une violation caractérisée du droit au respect de la personne humaine. La demande de liberté pour raison de santé a été rejetée, ce qui constitue une enfreinte à la loi ; d’où incompatibilité de la détention avec l’extrême gravité de sa santé.

A causes de ses conditions inhumaines, Taoufik a eu un dérèglement hormonal, d’où augmentation de son taux de Cholestérol est monté jusqu’à 3,2 g et celui des triglycérides à 4,5. Les autorités pénitentiaires ont refusé de nous en informer à temps malgré la requête de Taoufik, ce qui nous permettrait d’éviter le pire en réajustant le dosage de ses médicaments ; ce qui démontre la volonté des autorités tunisiennes de pousser Taoufik jusqu’à la mort.

Le gardien du temple de la loi de Siliana a donc décidé de faire subir à Taoufik un mauvais traitement et de l’isoler complètement du monde extérieur.

Toutes ces mesures d’exclusion arbitraire sont contraire à la loi et scandaleuse sur le plan juridique mais aussi sur le plan humain.

Le gardien du temple de la loi de Siliana semble avoir jeté son sermon dans la poubelle et oublié qu’il y a une loi et que les prisonniers ont des droits qu’il est appelé à respecter. Le Directeur de la prison de SILIANA, généreusement payé par le contribuable pour jouir d’une villa, d’un jardinier, d’un gardien, d’une femme de ménage, d’un chauffeur… eau, chauffage, électricité payé a oublié qu’il est au service des prisonniers mais il a préféré préserver ses intérêts. De taille 1m90, costaud, sportif, il a eu peur d’être balancé hors de la prison et n’a pas eu peur de ne pas respecter la loi. Il pense qu’il ne sera jamais jugé pour non respect de la loi…tant que le régime actuel est debout…et il en aura pour longtemps…puisque ce régime est soutenu par les démocraties européennes…

Quand à Dieu, il s’en fiche…une prière…et Dieu lui pardonnera d’avoir chiffonné son sermon… A suivre

*AZZA ZARRAD est l’épouuse de l’écrivain et prisonnier d’opinion Taoufik Ben Brik.

Auteur d’écrits satiriques ciblant le chef d’Etat tunisien dans les médias français, et notamment nouvelobs.com, Taoufik Ben Brik, 49 ans, avait été arrêté le 29 octobre. Accusé d’avoir agressé une automobiliste, il nie les faits et se dit victime d’une machination. Il a été condamné le 28 novembre 2009 pour « faits de violence, outrage public aux bonnes mœurs et dégradation volontaire des biens d’autrui » à six mois de prison ferme, une condamnation confirmée le 30 janvier en appel.

Azza Zarrad a publié ce texte sur le site du Nouvel Observateur.


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