Édition du
28 March 2017

« Le gouvernement est en train de piloter à vue en plein brouillard »

Lahouari Addi. Professeur de sociologie politique

El Watan, 15 mars 2010

–  L’actualité nationale est marquée par un regain de luttes syndicales depuis plusieurs mois. A quoi est due cette combativité syndicale ?

La résurgence syndicale de ces derniers mois s’explique par plusieurs facteurs, dont le plus important est la faiblesse de la parité du dinar. Dans les années 1990, le gouvernement avait dévalué de 500% la monnaie nationale. Le contexte de la lutte antiterroriste ne permettait pas à la protestation salariale de s’organiser et de s’affirmer. Maintenant, avec un retour relatif à la normale, les travailleurs cherchent à récupérer leur pouvoir d’achat des années 1980. La deuxième raison est que l’Algérie a une histoire syndicale qui remonte à la colonisation. La cherté de la vie a réveillé la mémoire et la culture syndicales.

–  Est-ce possible pour le budget de l’Etat d’augmenter les salaires pour satisfaire les revendications ?

C’est possible avec un prix du baril de pétrole à 80 dollars. Mais si ce prix diminue à 30 dollars, ce qui n’est pas à exclure, le gouvernement aura à emprunter sur le marché international pour payer ses fonctionnaires. Le problème est que l’Algérie n’exporte pas de biens en dehors des hydrocarbures. Si l’on mesure la richesse créée par le travail productif, on constatera que l’Algérie est un pays pauvre. La pauvreté du pays est cachée par le pétrole.

–  Quelle est la solution pour payer « correctement » les travailleurs sans tomber dans les griffes des institutions financières internationales ?

La solution est d’abord politique et ensuite économique. Il faut réformer l’économie algérienne qui est encore administrée. L’Etat doit cesser d’utiliser l’économie comme ressource politique pour contrôler la société. L’économie est le lieu de création des richesses et non pas un moyen de domination.

–  Mais l’Algérie n’a plus d’économie socialiste. Elle a opté pour l’ouverture du marché…

Dans le discours, elle a opté pour le marché. Dans la réalité, l’économie est encore administrée et de façon plus incohérente qu’il y a trente ans. Le monopole de l’Etat sur le commerce extérieur a été levé, mais le commerce extérieur est passé entre les mains de spéculateurs sans foi ni loi. A ce niveau, c’est l’anarchie destructrice de la production nationale privée et publique. Quand on voit ce qui est vendu en Algérie, on se demande s’il existe encore des services de douanes. La politique économique de Ouyahia a enrichi des groupes d’individus par l’importation. Un gouvernement responsable aurait imposé l’exportation comme moyen d’enrichissement et non l’importation. C’est ce qu’a fait la Chine. Les importateurs en Algérie sont en train d’appauvrir le pays.

–  Comment encourager les exportations ?

En mettant l’administration au service de la société, en réévaluant le dinar, en combattant la corruption, en valorisant le travail productif, en aidant les PME, en citant nommément les entrepreneurs publics et privés qui font rentrer des devises au pays par des exportations hors hydrocarbures. Et d’autres mesures encore. Il suffit de savoir ce qu’on veut et de se mettre au service du pays et non d’un groupe d’individus.

–  Revenons aux syndicats. La cherté de la vie est-elle la seule explication de leur formidable mobilisation ? Les syndicats ne sont-ils pas motivés par des considérations politiques ?

La désorganisation totale de l’économie, le déficit chronique du secteur public, la spéculation et la corruption font que les prix en Algérie ont flambé. Ceci a motivé les titulaires des revenus fixes (travailleurs et fonctionnaires) à revendiquer des augmentations de salaires substantielles. Leurs actions ont des conséquences politiques mais leurs motivations sont salariales avant tout. Ils ne cherchent pas à faire tomber le gouvernement ; ils cherchent à récupérer le pouvoir d’achat perdu dans les années 1990.

–  Comment expliquez-vous qu’ils se sont réveillés aujourd’hui et qu’ils soient devenus autant combatifs ?

Je crois que ce qui a fait basculer la masse des travailleurs du côté des syndicats autonomes, c’est l’augmentation des salaires des députés. Les médecins, les enseignants, les fonctionnaires… ont vécu cette augmentation comme une profonde injustice et l’ont trouvée indécente. Le gouvernement a pris une mesure dont il n’a pas calculé les conséquences. Surtout que la population ne voit pas l’utilité d’un député qui vote toutes les lois qui lui sont proposées et qui ne sanctionne jamais le gouvernement.

–  Les affaires de corruption ont dû jeter de l’huile sur le feu ?

Certainement. Les affaires de corruption, avant les scandales de Sonatrach et de l’autoroute Est-Ouest, ont discrédité encore plus le gouvernement. Les travailleurs ont perdu confiance dans les dirigeants. C’est ce qui explique que les syndicats autonomes, qui étaient minoritaires il y a deux ans, sont devenus un partenaire social incontournable. Chez les enseignants, l’UGTA a quasiment disparu, et chez les praticiens de la santé, elle fait partie de l’histoire. L’absence du chef de l’Etat aggrave la situation. Les travailleurs ont le sentiment d’être abandonnés à eux-mêmes et que le Président se désintéresse de leur sort. Un système politique, quel qu’il soit, fonctionne soit aux institutions, soit au charisme du chef. En Algérie, il n’y a ni les institutions de l’Etat de droit ni le charisme du leader populaire.

–  Quel regard portez-vous sur les nouveaux salaires annoncés par le ministère de l’Education nationale qui visaient à mettre fin aux grèves dans les lycées et collèges ?

De mon point de vue, cette annonce a été une erreur stratégique de la part du ministère de l’Education nationale. Il aurait fallu présenter ces augmentations comme le résultat de négociations avec les syndicats. Cette annonce unilatérale montre que le gouvernement a eu peur de l’année blanche dans les lycées et collèges et il a fait des concessions. Les enseignants vont certainement demander plus car ils ont compris que le rapport de force est en leur faveur

–  Ne pensez-vous pas que ces augmentations vont inciter d’autres catégories de travailleurs à revendiquer des augmentations de salaires ?

Le gouvernement s’est mis dans une situation ingérable. Les salaires des différentes catégories des travailleurs appartiennent à une échelle où il y a des proportions à respecter. Or, le gouvernement a cassé la cohérence de la grille des salaires avec les policiers, les magistrats et les militaires. Le ministère a rendu publics les salaires des enseignants, ce qui a irrité ces derniers qui vont demander que les salaires des commissaires de police, des magistrats et des officiers de l’armée soient rendus publics.

–  La question salariale est-elle une bombe à retardement ?

Ce gouvernement n’a pas les moyens de régler la question salariale. Il n’en a ni la volonté, ni la capacité ni l’autorité. Le gouvernement est en train de piloter à vue en plein brouillard et n’a pas de politique économique cohérente.

–  Comment s’en sortir ?

Par des réformes politiques et économiques radicales. Si la population était représentée dans les institutions de l’Etat, en premier lieu l’Assemblée nationale, une politique salariale serait définie par des élus en qui la population aurait confiance. Et si les élus demandent des sacrifices à leurs électeurs, il y a des chances qu’ils soient entendus. Mais si un député gagne dix fois plus qu’un médecin, il perdra toute crédibilité. La confiance est un élément important dans la vie politique. Pour aider l’économie à créer des richesses, il faut apporter des modifications institutionnelles de telle manière à ce que n’importe quel citoyen ou agent économique puisse déposer plainte contre un inspecteur des impôts, un officier de douanes ou un chef de service de wilaya.

Avec une telle mesure, l’administration cessera d’être un obstacle au fonctionnement de l’économie nationale. Le régime algérien né en 1962 a épuisé sa dynamique et sa pertinence historiques en octobre 1988. Il a raté l’occasion de se réformer avec Mouloud Hamrouche. Depuis, il vit artificiellement grâce au pétrole et à la violence d’Etat. Le régime algérien est trop rigide et n’a aucune souplesse. Ou bien il perdure, ou bien il s’effondre. C’est dommage parce que dans le premier cas, il génère de nombreuses souffrances, et dans le second cas, il y aura mort d’hommes, ce qu’il faut éviter.

Par Amel Blidi


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12 Commentaires sur cet article

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  • le kabyle
    15 mars 2010 at 15 h 29 min - Reply

    Quel immense plaisir de toujours vous lire, cher Monsieur Lahouari Addi. Vos idées ainsi que vos analyses sont tellement justes et brillantes que l’on se demande comment et pourquoi des hommes de votre talent et de votre trempe ont été sciemment contraints à l’exile au lieu de profiter de votre riche savoir…




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  • Sid-Ali
    15 mars 2010 at 17 h 50 min - Reply

    Analyse pertinente,incisive et instructive.Malheureusement le constat du professeur ADDI n’est pas relayé par l’intelligentia algérienne.Je voudrais demander au professeur ADDI son point de vue,en tant que sociologue,sur le phénomème de l’équipe natonale de football.




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  • Si Salah
    15 mars 2010 at 21 h 16 min - Reply

    Merci à M. Addi,toujours aussi clairevoyant.

    Il y a des informations par-ci par là (journaux, al-jazeera) selon lesquelles Temmar a affirmé que l’Algérie s’appretait à rapatrier les 150 milliards deposés aux US afin de les « investir » en Algérie, car le taux de rendement aux US est trés decevant…

    Je crois que cette information doit etre debattue ici…car elle est trés grave, sous n’importe quel angle.

    -Pourquoi maintenant?
    -Y-a-t-il un lien avec les gigantesques scandales de corruption?
    -Les clans se sont-ils entendus pour qu’il y ait redistribution à l’interieur du syteme Belkheir?
    – Qui a pris la decision de mettre cette somme astronomique aux US?
    – Qui a pris la decision de la retirer (pas forcement les memes)?
    -etc

    Si Salah




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  • Abdul
    15 mars 2010 at 22 h 39 min - Reply

    @Si Salah. C’est simple:A son arrivée, Bouteflika a trouve les caisses vides et il les laissera aussi vide a son départ.
    Reste a savoir combien de temps mettront -ils pour piller 150 Mds$.




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  • Salah Bouzid
    16 mars 2010 at 2 h 32 min - Reply

    C’est quand même pas mal qu’El-Watan publie une interview avec M. Addi, c’est beaucoup plus bénéfique pour les lecteurs que celle livrée il y a quelques semaines avec M. Mesbah.

    On désespère pas!




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  • Rabi
    16 mars 2010 at 8 h 46 min - Reply

    Mr.Addi a donne’ l’equation et la reponse de l’equation,dommage que le regime est un mauvais eleve qui est artiste a transformer la defaite au succes,mais en realite’ c’est le succes de la defaite.




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  • radjef said
    16 mars 2010 at 9 h 37 min - Reply

    Bonjour tout le monde.Donc en dehors de la repression,de la terreur, du trafic d’influence,de la corruption, du mensonge et des faux semblants dont l’objectif est de detruire dans l’oeuf la vraie opposition, le pouvoir ne sait rien faire. Ce qui m’intrigue dans cette histoire du pouvoir algérien, est comment avec ses tares, son incompetence et son ignorance pathologique, il a reussi a corrompre bien des esprits.




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  • Mutuelle
    16 mars 2010 at 11 h 57 min - Reply

    Merci pour l’information toujours actualisées




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  • zapata
    16 mars 2010 at 13 h 06 min - Reply

    les algèriens existent seulemment la stupiditè du règimes basè sur l ‘èsprit tyranique tribal feodale ne veulent pas accèpter la rèalitè des choses car ils ne croient pas a la science leur extace n’est pas nègociable




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  • liberté
    16 mars 2010 at 15 h 32 min - Reply

    C’est toujours un plaisir de vous lire Professeur Lahouari Addi.Vous etes la fierté et l’honneur de tout un pays qui est l’Algérie.En comparaison avec l’interview de Mesbah sur El Watan il n’y’à pas photo.Tant qu’il y’à des hommes comme Lahouari Addi il y’à de l’espoir pour l’Algérie,on y arrivera un jour inchallah,nous serons avec vous Mr Lahouari Addi.

    Cordialement




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  • lula
    16 mars 2010 at 23 h 20 min - Reply

    a force de navigué a vue sans carte ,ils finirons par retrouver le chemin, car depuis 62 et comme toute les dictatures, leurs dénominateur commun en politique et la repression a tout les maux de société.
    Menacer les meneurs
    Diviser la tete des syndics
    Soudoyer les meneurs .




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  • le kabyle
    21 mars 2010 at 13 h 03 min - Reply

    Messieurs du Quotidien d’Algérie. Je m’insurge avec force et avec la plus grande véhémence contre la censure dont je fais l’objet de votre part, aprés votre refus de publier mes commentaiters dans votre journal ! La censure dont vous faites montre à mon égard ne vous honnore point ! Car en réalité, la censure est partout en Algérie, même chez vous… Je suis terriblement déçu par votre attitude et totalement écoeuré, Messieurs !

    ===================
    Monsieur, la liberté d’expression ne signifie pas appeler à la violence et à la pendaison d’Algériens quelque soient leurs fautes gravissimes. Ce site est celui du rassemblement et de la paix des coeurs. Il y a des sites spécialisés dans la fitna et l’éradication de l’autre. Ils seront certainement preneurs de votre dernier article.
    La Rédaction LQA




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