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22 July 2017

Avril 80, toutes les leçons ont-elles été tirées ?

Par Mahieddine Lachref

Comment sommes-nous arrivés au 20 avril 1980 ? Répondre à cette question  est naturellement une entreprise pleine d’enjeux, mais en situant dans l’histoire la question identitaire  qui constitue le cheval de bataille de nombre de démocrates de la nouvelle génération, entendu la génération post-indépendance, les choses vont de plus en plus s’éclaircissant. En effet, la « crise berbériste » qui a secoué le PPA en 1949, plus qu’un simple « incident » survenu suite aux déclarations du jeune étudiant Ali Yahia devant les militants de la fédération de France du PPA, constitue un véritable problème identitaire qui concerne toutes les couches, lettrées et illettrées, de la société algérienne et ce, depuis notamment l’arrivée des Français en Algérie qui ont œuvré sans répit pour le renforcement du clivage Kabyle/Arabe en mettant en place des instrument de propagande au service de l’idéologie coloniale (Voir à ce sujet l’ouvrage de Christiane Chaulet-Achour Abécédaire en devenir). La stratégie coloniale consistant à diviser pour régner a donc, pour ainsi dire, donné ses fruits. Cependant, l’élan révolutionnaire qu’a connu l’Algérie au lendemain de la proclamation du Premier  Novembre 1954 va mettre, pour quelques temps, fin à ce type de division et réussir à créer un « front » de libération nationale.

Prise ainsi dans l’engrenage de l’activisme, la société algérienne, la vraie, l’historique, a laissé de coté ses divisions, mais son élite, victime dans sa grande majorité de son aliénation ( Voir à ce sujet les écrits de Frantz fanon, particulièrement Les Damnés de la terre), n’a malheureusement pas cessé de s’entredéchirer dans des guéguerres de leadership et les complots, les assassinats, les cooptations et les conspirations qui ont marqué l’histoire de l’Algérie, avant et après l’indépendance, en témoignent magistralement. Beaucoup d’intellectuels de grande carrure, à l’image de Hocine Ait Ahmed, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri et bien d’autres, ont proposé une troisième voie, celle de la réconciliation des Algériennes et des Algériens entres eux et avec leur histoire dans le respect des différences culturelles, cultuelles, religieuses et idéologiques. Mais sans grands succés.

Avril 80 a donc été à cheval sur deux tendances. La tendance berberiste-activiste qui constitue la majorité et la tendance nationaliste qui s’inscrit dans la continuité par rapport au mouvement national algérien. La première, se nourrissant de l’hostilité du pouvoir à l’égard des Kabyles, hostilité en définitive très rentable politiquement pour ce dernier, va céder à la tentation extrémiste et se fait enfermer dans le carcan de la revendication identitaire, s’éloignant ainsi aussi bien de la réalité régionale kabyle que des préoccupations et des aspirations démocratiques et citoyennes du peuple algérien dans ses différentes composantes. Le deuxième, étant la cible privilégiée aussi bien des activistes-berbèristes qui, par leur culture de l’extrémisme, brouillent les pistes et indisposent les plus sincères des militants étant données qu’ils constituent la majorité et qu’ils sont indirectement soutenue par le pouvoir qui s’en sert pour assurer sa pérennité, que du pouvoir lui-même qui, ne la reconnaissant ni comme interlocuteur, ni en tant que tendance représentative d’une réalité authentique de la société algérienne, l’accusant de manigancer tantôt avec les « terroristes », tantôt avec les étrangers, et usant de tous les moyens (intimidations, menaces, paupérisation, chantage, assassinat) pour la neutraliser, peine à mobiliser tant elle est dénuée de moyens d’expression et frappé à chaque bout de champ du sceau de l’illégalité.

Le 20 avril 80 est, pour ainsi dire, l’aboutissement de deux processus enclenchés suite à la crise dite « berbériste » de 1949. Le premier est un processus de repliement sur soi et il constitue la tendance extrémiste qui s’affirme aujourd’hui, sur le plan socioculturel, par des attitudes de rejet de tout ce qui n’est pas « berbère » et dans des comportements évocateurs d’un grand « malaise identitaire », et, sur le plan politique, dans des projets fort peu crédibles en raison de leur non-sens historique et de leur précarité socio-psychologique comme, par exemple, l’affaire des « poseurs de bombes » durant les années 1980 et, aujourd’hui, celui plus concret portant  sur « l’autonomie de la Kabylie ». Le deuxième processus est un processus révolutionnaire qui se caractérise par son orientation fédératrice et son ouverture à toutes les tendances politiques, intellectuelles, culturelles, et religieuses. Fort de sa cohérence et de sa cohésion historique, elle n’arrive  néanmoins toujours pas à prendre le dessus de la scène politique nationale.

Tout ceci pour dire que si avril 80 constitue, pour quelques uns, la naissance de la revendication démocratique dans l’Algérie post-indépendance et que le combat identitaire a été et est toujours à l’avant-garde de la lutte pour la démocratie, il n’en demeure pas moins que, d’un point de vue pratique, la majorité  des mouvements qui en sont issus, hostiles à toute forme de pédagogie politique et de rigueur citoyenne, enfermés qu’ils sont dans le carcan de la revendication identitaire, ne font qu’accentuer les clivages existant déjà entre les vraies démocrates ainsi que tous ceux qui aspirent à une Algérie souveraine, respectueuse des différences et unie dans la mêmeté de la chose révolutionnaire.

Pour conclure, j’aimerais dire que, certes l’Algérie a des problèmes d’ordre identitaire qui remonte même à la période précoloniale  et que ceux-ci se sont considérablement intensifiés  avec l’avènement  du colonialisme. On est alors devant un grand dilemme : surmonter ces problèmes à travers des débats et des dialogues sérieux, sincères et sereins, ou les laisser se multiplier et s’accentuer et accepter alors tout ce qui en résulte quitte à ce que l’Algérie se divise en deux sans exclure la possibilité qu’elle soit séparée par un fleuve de sang. Aujourd’hui, par ailleurs, le problème principal dans notre société est, à mon avis, d’ordre intellectuel, relatif à la démission des Algériens face à leur destin. Pour ce, j’aimerais dire à toutes les Algériennes et à tous les Algériens, qu’il ne suffit pas, lorsque l’on veut aller vers une révolution, d’être sincère et d’avoir, s’agissant des structure politiques, une ligne d’action cohérente, mais aussi faut-il agir et que notre démarche politique soit, dans ses rapports avec les impératifs extérieurs inhérents au contexte socioculturel, politique et intellectuel national et international, non pas une simple somme d’attitudes, négatives ou positives, mais une sérieuse entreprise d’accélération de notre processus révolutionnaire. Enfin, même si nous autres les jeunes d’aujourd’hui ne partageons pas avec les anciennes générations leurs échecs, il n’en demeure pas moins que les gloires de celles-ci constituent pour nous un puissant moteur sociopsychologique. L’espoir est toujours là. S’il n’est pas le leur, il est assurément le notre.



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5 Commentaires sur cet article

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  • Said
    23 avril 2010 at 10 h 40 min - Reply

    azul, salam
    Aujourd’hui,nous sommes dans l’impasse, du moins ce constat est partagé. Si nous voulons être digne du message de novembre qui devrait constituer la base principale pour notre avenir, il est impératif de nous réconcilier les uns et les autres. Que des épreuves, que du temps perdu.La génération de novembre et celle de post-indépendance assument entièrement la responsabilité d’une éventuelle guerre entre frères (fitna). Le traitement de la question amazigh et le dénie que l’on a lui affiché depuis l’indépendance constitue une trahison envers les populations amazighophones qui ont pris les armes contre le colonialisme français. Aujourd’hui nos frères arabophones doivent être avec nous pour rendre justice à l’histoire et de consolider de nouvelles bases fraternelles. Notre chère Algérie mérite plus de respect. Nos valeureux chouhadas et moudjahidines méritent beaucoup de considération. N’écoutons pas les extrémistes de tout bord. Je formule un voeux pour LQA de réserver un espace en tamazight.
    Nekni d atmaten (h’na khawa)
    Vive l’Algérie!!
    Vive le Maghreb Uni!!

    =============
    Si des frères et soeurs sincères de toutes les régions berbérophones de notre chère Algérie se portent volontaires pour développer une rubrique en tamazight, Ahlan oua marhaba. LQA, organe d’information de l’Appel du 19 mars 2009 est ouvert à toutes et à tous sans exclusion aucune.
    La Rédaction LQA.




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  • bouyilès
    23 avril 2010 at 11 h 26 min - Reply

    A-t-on tiré vraiment toutes les leçons?
    Les 80% de la majorité votante et électrice des dirigeants qui président aux destinées de ce pays se sont-ils un jour ou l’autre posé la question du comment est-on arrivé là?
    Ont-ils une réponse à l’existence en pays majoritairement amazigh (ou berbère si vous préferez)d’un événement tel que ‘Avril 80’ou la raison d’être d’un personnage tel que Ferhat Mhenni?
    A propos de Ferhat qu’on attaque de toute part :je vous assure que c’est une personne formidable qui n’a jamais changé dans la défense de ses principes.C’est un fils de chahid et une chanteur qui a adopté les mêmes positions depuis son jeune âge.Ils les a défendues dans ses chansons et dans sa chair.Il a sacrifié toute sa vie pour atteindre son idéal (quelle que soit la noblesse de cet idéal qui reste une autre question et que chacun peut apprécier différemment).Ici je parle de la pesonne de Ferhat qui doit mériter tout notre respect.Dieu seul sait tous les postes et avantages qui lui ont été proposés et qu’il a toujours refusés.Beaucoup de ceux qui critiquent actuellement sa personne n’en auraient pas fait autant.
    Bref,fermons cette parenthèse et revenons à l’essentiel. Je disais donc comment expliquer un évènement comme Avril 80 ,l’apparition des idées véhiculées par Ferhat,l’existence d’une imposture telle que celle montée à propos de Cap Sigli,Les événements de 2001 et la marche du 14 juin et des envahiseurs d’Alger,et bien d’autres combines du genre que certains maitres à penser ont fait cogiter pour arriver aujourd’hui au résultat que tout le monde connait.Moi je dirais que la revendication de Mhenni est un moindre mal.Espérons qu’elle aura une contribution positive sur les 80% d’electeurs-faiseurs de dirigeants à leur mesure,et qu’elle constituera le coup de fouet salvateur qui nous sortira de notre torpeur et de notre hypnose causés par ces chants des sirènes venus d’Orient et qui sont arrivés à nous faire oublier jusqu’à nos origines…




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  • Mahieddine Lachref
    23 avril 2010 at 19 h 28 min - Reply

    Bonjour chères concitoyennes et concitoyens. Ironie de l’Histoire. M. Bouyilès, ce que je voudrais signaler c’est la dangerosité du fait que l’on soit arrivé dans une situation comme celle-ci qui s’offre à nos yeux:choisir entre l’Algérie et la Kabylie. Beaucoup d’erreurs ont été faites par nos aînés qui, sans le savoir et sans peut-être être conscients de l’aspect determinant de leurs choix d’alors, ont contribué indirectement mais malheureusemnt d’une façon trés efficace au renforcement de tous les extrémismes, en optant pour des démarches à prédominance régionaliste, linguistique, religieuse, etc., conçues à court terme. Il ne s’agit pas pour nous, aujourd’hui, de dire combien nous haissons le pouvoir et de le monter de la manière la plus ostentataoire pour gagner la sympathie des gens, mais plutôt de réfléchir d’une façon trés sereine, d’établir des projets à long terme et d’ouvrer pour l’instauration d’un Etat de droit en Algérie. Les Kabyles ne sont pas les seules victimes dans ce pays. Tous les Algériens sont victimes et, de surcroit, non pas des islamistes, des baâtistes, de l’islamisme ou du baâtisme comme le disent si bien certains berbèristes, mais des agents locaux de l’impérialisme militaro-financien qui nous gouvernent depuis les années 50.

    NB. Aux Arabes d’Algérie aussi de comprendre que ce n’ai pas à cause des Kabyles que l’Algérie est arrivée là où elle est.
    Merci
    Fraternellemnt




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  • amar
    24 avril 2010 at 20 h 55 min - Reply

    Bonjour :
    J’ai des questions à lesquelles je cherche des réponses si quelqu’un pourrais m’aider.
    Je n’ai jamais cherché mes origines personnelles. Mais, j’ai accepté le fait que je suis berbère pour deux raisons à savoir que je suis algérien est l’héritage ancien des algériens remonte aux berbère .il suffit de creuser par tout sous terre algérienne pour vous rappeler que vous êtes des berbères.
    Maintenant pour les gens qui se considère arabe, j’aimerais savoir comment ils ont pu déterminer leurs origines ? .sachant qu’ils ne perlent pas arabe pour la majorité (d’entre eux). La seule longue utilisée c’est Derdja .qui est le mélange de l’arabe et du berbère comme les berbère sont devenus pour la majorité musulmans en comprend très bien le résultat.
    Deuxièmement, on sait tous que les documents d’états civils que l’Algérie a connus sont ceux fait par les français remonte à 1871. Donc, ils sont d’abord algériens. Pourquoi cherchent t’ils a ne pas se reconnaitre dans la dimension algérienne tel quelle ? Au lieu de chercher autre chose qui n’a de fondement que dans leur tètes basé sur des –histoire racontées par des un et des autres sur la venus de bnou hallal et autres car ils ne sont pas les seul venus. Des romain aussi, des byzantin, des turques, des vandale, des français et, j’en passe. Ils sont tous venus et j’en suis sûr certains sont restés a travers l’histoire. Ou bien, voulez-vous créer une Algérie a plusieurs tetes et la constitution aurait pour définition d’un algérien comme arabo-berbero- franco-romain -byzantino…..etc. si vous êtes a l’étranger demanderiez-vous qu’ils changent leur définition pour vous inclure dans leur dimension identitaire et pourtant vous êtes récemment installés avec une origine connue. J’attends des réponses de nos valeureux intellectuels et producteur d’idée pour l’Algérie nouvelles qui se réconciliée avec son histoire et ses origines et abat l’imposture. Car, avec cette logique on va finir par transformer tout ce qu’on touche en imposture. Le groupe Oujda sont devenus des valeureux moudjahidine, les traitre sont devenus des héros, l’indépendance qu’on ’a eu le 03juillet 1962 est devenue le 05 juillet le jour ou l’état major stopper en Tunisie ont envahit la willaya 02 …etc.
    sans rancunes votre concitoyen pour toujours amicalement.




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  • Adziri
    25 avril 2010 at 3 h 52 min - Reply

    Bonjour,
    Sans mettre en cause l’honnêteté ni les bonnes intentions de l’auteur de cet article, je ne l’invite pas moins a mieux s’informer sur la fameuse crise dite « berberiste » tout comme sur le mouvement du printemps 80 et tout ce qui concerne le problème dit identitaire.
    La brochure @L’Algérie libre vivra!@ rédigée par un groupe de ces militants du PPA, qu’on continue encore en 2010 a traiter de « berbèristes », est un chef d’oeuvre de lucidité et un hymne a l’algérianité, une algérianité de fraternité , d’unité’ et de respect de nos valeurs authentiquement nationales puisées dans notre Histoire, toute notre Histoire et que chaque algérien devrait la consulter avant de parler de cet épisode de notre histoire.
    Si la direction panarabiste du MTLD avaient daigné prêter attention à cet écrit et débattre avec ces authentiques patriotes, au lieu de les injurier, les donner aux services coloniaux, voire même les assassiner comme ce fut le cas pour quelques uns comme Bennai Ouali et Amar Ould Hamouda, egorgés comme des moutons alors qu’ils avaient rejoint les maquis du FLN pour crime de « berbèrisme », on n’aurait éviter bien des problèmes après l’indépendance.
    On n’aurait pas, pendant des décennies, renié et combattu par les moyens de l’État, notre propre identité et chercher à culpabiliser et même diaboliser les populations restées attachée ã la langue tamazight pourtant langue de nos ancêtres communs et témoin immatériel de notre Histoire multimillénaire.
    Comment peut on affirmer aussi facilemnet que la majorité des acteurs du printemps de 80 sont des extrèmistes, rejetant tout ce qui n’est pas berbère, tout en omettant de citer les revendications de l’époque qui étaient la reconnaissance de tamazight et de l’arabe algérien comme langues nationales et le respect des libertés démocratiques. Prendre pour pretexte la Mak de Ferhat Mhenni, courant ultra minoritaire, malgré la publicité dont il bénéficie, pour condamner la majorité fidèle aux principes de l’Algérie Algérienne est un manque de maturité qui ne travaille pas pour l’union tant souhaitée des algériens qui militent pour la démocratie et la souveraineté populaire.

    Fraternellement




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