Édition du
24 March 2017

Le facteur religieux dans le mouvement national algérien au cours des années 1920


Aboul-Kassem Saadallah

Historien

Traduction: Souad KHALDI

Certains chercheurs, dans le cas algérien, font la distinction entre religion et nationalisme et considèrent la résistance, qui dura de 1830 aux années 1920, comme une résistance fondamentalement religieuse. Quant au « nationalisme », d’après eux, il ne serait pas apparu avant les années 1920, et plus précisément avec la création de l’Etoile Nord Africaine. Ils estiment, que l’apparition de cette organisation se fonda sur une conception purement politique de la résistance à la domination coloniale. Ainsi, la conception nationaliste aurait remplacé la conception religieuse[1].

Nous postulons que, dans une large mesure, durant la période coloniale, le mouvement national algérien se fondait sur la religion. L’épine dorsale de tous les mouvements de résistance, qu’il s’agisse  du mouvement du djihâd, qui dura tout le siècle dernier, ou de la lutte politique depuis la première guerre mondiale, est le facteur religieux. Il en était ainsi même après l’apparition de l’Etoile Nord Africaine. L’importance du facteur religieux s’amplifia durant la guerre de libération (1954-1962), et il ne disparut qu’à partir du Programme de Tripoli en 1962.

Notre objectif n’est pas d’évaluer l’idéologie nationale depuis 1830 ou les interférences intellectuelles qu’il y eut entre les programmes et les objectifs des organisations nationales de 1919 à 1962. Notre objectif est d’essayer de rechercher le facteur ou les facteurs qui étaient à l’origine de l’apparition des organisations nationales durant les années 1920, et plus particulièrement de l’Etoile Nord Africaine. La religion est-elle le facteur unique à l’origine de la création de ces organisations ou cette création est-elle le résultat de plusieurs facteurs ?

Peut-être est-il utile de rappeler quelques éléments qui sont en rapport direct avec le sujet ? Le jésuite Charles X décida d’entreprendre la campagne française contre l’Algérie, avec la bénédiction du Pape et le soutien de l’Eglise en France et ailleurs en Europe. Après la réussite de l’expédition, les missionnaires chrétiens se répandirent dans toute l’Algérie et les autorités militaires commencèrent à détruire les mosquées et à transformer certaines d’entre elles en églises ainsi qu’à confisquer les biens religieux (waqf). Cela donnait à la conquête française le caractère clair d’une croisade qui ne différenciait pas beaucoup de celui qui caractérisa la vieille croisade connue en Orient puis en Andalousie.

Toutes les lois d’exception, qui furent décrétées à l’attention des Algériens par les autorités coloniales, reposaient sur l’esprit de croisade, même si elles n’en n’avaient pas l’apparence. Parmi ces lois, citons l’abolition de la justice islamique, la loi de la citoyenneté publiée en 1865, le fonctionnement de l’enseignement islamique, la liberté absolue donnée aux missionnaires – notamment à l’organisation des Pères Blancs et des Sœurs Blanches – les calomnies des orientalistes français contre l’Islam et son patrimoine, ainsi que l’absence  d’application  du principe de « séparation du culte et de l’Etat » pour l’islam. Tous les faits et les lois que nous venons de citer, et bien d’autres encore, sont des lois d’exception. Ces lois faisaient de la présence française, qui ne revêtait pas seulement la forme d’une occupation politique et d’une exploitation économique, une force croisée apportant avec elle la haine du passé avec toute sa laideur[2].

Quelle fut la réponse des Algériens face à cette politique ? La résistance, qu’ils menèrent dans les villes et les campagnes possédait, aussi, des fondements religieux. Ils répondirent à la croisade par le djihâd. Si les Français avaient envahi l’Algérie économiquement et stratégiquement comme l’avaient fait, par exemple, leurs amis Anglais en Inde, il est probable que la réaction des Algériens n’aurait pas été religieuse. A cette époque, le djihâd, dans le discours algérien, renfermait une notion religieuse pure, c’est-à-dire la guerre pour la cause d’Allah seul et le désir du martyre dans l’espoir de rentrer au paradis. Il renfermait aussi une notion politique qui était la guerre pour la libération du pays des envahisseurs violents, cela dans l’espoir d’une vie décente et de la liberté. Ce concept du djihâd fut la source du nationalisme ou, comme l’ont nommé certains chercheurs, du « nationalisme politique ». Cependant, le djihâd dans son sens islamique véritable, n’oppose pas la religion et la politique, et contrairement à ce qu’en ont dit les ennemis de l’Islam, il s’agit de la Guerre Sainte. Le vrai djihâd est, à la fois, le désir du martyre et de la liberté comme il est dit dans le hadith : « Désires la mort et la vie te sera donnée ».

Lorsque les colonisateurs prirent le contrôle de l’Algérie, tant des villes que des campagnes, de différentes façons – qu’ils nommèrent « le régime du sabre »[3] : massacres, expulsions, fuites et exils -, ils se mirent à fomenter des complots intellectuels et mobilisèrent une nouvelle arme qui n’était pas matérielle mais conceptuelle. Ils remarquèrent au cours de leurs contacts avec les Algériens l’ampleur de leur cohésion organique aussi bien dans la joie que dans le malheur, tout comme ils observèrent que la base de cette cohésion était la religion. Ainsi, s’appliquèrent-ils à détruire cette base en provoquant des querelles tribales, régionales et familiales. Les conséquences de cette politique apparurent  surtout dans les sphères de l’éducation et de la législation. Les Algériens ne recevaient plus une seule et même éducation. On ne leur accordait plus la même attention, et ils ne se soumettaient plus à une seule et même législation islamique. Cette politique était à la fois en accord avec les objectifs religieux des croisades et avec les objectifs politiques de l’Empire romain.

Les spécialistes français ont aussi observé que les leaders du mouvement du djihâd, qui se chargea de les combattre, provenaient des refuges religieux présents dans tout le pays, c’est-à-dire, les confréries (zaouïas) et les centres islamiques, qui depuis des siècles accordaient une grande importance au djihâd, en temps de guerre, et à la science et à la mystique (soufisme) en temps de paix. Cependant, les voies soufies n’étaient pas toutes engagées dans le combat et dans le djihâd tout comme elles n’étaient pas toutes engagées dans la propagation de la science. La plupart l’étaient durant la domination coloniale – des croisades. Parmi les voies les plus éminentes du siècle passé, citons : la Qâdiriyya, la Rahmâniyya, la Chaykhiyya. La première donna naissance à l’Emir Abdelkader, la seconde à Lalla Fatma N’Soumeur et  au cheikh al-Haddad, la troisième au cheikh Bouamama.

Les spécialistes de la colonisation remarquèrent le double jeu que jouaient les voies soufies contre les colonisateurs :

1. La défense de l’unité du pays par la conservation des valeurs et des enseignements islamiques.

2. L’appel au djihâd et au martyre aux noms de la religion et de la nation.

Ainsi, les points de vue de ces spécialistes (de la psychologie, de l’anthropologie, des religions, de la lexicographie…) se sont orientés. Ils tentèrent de neutraliser les voies soufies de différentes façons dont : la promesse et les menaces, comme l’achat de leur conscience et leur promotion à des hauts postes… Lorsque la première guerre mondiale éclata, les voies soufies avaient déjà décliné, volontairement pour certaines d’entre elles et involontairement pour d’autres, sous la coupe de la colonisation. Peut-être que la manifestation la plus importante, de cette époque, dans la disparition de l’âme du djihâd dans ces confréries, devenues des instruments pour exécuter les ordres et les désirs de la colonisation, fut l’engourdissement du peuple et le soutien de la politique coloniale.

Cependant, l’Algérie faisait partie du vaste monde islamique et elle était influencée par ce qu’il s’y produisait. Les spécialistes de la colonisation pensaient avoir le contrôle total de l’Algérie, en éliminant le parti du djihâd, en apprivoisant les confréries soufies, en décimant la société. Ils commencèrent à parler de l’Algérie romaine – chrétienne, française à jamais[4]. Au même moment, un mouvement islamique, dont l’objectif était la révolte contre le colonialisme et l’appel à la force de l’Islam par le retour à ses origines premières, apparaissait au Machrek. Nul n’est besoin de citer le nom des partisans de la réforme et de la nahda islamique en Inde, en Egypte, en Turquie, dans la Péninsule arabique et en Tunisie car l’Histoire ne peut pas oublier les noms d’Ahmad Khân, Mohammad Abd al-Wahâb, Jamâl ad-Dîn al-Afghânî, Mohammad Abdouh, Khayr ad-dîn at-Tounsî et d’autres encore. Quelque fut la situation, les portes du XXème siècle ne pouvaient pas s’ouvrir avant que ne soufflent sur l’Algérie les vents de l’Orient apportant avec eux l’appel à la nahda islamique. L’opposition à la conscription obligatoire, en 1912, était largement influencée par cet appel.

La première guerre mondiale modifia aussi de nombreuses notions et conceptions religieuses. Les Musulmans, indiens, turcs, algériens et autres, furent contraints de se battre les uns contre les autres. Ce fut le début d’une longue réflexion pour la révision du rôle des dirigeants du monde musulman, y compris les dirigeants de l’Algérie, et de leurs relations avec les puissances qui les colonisaient. De même, la guerre sécréta de nouvelles dispositions et idées, telles que la Révolution russe et la chute de nombreux empires (russe, allemand, ottoman, autrichien), le principe du droit aux peuples de disposer d’eux-mêmes, l’indépendance de certains peuples qui faisaient auparavant partie des empires cités, l’apparition du Parti Communiste…

Ce qui nous importe à nous, les Algériens musulmans, c’est que les années 1920 ont inauguré des transformations dont le moteur était, la plupart du temps, l’Islam. Sur le front intérieur, il y avait le mouvement de l’Emir Khâled qui réclamait l’égalité entre les Français et les Algériens en protégeant la spécificité islamique de ces derniers. Les analystes contemporains ont considéré ce mouvement comme une expression islamique forte, se manifestant par  des élections, tout comme ils le considéraient comme une partie de l’évolution du monde islamique entier en direction de la nahda et de l’émancipation. Le mouvement de l’Emir Khâled n’était pas le seul en Algérie, et il s’intensifia avec le parti d’Ibn Bâdîs qui se développa dans trois domaines dont l’objectif était la connaissance religieuse et sociale: l’enseignement libre ; la prédication et l’instruction ; et l’information journalistique. Nous disons « réforme religieuse et sociale » car le parti d’Ibn Bâdîs concentra son attention à faire sortir le peuple algérien du retard intellectuel dans lequel il était ; peuple attaché à l’ignorance et aux superstitions des confréries soufies après qu’elles devinrent un instrument dans les mains de l’administration coloniale.

Dans ce domaine, il est important de ne pas négliger le rôle des bienfaiteurs algériens qui étaient poussés par un sentiment religieux fort lorsqu’ils créèrent avec leur propre argent, dans les années 1920, des écoles privées pour l’enseignement des enfants musulmans afin qu’ils y apprennent leur religion. Ils créèrent aussi des refuges pour les pauvres. Ils achevèrent leurs efforts par la création du  « nâdî taraqi » (cercle du progrès) en 1927 qui coïncidait avec le centenaire du blocus de l’Algérie par la France en 1827.

Sur le plan international, les années 1920 furent le témoin d’événements islamiques qui eurent des conséquences sur l’histoire du mouvement national algérien. Nous ne pouvons pas citer tous les événements que connut le monde islamique à cette époque. Cependant, l’abolition du califat, en 1924, troubla les Algériens musulmans et poussa certains d’entre eux à réfléchir aux remplaçants du calife ; parmi eux l’Emir Khâled, qui participa au congrès du Caire ayant pour sujet le califat ; ou encore le cheikh Abû Ya’lî al-Zawâwî qui proposa la création d’une association des musulmans à la place du califat. Quant au second événement, citons la victoire des Saoud sur leurs ennemis et la création de l’état saoudien en 1925. Cela signifiait aussi la victoire de l’école wahhabite ou du tawhîd, comme l’appellent ses adhérents, dont les échos arrivaient jusqu’en Algérie. Longtemps, les journaux français accusèrent nombre de dirigeants de la réforme en Algérie, surtout les cheikhs al-Oqbi et al-Ibrahimi, d’être influencés et dépendants du mouvement wahhabite. Enfin, signalons la tenue de nombreux congrès islamiques dont le but était d’examiner certaines questions relatives au monde islamique, dont la question du califat. Outre le congrès du Caire, citons le congrès en Inde, et le congrès d’al-Qods en 1930. Ce dernier eut des échos particuliers en Algérie, car il fut un facteur, comme le dirent certains, de l’appel au Congrès Musulman en 1936[5].

Le plus important dans tout cela est que le mouvement national en Algérie était alimenté d’influences négatives à l’intérieur du pays et d’autres positives à l’extérieur de celui-ci. A cette époque, la religion musulmane était persécutée au niveau de ses droits, des institutions et des pratiques cultuelles… Cependant, les signes précurseurs de la nahda pointaient à l’horizon. L’indépendance de certains peuples islamiques, la victoire de l’école réformatrice wahhabite et la tenue de congrès et de rassemblements islamiques, encourageaient les Algériens à réclamer leurs droits en tant que musulmans libres.

Si l’histoire de l’Algérie attestait de la profondeur religieuse par laquelle se caractérisa la résistance populaire contre l’ennemi, et si toutes les actions réalisées par cet ennemi revêtaient un caractère religieux (croisé), pourquoi la religion n’est-elle pas apparue comme un facteur politique fort dans le programme des partis et des organisations qui surgirent au cours des années 1920 ?

Avant de répondre à cette question, présentons brièvement les organisations les plus importantes qui apparurent durant cette période. L’Emir Khâled s’engagea dans les élections en se basant sur la religion, et il fonda une association qui était celle de « la fraternité islamique ». Le parti de l’Emir Khâled aurait pu conduire l’Algérie vers une orientation nationale islamique si les autorités coloniales ne l’avaient pas combattu  et contraint à l’exil de peur des conséquences de son orientation. Cela entraîna le recul du nationalisme islamique en Algérie. Le groupe connu sous le nom de l’élite des assimilés, dont faisait partie le Docteur Bentami [Ibn al-Tahâmî], à qui il manquait une orientation nationale et islamique, ne pouvait pas remplacer le parti de l’Emir Khaled, si ce n’est pour les autorités coloniales.

Lorsque la Fédération des Elus se forma en 1927, elle n’obéissait pas à l’aspiration nationale islamique présente dans le coeur des masses algériennes. Le fait est qu’elle se composa d’éléments de l’élite assimilée et d’éléments dirigeants chrétiens qui évoluaient uniquement dans le cadre de la légalité coloniale. Les hommes de religion, notamment ceux des confréries soufies, n’avaient pas de conscience nationale (politique) reflétant la religion musulmane consciente des dangers du processus en cours. La plupart des hommes des confréries soufies avaient été domestiqués : ils étaient influencés mais n’agissaient pas, tout comme ils obéissaient mais ne commandaient pas. Parmi les confréries les plus éminentes, au cours des années 1920, citons la Tidjaniyya, la ‘Alawiyya et certaines branches de la Rahmâniyya.

De part leur philosophie matérialiste, les organisations communiste et socialiste, en Algérie, n’avaient foi ni en l’orientation nationale ni en l’orientation islamique. De plus, la vision de la relation entre le colonisateur et le colonisé, de certains membres de ces organisations, n’était pas claire. Ils n’avaient pas de réponse précise à la question suivante : l’Algérie était-elle colonisée ou faisait-elle partie de la France ? De même, les éléments qui accueillirent les doctrines communistes et socialistes, étaient pour la plupart, surtout leurs dirigeants, des Européens qui n’avaient aucun lien avec le nationalisme algérien ou l’islam. Il n’était donc pas étrange que le facteur religieux fût absent des programmes de leurs organisations. Cependant, ils utilisèrent la religion et le nationalisme dans leurs tracts, leurs discours et leurs journaux dans le but d’attirer le public et non pas dans son but premier.

La vie politique, dans les années 1920, était ainsi : une vie sans organisation politique nationale islamique bien définie. Devant ce vide dangereux les colonisateurs se préparaient à fêter le centenaire de la domination française et la consécration du bien-fondé de la colonisation par le biais de parades des forces militaires, d’écrits « scientifiques » et de fêtes populaires[6]. Ce fut une provocation claire pour l’histoire, pour le monde islamique renaissant et pour la conscience nationale que les principes du président Wilson et de l’insurrection bolchevique, avaient fait raisonner au sein des peuples.

Qui peut donc accepter ce défi au nom de l’Algérie ? Celui dont l’appel se métamorphose en un mouvement historique reposant à la fois sur la religion et le nationalisme. Deux organisations ont assumé cette responsabilité historique. La première était présente en Algérie alors que la deuxième était en France. Au début, aucune des deux organisations n’avait accepté le défit mais elles ont attendu un moment jusqu’à ce que les conditions définies soient présentes. Ces deux organisations évoluèrent au fil du temps.

L’Etoile Nord Africaine est née dans les conditions de 1926 suite à la situation au Maghreb (l’exil de l’Emir Khâled, la révolte de l’Emir Abdelkrim al-Khattabi…), l’évolution de l’idéologie mondiale (la lutte entre le communisme et le capitalisme…), ainsi que la situation sociale et humaine des immigrés et des musulmans dans le monde entier. Notre but n’est pas de détailler les conditions dans lesquelles se forma l’Etoile Nord Africaine, mais nous voulons montrer qu’elle ne s’est pas formée en tant qu’organisation nationaliste islamique dans un premier temps, et ce n’était pas le but que se fixèrent ses fondateurs en créant cette organisation. Cependant, les dirigeants de l’Etoile Nord Africaine ont progressivement réajusté leur ligne de conduite jusqu’à qu’ils y aient inclus la sphère religieuse. Ce changement dans la ligne de conduite a été long, difficile et lent.

D’un autre côté, le mouvement de réforme religieuse et sociale s’est développé jusqu’à arriver à la création de l’Association des Ouléma en 1931. Le mouvement de réforme, durant les années 1920, n’avait pas d’activité, ni d’objectif défini ou de programme précis. Il se manifestait par des efforts individuels, par des convictions personnelles avec l’impératif de la réforme. La plupart du temps les efforts et les convictions se croisaient dans les moyens et les objectifs mais ils n’apparaissaient pas sous la forme d’une organisation ou d’un commandement. Cependant, d’autres conditions (autres que celles qui favorisèrent la création de l’Etoile Nord Africaine) participèrent à la création de l’Association des Ouléma. Devant l’absence d’orientation nationale islamique – surtout après l’exil de l’Emir Khâled – la provocation claire par les festivités du centenaire, l’appel de l’élite des assimilés et la passivité des confréries soufies, il était inévitable que ces efforts individuels et ces convictions personnelles aient formé une association religieuse nationale qui allait jeter les bases de la résistance contre la colonisation. C’est pour cette raison que nous avons dit que l’Association des Ouléma était « inévitable » devant ce vide national – islamique, cependant elle aboutit aussi à une forme nationale, politique, et islamique. De même, l’Etoile Nord Africaine, qui à ses débuts avait une forme maghrébine, sociale, et mondiale, prit une forme nationale, révolutionnaire et islamique.

Nous avons présenté quelques informations au sujet du développement de l’Algérie au cours des années 1920, et comment le facteur religieux a réagi durant cette période. Une partie de ce que nous avons dit au sujet de l’Etoile Nord Africaine et de l’Association des Oulémas n’a été confirmé qu’après leur formation, c’est-à-dire après les années 1920. Toute organisation évolue sauf exceptions à cause de conditions et de facteurs humains, objectifs et historiques qui n’acceptent pas les changements et les évolutions. L’Etoile Nord Africaine se déplaça de la France à l’Algérie et changea de nom à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’elle optât pour « le Parti du Peuple Algérien ». Ses dirigeants comprirent que la pratique politique en Algérie était différente de celle en France. De même, l’Association des Ouléma connut des changements dans le commandement et dans la participation aux événements politiques. Les deux organisations se rejoignaient sur de nombreux points tout comme elles étaient en désaccord sur d’autres. Cependant, d’après nous, elles se complétaient l’une et l’autre. Ainsi, c’est une faute  d’attribuer le rôle du « héros » à l’une d’entre elles seulement.

Si nous revenons à notre point de départ, nous pouvons dire que le mouvement national commença par l’homogénéité de la religion et de la politique. De 1920 à 1954 la politique prenait le dessus sur la religion sauf chez les réformateurs. Puis de 1954 à 1962 l’homogénéité était à nouveau présente entre la religion et la politique. Cependant le Programme de Tripoli donna le dessus à la politique sur la religion. Il est clair que nous continuons à vivre sur les principes de ce programme malgré le changement des significations et les nombreuses modifications. Cela signifie t’il l’absence, dans nos vies, de la religion comme facteur politique ?

Ben Aknoun, Algérie, 11 février 1987.

Texte extrait de : L’Etoile Nord – Africaine et le mouvement national algérien, acte du colloque du 27 février au 1er mars 1987, Paris, Ed. Centre Culturel Algérien, 1988, pages 283-291.


[1] SIVAN Emmanuel, « Genesis of Algerian Nationalism », in. The Maghrib Review, avril 1978, t. 3, n° 5-6, pages 17-32.

[2] Cf. Aboul-Kassem SAADALLAH, Le mouvement national algérien, Algérie, 1982, 2ème partie, t. 3 ; « Ecoles pour la culture arabe au Maghreb. Etude centrée sur l’Algérie, 1830-1954 », ath-thaqâfa, n° 79.

[3] AGERON Charles-Robert, Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), Paris, P.U.F., 1968, vol. 2, page 1229.

[4] Cf., entre autres, les articles de Louis BERTRAND dans la revue L’Afrique Romaine.

[5] Point de vue partagé par Arnold Toynbee. Cf. A. TOYNBEE, Survey of International Affairs, 1937, I, 1938.

[6] Les festivités durèrent au moins trois ans, de 1927 à 1930. cf. Collection du centenaire de l’Algérie.


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  • abon
    11 mai 2010 at 10 h 10 min - Reply

    Bonjour, quel vent de fraicheur, quelle beauté et quelle pureté dans cette photo, avant que ne souffle sur l’Algérie le vent d’orient, drainant avec lui lui l’immonde polution egyptoarabic balayant tous les espoirs d’une Algérie libre heureuse et féconde.




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  • lemgabri
    12 mai 2010 at 23 h 33 min - Reply

    @ abon

    Un p’tit peu d’histoire:

    Après avoir accompli le pèlerinage à La Mecque et Médine, Ben Badis y est resté trois mois pour donner des cours au masjid al-Nabawi.
    Il y rencontrera par la suite son ami et l’un des partisans du mouvement réformiste musulman, le cheikh Mohamed Bachir El Ibrahimi. Cette rencontre sera le point de départ de la réforme en Algérie, puisque les deux se sont rencontrés et ont longuement discuté afin de mettre au point un plan de réforme clair. Le cheikh Hussein Ahmed Al Hindi, résidant lui aussi à Médine, lui a conseillé de retourner en Algérie qui avait besoin de lui.
    Sur la route du retour, Ben Badis visite la Syrie et la mosquée al-Azhar d’Égypte où il rencontra beaucoup d’hommes de science et de littérature.




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    1 décembre 2011 at 20 h 10 min - Reply

    Assalam:

    Une fresque rapide de quelques repères sur la nation algérienne, depuis 1500… et la suite de 1492, qui a vu avec la Reconquista, le repli des musulmans et surtout le début des agressions contre les pays musulmans, dans le but de les occuper, et préparer la situation que nous vivons, aujourd’hui….

    Les vérités historiques que l’on persiste à taire, au moment même, où le criminel de guerre, le sinistre Bigeard est transféré aux Invalides…
    [video=youtube;lA022MP5TWE]http://www.youtube.com/watch?v=lA022MP5TWE&feature=youtube_gdata_player[/video]

    Le transfert des cendres de Bigeard aux Invalides contesté Reuters | 01.12.11 | 12h46

    http://www.lemonde.fr/depeches/2011/12/01/le-transfert-des-cendres-de-bigeard-aux-invalides-conteste_1284061.html

    PARIS (Reuters) – Une vingtaine d’intellectuels et de personnalités politiques s’opposent au transfert des cendres du général Bigeard, décédé le 18 juin 2010, aux Invalides où reposent les gloires de l’armée française.
    Dans une pétition lancée en ligne, tous dénoncent une « manoeuvre politicienne orchestrée par le ministre de la Défense » Gérard Longuet en faveur d’un « acteur de premier plan des guerres coloniales ».
    Marcel Bigeard avait exprimé le souhait que ses cendres soient dispersées à Diên-Biên-Phù, lieu d’une bataille perdue par la France en 1954 au Vietnam, mais les autorités vietnamiennes s’y sont opposées.
    Gérard Longuet a alors proposé leur transfert aux Invalides, une proposition acceptée récemment par la fille de l’ancien député de Toul, en Meurthe-et-Moselle.
    Or, les signataires de la pétition estiment que cet officier, présenté comme « un héros des temps modernes, un modèle d’abnégation et de courage » a été « un acteur de premier plan des guerres coloniales, un baroudeur sans principes, n’hésitant pas à user d’ignobles méthodes ».
    Il font allusion à la torture durant la bataille d’Alger en 1957. Marcel Bigeard, mort à l’âge de 94 ans, a toujours nié avoir lui-même pratiqué la torture mais a déclaré en 2000 qu’elle était un « mal nécessaire ».
    Une telle initiative serait donc, selon les signataires, « une insulte à divers peuples qui acquirent au prix fort, naguère, leur indépendance ».
    Parmi les premiers signataires figurent l’ancien résistant Raymond Aubrac, les écrivains Patrick Chamoiseau et Didier Daeninckx, le secrétaire national du Parti communiste Pierre Laurent et le député Europe Ecologie-Les Verts Noël Mamère.
    La pétition avait recueilli jeudi plus de 3.800 signatures.
    Marcel Bigeard a participé activement à la Résistance sous l’occupation allemande.
    Au Vietnam, il a commandé le 6e bataillon de parachutistes coloniaux et résisté jusqu’à la chute du camp retranché des forces françaises de Diên Biên Phù, avant d’être détenu six mois par l’armée Vietminh.
    Il a été par la suite secrétaire d’Etat à Défense de 1975 à 1976 et député de Meurthe-et-Moselle de 1978 à 1988.
    Gérard Bon, édité par Yves Clarisse




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    1 décembre 2011 at 20 h 24 min - Reply

    http://www.youtube.com/user/rachadtv#p/c/17/lA022MP5TWE

    Je m’excuse, voici la vidéo qu’il faut mettre en ligne, SVP, pour illustrer la longue lutte de libération démarrée, dès l’entrée des troupes françaises en Algérie, en 1830.
    Pour comprendre l’attitude du peuple algérienne, vis-à-vis des agresseurs, il y a lieu d’abord, de prendre acte, que l’Algérie, dans ses frontières actuelles, existait depuis Massinissa et Syphax, c’est-à-dire, au moins 250 années, avant JC, as.




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  • Abdel Madjid AIT SAADI
    8 décembre 2011 at 12 h 37 min - Reply

    La colonisation s’est attaquée « au patrimoine moral et intellectuel de notre peuple »

    1 Votes

    Messaoud Boukadoum : la colonisation s’est attaquée « au patrimoine moral et intellectuel de notre peuple »

    Né le 5 décembre 1910 à El-Harrouch dans l’est de l’Algérie, Messaoud Boukadoum, dit Si El-Haouas, appartenait à une famille jouissant d’une position sociale relativement favorable. Bachelier et lettré en langue arabe, en 1933, il obtint une bourse pour poursuivre ses études à Paris. Là, il adhéra au premier mouvement nationaliste révolutionnaire algérien, l’Étoile Nord Africaine [ENA], dont il devint membre du Comité Directeur. Dans le même temps, il fut membre du bureau de l’Association des Étudiants Musulmans Nord-Africains [AEMNA]. Une fois ses études terminées, il rentra à El-Harrouch en septembre 1937 où il constitua une section du Parti du Peuple Algérien [PPA] qui avait succédé à l’Étoile Nord Africaine après sa dissolution par le gouvernement du Front populaire, le 26 janvier 1937. Avant la dissolution du PPA, en septembre 1939, il fut membre de la direction de la Fédération d’Algérie du Parti…

    Youssef Girard: 8-12-2011

    Messaoud Boukadoum : la colonisation s’est attaquée « au patrimoine moral et intellectuel de notre peuple »

    Né le 5 décembre 1910 à El-Harrouch dans l’est de l’Algérie, Messaoud Boukadoum, dit Si El-Haouas, appartenait à une famille jouissant d’une position sociale relativement favorable. Bachelier et lettré en langue arabe, en 1933, il obtint une bourse pour poursuivre ses études à Paris. Là, il adhéra au premier mouvement nationaliste révolutionnaire algérien, l’Étoile Nord Africaine [ENA], dont il devint membre du Comité Directeur. Dans le même temps, il fut membre du bureau de l’Association des Étudiants Musulmans Nord-Africains [AEMNA]. Une fois ses études terminées, il rentra à El-Harrouch en septembre 1937 où il constitua une section du Parti du Peuple Algérien [PPA] qui avait succédé à l’Étoile Nord Africaine après sa dissolution par le gouvernement du Front populaire, le 26 janvier 1937. Avant la dissolution du PPA, en septembre 1939, il fut membre de la direction de la Fédération d’Algérie du Parti.

    En février 1943, après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord du 8 novembre 1942, le Manifeste du peuple algérien fut publié afin d’exposer les revendications politiques des partisans d’une remise en cause de la domination coloniale. Un an plus tard, le 14 mars 1944, les Amis du Manifeste et de la Liberté [AML] furent constitués dans le but de défendre les idées du Manifeste. Les militants du PPA clandestin adhérèrent aux Amis du Manifeste et de la Liberté et Messaoud Boukadoum devint l’un des principaux dirigeants des AML dans le Constantinois. Au cours du Congrès des AML de mars 1945, il s’illustra comme l’un des principaux défenseurs des thèses du PPA au sein du rassemblement. Arrêté durant les massacres de mai 1945, il fut condamné, en octobre 1945 par le tribunal militaire de Constantine, à dix-huit mois de prison ferme et 30 000 francs d’amende. A la suite de l’amnistie générale, il fut libéré en mars 1946.

    Après le retour de Messali Hadj, qui avait été déporté à Brazzaville au printemps 1945, des discussions s’instaurèrent, au sein du PPA clandestin, sur l’opportunité de participer au processus électoral. Alors que la majorité de la direction était opposée à cette participation, Messali Hadj réussit à imposer le principe de participation aux élections législatives devant se dérouler le 10 novembre 1946. Ne pouvant pas se présenter sous l’étiquette du PPA, qui restait interdit par l’administration coloniale, les militants nationalistes révolutionnaires créèrent des listes intitulées « pour le Triomphe des Libertés Démocratiques » qui furent à l’origine de la création quelques mois plus tard du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques [MTLD] véritable vitrine légale du PPA. Messaoud Boukadoum fut élu député de la deuxième circonscription de Constantine avec Mohammed Lamine Debaghine et Djamel Derdour. Ahmed Mezerna et Mohammed Khider furent élus députés dans le département d’Alger.

    La principale question à laquelle furent confrontés les députés du MTLD après leur élection fut celle du « Statut organique de l’Algérie ». Par principe, le PPA-MTLD contestait le droit d’une assemblée française de légiférer sur des questions propres à l’Algérie, qui était une nation occupée devant recouvrer son indépendance. Le 20 août 1947, les députés du MTLD intervinrent à la tribune de l’Assemblée Nationale française. Chacun fut chargé de traiter une question particulière relative à la politique coloniale française sévissant en Algérie : Ahmed Mezerna traita de la politique agricole des colons ; Djamel Derdour de la domination politico-administrative et de l’oppression coloniale ; Mohammed Lamine Debaghine de l’affirmation de la nation algérienne ; et Messaoud Boukadoum des atteintes à l’islam et à la langue arabe. A la suite de ces débats, avec treize autres députés algériens, le 27 août, Messaoud Boukadoum refusa de prendre part au vote sur le statut car il n’appartenait pas à une assemblée française de décider de l’avenir de l’Algérie.

    L’intervention de Messaoud Boukadoum était un réquisitoire implacable contre la politique coloniale française vis-à-vis de l’islam et de la langue arabe en Algérie. Le député nationaliste, qui luttait pour la libération de son pays, dénonça le non-respect par la France des traités relatifs au respect de la religion musulmane. Il évoqua aussi les mosquées détruites ou leur transformation en églises, la politique d’Évangélisation des musulmans soutenue par la République « laïque » et l’ingérence de l’administration coloniale dans la gestion du culte musulman. Concernant la langue arabe, Messaoud Boukadoum s’attaqua à la politique coloniale visant à lutter contre l’enseignement de cette langue qui avait été déclarée étrangère en Algérie.

    Les thématiques évoquées par Messaoud Boukadoum n’étaient pas propres à son discours, même s’il était, certainement, particulièrement attaché à leurs défenses. Comme l’ensemble des thématiques développées par les députés du MTLD, les idées défendues par Messaoud Boukadoum appartenaient de manière collective au discours nationaliste révolutionnaire algérien. Les problèmes dénoncés participaient directement de la politique d’oppression du peuple algérien. D’ailleurs, ses différentes interventions servirent de base à la rédaction d’une série de brochures qui furent publiées par le MTLD en 1951 afin d’exposer ses idées.

    Poursuivant son engagement pour la libération de l’Algérie, Messaoud Boukadoum s’engagea dans le FLN à la suite du déclenchement de la Révolution algérienne en novembre 1954. Après une vie de militantisme et d’engagement, Messaoud Boukadoum est décédé le 26 décembre 2007 et a été enterré au cimetière de Bir Stal, près d’El-Harrouche.

    Youssef Girard

    Intervention de Messaoud Boukadoum*

    Monsieur Boukadoum : Mesdames, Messieurs, la colonisation française ne s’est pas contentée de s’approprier toutes les richesses économiques de l’Algérie et de les exploiter à son unique profit. Elle s’est attaquée également au patrimoine moral et intellectuel de notre peuple. Le peuple algérien a, en effet, une personnalité propre qui s’est forgée au cours de siècles, personnalité qui vient de son unité linguistique, historique, religieuse et de son unité de mœurs.

    Monsieur Serre : C’est tout à fait inexact.

    Monsieur Boukadoum : C’est votre opinion, je n’ai pas l’intention d’être toujours d’accord avec vous.

    Monsieur Maurice Violette : Les populations berbères et les populations arabes constituent deux populations très différentes.

    Monsieur Boukadoum : C’est votre opinion. Je dis, moi, qu’il n’y a plus aucune différence entre les populations arabes et berbères ; il y a aujourd’hui un seul peuple arabo-berbère, un seul peuple algérien [Applaudissement sur certains bancs à l’extrême-gauche]. C’est cette personnalité que la colonisation a voulu détruire, car elle pensait qu’un peuple vaincu par les armes, asservi économiquement et, de surcroit, privé de sa personnalité, deviendrait vite une véritable poussière d’individus, sans âme collective, et prêt à toutes les métamorphoses et à toutes les servitudes. Le peuple algérien est de religion musulmane, vous ne l’ignorez pas, et de langue arabe. Ce sera donc à ces deux éléments constitutifs principaux de la personnalité algérienne que la colonisation va s’attaquer. Elle commencera par mettre sous sa dépendance directe l’organisation de la religion musulmane, en s’emparant des biens habous au mépris d’ailleurs de la convention du 5 juillet 1830. Le habous est une institution du droit musulman, d’après laquelle le propriétaire d’un bien le rend inaliénable, pour en affecter la jouissance à une œuvre pieuse ou d’utilité générale. Les biens habous sont en général constitués par des terres et des immeubles. Fondés dans une intention essentiellement pieuse et charitable, leur caractère principal est d’être inaliénable : l’œuvre est irrévocable et soustraite à toute transaction commerciale ; de plus, l’héritage ne peut être invoqué à son sujet.

    Cette institution, qui était très répandue en Algérie avant la conquête, comportait de grands avantages ; elle permettait de soulager toute la classe des malheureux et des indigents, réduisait considérablement la misère ; elle allégeait d’une façon considérable les charges de l’État ; celui-ci n’avait pas à subvenir aux dépenses du culte.

    Le 5 juillet 1830, la convention signée entre le général de Bourmont et le dey d’Alger, engageait la France à respecter la liberté de toutes les classes d’habitants, leur religion et leur propriété.

    Deux mois après cette proclamation, l’arrêté du 8 septembre 1830 décrétait en son article 1ier : « Toutes les maisons, tous les magasins, boutiques, jardins, terrains et autres établissements quelconques occupés précédemment par le Dey, les Beys et les Turcs sortis de la Régence d’Alger ou gérés pour leur compte, ainsi que ceux affectés à quelque titre que ce soit à la Mecque et à Médine, rentrent dans le domaine public et sont régis à son profit ».

    C’est le premier acte séquestrant les biens qui étaient affectés aux villes saintes. Quelques mois après, tous les habous, sans exception, subissaient le même sort.

    L’article premier de l’arrêté du 7 décembre 1830, en réunissant au domaine de l’État tous les biens religieux, déclarait que ces biens « seront à l’avenir régis, loués ou affermés par l’administration des domaines ».

    Alors que le droit musulman déclarait formellement que tout bien habous est inaliénable et ne doit faire l’objet d’aucune transaction commerciale, l’État français, en violation flagrante du traité de capitulation, s’empara de tous ces biens. Il s’attribuait ainsi le bénéfice d’immenses richesses.

    Les pauvres, les veuves, les orphelins, les institutions de bienfaisance, furent privés de leurs moyens d’existence. Des centaines de milliers de personnes furent expropriées. A la suite de cet arrêté, le nombre de mendiants s’accrut rapidement.

    Profitant de cet état de choses, les colons et les spéculateurs étrangers accouraient en Algérie pour devenir propriétaires. Ils achetaient à vil prix des terres et des immeubles de grande valeur.

    Pour mettre ces nouveaux enrichis à l’abri d’éventuelles réclamations soulevées par les Algériens, une ordonnance du 1ier octobre 1844 spécifia que l’Européen possesseur de biens habous ne pouvait être inquiété pour le motif que ces biens étaient inaliénables aux termes de la loi musulmane. Il ne restait plus qu’une fiction de habous qui devait être finalement aboli par la loi du 26 juillet 1973 et soumis au droit français.

    Une institution vieille de treize siècles et qui répondait aux besoins profonds et aux mœurs des habitants venait de cesser d’exister. Les conséquences qui en résulteront pour la population musulmane seront désastreuses. Les revenus habous, qui contribuaient puissamment à faire prospérer la communauté musulmane, économiquement et socialement, sont détournés de ce but initial et versés purement et simplement au profit de l’État français.

    Mais l’une des conséquences les plus graves de l’abolition des habous fut le passage des mosquées sous la dépendance directe de l’administration coloniale. Ces établissements religieux, qui couvraient les besoins de leur entretien et de leur personnel grâce aux revenus habous, constituaient une personnalité propre. Le personnel ne dépendait pas de l’État, était relativement libre et le culte formait une organisation autonome.

    Désormais, c’est l’État français qui subvient à ces dépenses ; les ministres du culte sont payés par lui, c’est donc l’administration qui les désigne. Évidemment, elle les choisit parmi les éléments les plus dociles et les plus favorables à sa cause. Le culte musulman a perdu son autonomie. Le principe de la séparation des églises et de l’État proclamé par la République française laïque est applicable à l’Algérie pour les cultes catholique, protestant et israélite. Il fait exception pour le culte musulman.

    Les autres cultes sont également salariés par l’État. Il est à remarquer d’ailleurs que le culte musulman reçoit un crédit équivalent au tiers de celui des autres cultes pour un nombre de fidèles dix fois plus élevé.

    Après avoir maintenu le culte musulman dans un état d’infériorité manifeste vis-à-vis des autres cultes, la colonisation a soumis les mosquées à une surveillance étroite. Elle veille notamment aux paroles des imams et des muftis et leurs prédications sont soumises à la censure de la préfecture.

    Non seulement le peuple musulman a été dépossédé de ses mosquées, mais encore une grande atteinte à la liberté du culte lui fut portée. Seul le clergé officiel, à la solde de l’administration, peut diriger les offices ; la liberté de prêche dans les mosquées est supprimée pour toutes les personnes étrangères au service du culte officiel. La fermeture des mosquées aux docteurs non officiels de la loi musulmane contribua également à répandre l’analphabétisme, devenu une des plaies de l’Algérie, car en pays d’Islam les mosquées sont non seulement des lieux de prières, mais encore des lieux où les docteurs de la loi musulmane viennent donner des cours publics et faire l’éducation des masses.

    La main mise de la colonisation sur les biens habous a été, d’une part, une monstrueuse spoliation des Musulmans qu’elle a considérablement appauvris et, d’autre part, elle a porté un coup très rude à la religion musulmane, malgré le principe de la laïcité proclamé sans cesse par l’État français.

    La juridiction musulmane, elle-même n’a pas été respectée. Ce fameux statut personnel des Musulmans, dont on parle tant, surtout lorsqu’il s’agit de démontrer, dans un but de propagande, le respect que la colonisation française porte aux institutions islamiques, est, en fait aboli depuis 1834.

    En effet, une ordonnance prise à cette date, fait que le juge musulman, le cadi, ne statue qu’en premier ressort, le tribunal français devant infirmer ou confirmer la décision du cadi.

    Bien mieux, l’ordonnance du 23 novembre 1944 accorde au juge de paix français laïque le droit de se prononcer même en matière de statut coranique.

    D’ailleurs, le fait que le pèlerinage de la Mecque ne soit pas libre et que le service soit obligatoire pour les Musulmans algériens, qui peuvent être ainsi amenés à combattre contraints et forcés d’autres Musulmans, comme cela s’est produit pour le Maroc et la Syrie, montre clairement que sous la domination française, le statut personnel musulman des Algériens n’est qu’un vain mot.

    Dans ce domaine, le colonialisme ne s’est pas arrêté là. Il a même essayé d’évangéliser l’Algérie, de façon à détacher les Algériens de la Communauté islamique et je n’aurais pas insisté sur ce sujet si des orateurs qui m’ont précédé n’avaient parlé avec tant d’insistance de l’œuvre admirable des Pères blancs.

    L’idée d’évangéliser les Musulmans fait partie d’ailleurs des motifs de la conquête de l’Algérie.

    Le gouvernement de Charles X, en entreprenant cette conquête, voyait dans les Musulmans de la Régence des ennemis de sa religion qu’il fallait abattre pour venger l’injure faite à la chrétienté. Dans sa politique musulmane, la France demeurait donc toujours animée de « l’esprit des croisades » envers les Musulmans.

    A peine débarqué à Alger, le général de Bourmont, s’adressant aux aumôniers militaires au cours d’une cérémonie religieuse, déclarait : « Vous venez de rouvrir avec nous la porte du christianisme en Afrique. Espérons qu’il y viendra bientôt faire refleurir la civilisation chrétienne qui s’est éteinte ».

    Le commandant en chef des troupes françaises ne cache pas sa volonté de voir l’Afrique devenir chrétienne, malgré ses engagements de respecter l’Islam.

    Aussi commença-t-on par s’attaquer aux mosquées et aux édifices religieux. Beaucoup de mosquées furent détruites, parmi lesquelles Djemaa Es-Seïda, du XIIIème siècle, où les rois d’Alger avaient coutume de faire la prière du vendredi. La plus belle mosquée d’Alger, Djemaa Kechaoua, fut affectée au culte catholique et est actuellement la cathédrale Saint-Philippe. Et Djamaa Betchin, devenue l’église Notre-Dame-des-Victoires, et Djemaa El Kasbah, devenue église Sainte-Croix, est-ce vrai ou non ? Et également à Constantine, Djemaa Souk el-Ghezel, datant de 1730, transformée en cathédrale. Mais je n’insiste pas.

    M. Louvel : Cela vaut mieux.

    Monsieur Boukadoum : Surtout pour vous. Quand on vous dit la vérité, cela vous choque. Je le conçois. Nous sommes venus ici, non pour faire des déclarations de loyalisme, mais pour dire ce que nous pensons. Enfin, d’autres mosquées et des médersas furent détruites par l’armée française ou occupées par elle.

    Telle est la première phase de l’attitude des Français à l’égard de l’Islam en Algérie.

    Cependant, les armées françaises progressaient et le champ d’expansion qu’elles ouvraient à l’impérialisme devenait de plus en plus vaste. Le problème politique de l’Algérie se posait déjà aux conquérants.

    Qu’allait-on faire de l’Algérie et des autochtones qui avaient montré une résistance acharnée à la conquête ?

    Dans l’entourage du maréchal Bugeaud, on partageait l’idée de les évangéliser et de les attacher plus facilement, et d’une manière qui serait définitive, à la France.

    Louis Veuillot qui fut secrétaire du maréchal Bugeaud, écrivait : « Les Arabes ne seront à la France que lorsqu’ils seront Français et ils ne seront Français que lorsqu’ils seront chrétiens ». Ce n’est pas moi qui le dis. Puis le maréchal Bugeaud commença par rassembler quelques orphelins arabes dont les pères étaient morts en combattant l’armée française. Il disait au père jésuite Brumault : « Tachez, père, d’en faire des Chrétiens ; si vous réussissez, ceux-là au moins ne retourneront pas dans la brousse pour nous f… des coups de fusil ».

    L’orphelinat de Ben Aknoun fut alors créé, puis celui de Boufarik. En 1850, ce dernier comptait 250 orphelins musulmans appelés à être christianisés. Mais le père Brumault, après quinze années d’efforts, renonça à son projet.

    Son œuvre fut reprise par les évêques d’Alger, Dupuch et Pavy et n’eut guère plus de succès.

    Mais c’est Lavigerie, nommé archevêque d’Alger en 1867 qui entreprit avec le plus de méthode et de persévérance l’évangélisation des Musulmans d’Algérie.

    1867 a été une année terrible pour l’Algérie. La famine et le typhus sévissaient parmi la population musulmane et causaient des ravages terribles. On voyait partout, dans les villes et dans les campagnes, des hommes, des femmes, des enfants déguenillés et squelettiques, errer en quête d’une nourriture introuvable et tomber frappés par la maladie et la faim. Les statistiques officielles citent le chiffre de 500 000 morts au cours des calamités sans nom. C’est dans ces conditions particulièrement tragiques que Lavigerie débarque en Algérie. Il comptait sur l’immense désastre qui avait frappé les Musulmans et sur leur profonde détresse pour leur imposer sa religion. Voici comment il définissait son programme : « Faire de la terre algérienne le berceau d’une nation grande, généreuse, mais chrétienne, d’une autre France en un mot ; répandre autour de nous les vraies lumières d’une civilisation, mais dont l’Évangile doit être la source et la foi ; les porter au-delà du désert jusqu’au centre de ces immenses continents encore plongés dans la barbarie ; relier, enfin, l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale à la vie des peuples chrétiens, telle est dans le dessein de Dieu notre destinée providentielle ».

    Le cardinal Lavigerie commença par fonder la Société des Pères Blancs. Elle avait pour but de faire pénétrer la religion chrétienne dans les masses musulmanes et de recruter au fur et à mesure un corps de prêtres parmi les autochtones, susceptible de former une église indigène à qui reviendrait la tâche de poursuivre l’évangélisation de l’Algérie.

    Les Pères Blancs essayèrent de catéchiser les petits orphelins de 1867 qui avaient survécu à la grande tourmente, mais la révolution de 1870 devait disperser leur groupe.

    En 1892, à la mort du cardinal Lavigerie, la république française très démocratique et très laïque, lui a fait des funérailles nationales en récompense des services rendus à la chrétienté. Il reçut des recrues de Belgique, de Hollande et du Canada.

    Les efforts des Pères Blancs pour attirer les Algériens à la foi chrétienne furent immenses. L’Administration trouvait là un essai heureux d’assimilation des « indigènes ». L’amiral de Gueydon, gouverneur général de l’Algérie, affirmait que c’était la seule voie possible de l’assimilation.

    En 1939, se tint à Alger le congrès eucharistique qui reçut l’appui officiel du gouvernement laïc. Alger n’est pas une ville chrétienne, c’est une ville musulmane. Je vais vous rappeler les déclarations qui ont été faites à ce congrès. Je ne suis pas chrétien, je suis musulman. N’ai-je pas le droit de défendre ma religion ? Vous ne voulez pas qu’on attaque les Chrétiens, mais vous acceptez que les colons assujettissent l’Islam ! Ce n’est pas à Lourdes ou dans toute autre ville chrétienne d’Europe que les hommes d’église pensèrent tenir leur congrès ; ce fut Alger, ville musulmane, qui attira leur choix. Ils entendirent ainsi humilier l’Islam et lui faire sentir douloureusement sa défaite.

    Le grand mufti d’Alger, qui ne représentait que l’autorité qui l’avait délégué, fut alors forcé de rendre visite au cardinal Verdier. Cela, vous l’ignorez sans doute ? Et dans son discours aux congressistes, le cardinal Verdier déclarait : « Si vous êtes venus tenir ici vos assises eucharistiques, c’est surtout, vous ne l’ignorez pas, afin d’y célébrer le centenaire d’un évènement à jamais mémorable pour l’Église et pour la France. En 1839, Alger, la ville blanche, dressait ses terrasses sur la mer comme un défi aux peuples chrétiens. Voici que sur un de ses minarets, s’élève la croix du Christ, et Alger devint soudain la porte lumineuse par où pénétra, chaque jour plus rapidement jusqu’au cœur du continent noir, le flambeau de la révélation ».

    Devant le congrès, l’Église n’a d’ailleurs pas caché son dessein de détruire l’Islam. Son programme figurait sur un tract où l’on pouvait lire en gros caractère, ce titre : « La lutte contre l’Islam ». Peut-être faut-il également rappeler ici que les armoiries de la ville d’Alger sont représentées par la croix au-dessus du croissant renversé ? Ce symbole prenait tout son sens durant ce congrès. Devant cette véritable provocation qui blessait leur sentiment national et religieux, les Algériens durent refouler au fond de leur cœur leur indignation et leur mépris. Parallèlement à ces tentatives d’évangélisation du peuple algérien, une politique de désarabisation systématique a été entreprise. Son caractère principal se manifeste dans la lutte contre la langue arabe.

    La langue arabe est le parler naturel de 10 millions d’Algériens. C’est la langue de leur culture, de leur histoire, de leur religion. Les écoles musulmanes où l’enseignement de cette langue est donné ont été soumises à des formalités rigoureuses. Même les écoles où le modeste taleb apprend le Coran par cœur suivant des méthodes archaïques n’échappent pas à cette formalité.

    La loi du 24 décembre 1904 stipule : « Aucun maître musulman ne peut prendre la direction d’une de ces écoles sans une autorisation du préfet ou du général de division. Le fait d’ouvrir une école sans autorisation constitue une infraction au code de l’indigénat ». Mais pour la langue arabe, on ne donne jamais l’autorisation, parce qu’elle est considérée comme une langue étrangère. On interdit l’enseignement de l’arabe en Algérie.

    Dans son « Traité sur la législation algérienne », Larchel écrit : « Les mêmes autorités peuvent retirer à temps ou définitivement l’autorisation d’enseigner aux maîtres de langue arabe par mesure de police générale ».

    Une circulaire, dite « circulaire Michel » de la préfecture d’Alger et, un peu plus tard, le décret du ministre Chautemps en date du 8 mars 1938 proclament que la langue arabe est une langue étrangère et son enseignement interdit.

    Enfin, le « Journal Officiel » du 20 juillet 1945 a publié l’arrêté du 12 juillet 1945 imposant aux maîtres d’écoles arabes la connaissance obligatoire du français.

    La quasi-totalité de ces maîtres ignorant le français, cette mesure a entraîné immédiatement la fermeture de toutes les médersas et écoles coraniques.

    De l’examen de tous ces faits que nous venons de vous signaler, il résulte que la politique de désislamisation et de désarabisation a été le fait principal de la colonisation dans notre pays.

    Le fait qu’elle n’ait pas réussi, malgré l’importance des moyens mis en œuvre, ne peut signifier qu’une chose, c’est que la personnalité algérienne, formée par des siècles d’histoire, est trop fortement constituée pour pouvoir être détruite par l’oppression et l’obscurantisme du colonialisme.

    Plus que jamais, le peuple algérien demeure lui-même. Il ne saurait donc être question de légiférer pour lui. Il réclame le droit de se donner lui-même une constitution.

    La seule solution logique et humaine du problème algérien est de permettre au peuple algérien de s’exprimer librement et d’opter pour le régime qui lui plaît par une Constituante souveraine algérienne élue au suffrage universel, sans distinction de race, ni de religion.

    * in. Djamel Eddine Derdour, De l’Étoile Nord-Africaine à l’indépendance, Ed. Hammoud, Alger, 2001, pages 143-151

    ***** Pour ceux qui n’ont pas la patience de lire, voici une VIDEO, qui situe la période et justifie, le recours aux armes et surtout, montre la vanité du « combat politique », face à un ennemi ou un partenaire qui vous toise avec dédain, et se situe sur d’autres coordonnées, celles du colonialisme arrogant, qui fait fi des « droits de l’indigène » et refuse le dialogue, et qui donc, ne peut connaître ou n’être sensible qu’à l’épreuve de force et la contrainte, comme il fut défait à Dien Bien Phu, et comme semblent le devenir les USA, en Irak, In cha’a Allah, et comme le fut, la France coloniale, en Algérie, défaite, et ouvrant la voie à la « libération de l’Afrique ».
    حصة آفاق : عبسي وآيت سعدي حول ثورة نوفمبر
    http://www.youtube.com/watch?v=lA022MP5TWE&lr=1




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  • Le jeune musulman » LE MOUVEMENT NATIONAL ALGERIEN (les années20) :LE FACTEUR RELIGIEUX/Dr. Aboul-Kassam SAADALLAH
    7 mai 2013 at 21 h 03 min - Reply

    […] Ils estiment, que l’apparition de cette Organisation se fonda sur une conception purement politique de la Résistance à la domination coloniale. Ainsi, la conception nationaliste aurait remplacé la conception religieuse[1]. […]




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  • Congrès du Changement Démocratique